La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

samedi, décembre 20, 2008

Bibliothèque idéale n°49 : Rire

Les mémoires d’un vieux con (1976) de Roland Topor (Balland. 1976)

Eh bien nous voilà au terme de notre « bibliothèque idéale », opération débutée au mois de février cette année. Il n’est pas impossible que je me replonge un jour dans ce recueil de titres, quitte à m’obliger, par exemple, à lire les 10 premiers de certaines catégories (je sens que pour le polar ou la BD, je m’y mettrai !). En attendant, j’ai une pile d’une vingtaine de livres qui m’attend et nous terminerons donc en beauté cette opération avec la catégorie « Rire ».
Inutile de dire que je possède pas mal d’ouvrages dans le genre (de Swift à Woody Allen) et que je pourrais vous en conseiller un paquet (ne serait-ce que les auteurs cités dans l’anthologie de l’humour noir de Breton ou dans les dingues du nonsense de Benayoun).
La sélection des 49 ouvrages de la bibliothèque idéale est défendable même si l’on peut déplorer l’absence de Pierre Desproges (ses bouquins sont à pleurer de rire) ou d’humoristes moins célèbres mais non moins talentueux que les Courteline ou Ionesco (je pense à Cami, Tristan Bernard ou Georges de la Fouchardière).
Pour ma part, j’ai choisi Topor dont plus personne n’ignore (je l’espère, tout du moins) l’incroyable talent de dessinateur, ni l’humour qu’il a su apporter à la télévision (ses collaborations avec Ribes pour Merci Bernard et Palace, Téléchat…). En revanche, ses talents d’écrivain sont sans doute moins mis en valeur, même si Polanski porta à l’écran son roman Le locataire chimérique.
Comme son titre ne l’indique pas, Les mémoires d’un vieux con n’ont rien d’une autobiographie du cofondateur de la revue Panique. En effet, Topor se fait naître à la fin du 19ème siècle (ce qui ne le rajeunit pas franchement) et nous apprend, entre autres, qu’il a inventé le cubisme (Picasso a plagié son célèbre tableau Les demoiselles d’Orange), qu’il poussa Breton a inventer le surréalisme, qu’il fut l’ami d’à peu près tout le monde (de Kafka à Mac Orlan en passant par Cocteau et Matisse), qu’il écrivit le silence de la mer, Histoire d’O et collabora anonymement à certains ouvrages d’Anatole France et, qu’accessoirement, il tua Trotski par accident ! Nous le verrons également croiser les chemins de Mussolini, Hitler, Staline (atteint de flatulences) et même du docteur Petiot dont il souligne qu’il fut d’agréable compagnie !
A ce stade, tout le monde aura compris que ces pseudo mémoires sont une vaste fantaisie où Topor fait preuve de beaucoup d’humour et d’ironie. On peut voir derrière ce texte un pastiche de ces mémoires qui encombrent les rayons des librairies et où les auteurs ne cessent de se mettre en valeur en racontant leurs innombrables rencontres avec des célébrités. De fait, les mémoires d’un vieux con est un véritable catalogue mondain où presque tous ceux qui ont fait le 20ème siècle sont cités.
Mais davantage qu’une vaste parodie, je préfère voir dans ce livre un hommage sincère aux artistes qui ont accompagné l’existence de l’auteur, même s’il ne les a pas rencontrés. Qu’il imagine le jeune homme qu’il ne fut pas placé sous la houlette de Kafka n’est sans doute pas un hasard pour ce maître de l’humour noir et désespéré. Bien sûr, il raille quelques têtes d’affiche ridicules (Malraux, par exemple) mais c’est souvent une véritable affection qui se dégage des portraits fantaisistes qu’il trace des grands artistes du 20ème siècle (en s’appuyant d’ailleurs sur des détails véridiques, comme par exemple lorsqu’il écrit que Satie refusait toujours de recevoir ses amis chez lui, ce qui était vrai puisque le musicien vivait dans un minuscule studio…).
Joliment écrit, ce récit pétri d’humour et de fantaisie se lit d’une traite et donne envie de découvrir les autres ouvrages de Topor…

Pour la dernière fois, je vous pose la question rituelle : quels livres d’humour choisiriez-vous pour garnir votre bibliothèque idéale ?

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mercredi, décembre 17, 2008

Bibliothèque idéale n°47 et 48 : les sciences et Gourmandise

La formation de l’esprit scientifique (1938) de Gaston Bachelard (Vrin.2004)
Dictionnaire des appellations de tous les vins de France (1986) de Fernand Woutaz (Marabout. 1986)


Peu de temps pour descendre dans ma cave ces temps-ci. Néanmoins, l’opération « bibliothèque idéale » se poursuit tant bien que mal. Nous abordons aujourd’hui les zones turbulentes des catégories qui me sont le plus étrangères.
C’est peu dire que je suis un parfait béotien dans le domaine des sciences. Je n’en tire aucune fierté (avant oui, maintenant, j’ai tendance à le regretter amèrement) mais rien ne m’est plus étranger que la mathématique, la physique ou la chimie. Ayant trouvé accessible et très intéressant La psychanalyse du feu, j’ai opté pour un autre livre de Gaston Bachelard. Je ne l’ai pas trouvé toujours très simple mais il m’a néanmoins plus « parlé » que ne l’auraient fait sans doute les livres d’Einstein sur la relativité ou ceux de Darwin sur l’origine des espèces !
Avec La formation de l’esprit scientifique, le philosophe poursuit son travail de psychanalyse des « connaissances objectives ». Pour lui, l’esprit scientifique est un esprit qui sait utiliser l’erreur pour avancer et qui sait dépasser toute une série d’ « obstacles » pour parvenir à une abstraction nécessaire à la science. L’essai propose, à travers de nombreux exemples trouvés dans les pages d’auteurs des 17ème et 18ème siècles (que Bachelard définit comme de bons exemples de ce qu’il appelle l’esprit « préscientifique » ), un panorama des obstacles épistémologiques qui entravèrent la formation de l’esprit scientifique. Parmi ces obstacles, citons l’empirisme de « l’expérience première » ou la tentation de « généraliser » les connaissances (« Rien n’a plus ralenti le progrès de la connaissance scientifique que la fausse doctrine du général qui a régné d’Aristote à Bacon inclus et qui reste, pour tant d’esprits, une doctrine fondamentale du savoir. »).
Comme dans la psychanalyse du feu, Bachelard revient également sur les obstacles d’ordre animiste ou substantialiste qui empêchent, par un jeu d’images et de métaphores (plus ou moins conscientes) de parvenir à cette abstraction nécessaire à la science.
Je n’entre pas plus dans les détails, n’étant ni spécialiste de philosophie, ni des sciences. L’essai est néanmoins intéressant et plutôt convaincant.

Une des ambiguïtés de la « bibliothèque idéale » tient dans cette question : est-ce que les livres qu’il faut « absolument » avoir dans sa bibliothèque doivent être nécessairement lus de A à Z ? Pour les romans, la réponse me paraît évidente mais lorsqu’il s’agit de La Bible, du Coran ou de l’Encyclopédie, elle est plus incertaine ! Pour la catégorie « Gourmandises », j’ai acheté un Dictionnaire des appellations de tous les vins de la France qui, comme son nom l’indique, est davantage un guide pratique qu’un ouvrage à lire du début à la fin. Du coup, après une modeste tentative, j’ai renoncé à la lire entièrement. Je suis allé consulter, par exemple, la notice « Hautes-côtes-de-Nuits » où il est écrit « ce sont des vins remarquables et d’un rapport qualité/prix de même ! » ; ce que j’ai effectivement pu constater il y a peu en amenant une bouteille de cette cuvée pour un repas chez mon frère ! Maintenant, je doute que ce guide vieux de 20 ans soit toujours d’actualité aujourd’hui mais pour un néophyte comme moi, il me permettra d’avoir quelques bases lorsqu’il s’agira d’amener une bouteille en soirée !

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dimanche, novembre 30, 2008

Bibliothèque idéale n°46 : Rites, coutumes et légendes

Les jeux et les hommes (1958) de Roger Caillois (Gallimard. Folio Essais. 1991)

Alors que les livres non lus s’accumulent dans ma bibliothèque, je poursuis inlassablement mon grand pari de la « bibliothèque idéale » en voyant, néanmoins, avec un certain soulagement arriver le terme de l’opération.
« Rites, coutumes et légendes » n’est pas une catégorie qui m’attirait outre mesure et les livres cités sont assez difficiles à trouver en librairie. J’ai donc opté, après l’homme et le sacré, pour un nouveau Roger Caillois.
Les jeux et les hommes est une tentative pour l’essayiste de recenser toutes les catégories de jeux, de les classer selon leur nature et d’analyser les liens serrés qui unissent jeux et civilisations. Le résultat m’a semblé fort intéressant, d’autant plus que Caillois a le mérite de ne négliger aucun jeu (jeux de hasard, par exemple) et d’en proposer une classification fort stimulante.
Dans un premier temps, il définit le jeu comme une activité libre (toute obligation annihile l’essence même du jeu), séparée (la durée du jeu est circonscrite à un temps déterminé, hors du temps « social »), incertaine, improductive (le jeu ne créé rien même s’il peut brasser une grosse quantité d’argent, comme c’est le cas pour le sport actuellement), réglée (les lois ordinaires s’éteignent devant les règles du jeu) et fictive.
A partir de cette définition, Caillois établit une nomenclature en divisant les jeux en quatre catégories.
La première relève de l’agôn, du substantif grec qui englobe, d’une certaine manière, tous les jeux de compétition, mettant en jeu des compétences personnelles et poussant chacun à se « dépasser ». Il nomme la deuxième alea, regroupant sous ce terme les jeux de hasard (loterie, roulette…), où le joueur abandonne toute son emprise personnelle pour s’en remettre à une force « supérieure » (le destin, le hasard…). La troisième est la mimicry, qui regroupe tout ce qui dans le jeu relève du simulacre (le jeu de l’acteur, les marionnettes…). Quant à la dernière catégorie, Caillois l’appelle l’ilinx et le fait correspondre à tout ce qui dans les jeux donne une sensation de vertige, d’évanouissement au monde (de la balançoire au saut à ski et aux attractions foraines).
Chacune de ces catégories est étudiées minutieusement et nuancées par l’apport d’autres éléments correspondant aux besoins d’improvisation et d’allégresse qu’offre le jeu (et que l’auteur intitule paidia) et au goût de la difficulté gratuite qu’il appelle ludus.
Après avoir donné des exemples de corruption des jeux lorsque le joueur quitte ce domaine (ce que ne fait pas le tricheur) pour intégrer ses règles à la vie sociale. Caillois montre à juste titre que dans le domaine de l’agôn, l’ambition, la concurrence absolue est une perversion de l’esprit du jeu qui perd ainsi son rôle civilisateur. Dans le domaine de l’alea, la corruption se traduit par la superstition tandis que la mimicry appliquée à la vie quotidienne tend à l’aliénation (le comédien qui ne peut plus se débarrasser de son personnage). Enfin, la dépendance à une drogue ou à l’alcool peut être vue comme la corruption de l’ilinx.
Enfin, dans une dernière partie que je renonce à vous détailler (j’ai encore mille choses à faire !), Caillois propose une sociologie prenant pour base les jeux. Il n’hésite pas à montrer les combinaisons possibles entre les différentes catégories de jeux (ainsi, certains jeux de cartes reposent à la fois sur l’alea –le hasard qui préside à la donne du jeu- et l’agôn – la compétence de chacun des joueurs lorsqu’il s’agit de se débrouiller avec ledit jeu) tout comme il voit la trace dans certains rites primitifs d’un mélange de mimicry et d’ilinx (le masque rituel et les transes).
En revanche, certaines combinaisons sont interdites : des jeux relevant de l’agôn (nécessité de maîtrise de soi) ne peuvent relever également de l’ilinx (ce vertige qui fait perdre la conscience de soi), de même que le simulacre et la chance ne semblent pouvoir se compléter.
De toutes ces données, Caillois tire des conclusions assez convaincantes d’un point de vue sociologique : le jeu offre un bon miroir de ce que reproduit la société (où la place que chacun occupe semble relever à la fois du mérite et de la chance). Il développe une partie intéressante sur la « délégation » qui est une forme dégradée de la mimicry : la vedette de cinéma ou le champion sportif permettent une identification à celui (ou celle) qui a réussi par la compétition ou le hasard.
Une fois de plus, j’ai l’impression de mal traduire la pensée de l’auteur (pardonnez-moi, je ne suis pas spécialiste !). J’arrête donc ici en espérant que vous aurez, vous aussi, des livres dans la catégorie « rites, coutumes et légendes » à me recommander…

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jeudi, novembre 20, 2008

Bibliothèque idéale n°45 : les sciences humaines

La psychanalyse du feu (1937) de Gaston Bachelard (Gallimard/Idées. 1983)



J’avoue que je navigue désormais dans les catégories de la « bibliothèque idéale » qui me sont les moins familières. C’est sans doute pour cette raison que mes notes s’espacent dangereusement, au point de vous perdre en route. Mais c’est qu’avant d’aborder les « sciences humaines », je me suis diverti en savourant l’humour noir de Roald Dahl (Bizarre, bizarre).

Mais venons-en aux sciences humaines, catégorie qui regroupe ici la sociologie, la psychologie et la psychanalyse mais également l’ethnologie, la linguistique et la pédagogie. Mon choix s’est porté sur Gaston Bachelard dont je n’avais lu aucun ouvrage (honte à moi !) et j’avoue n’avoir pas été déçu.

Au départ, rien de forcément très attirant dans cet essai qui tente d’unir la science et la poésie et qui cherche à montrer comment la connaissance scientifique s’est bâtie sur des éléments purement subjectifs et des convictions issues d’une certaine rêverie.

Le philosophe étaye sa thèse en la faisant porter sur le feu, élément le plus propice à toute une série de rêveries qui l’éloigne finalement de toute tentative d’objectivation scientifique.

Bachelard développe son raisonnement en « psychanalysant » les principales interprétations que les hommes ont données au feu. Il les classe en divers « complexes » : le complexe de Prométhée (le feu comme symbole de connaissance avec une très intéressante théorie du feu comme « être social » plutôt qu’ « être naturel » : pour Bachelard, ce n’est pas l’expérience du feu qui inspire la crainte et le respect de cet élément mais le fruit d’une interdiction sociale préalable), le « complexe d’Empédocle » (le feu comme image du destin de l’homme, en tant qu’il le dévore) ou encore le « complexe de Novalis » qu’il prolonge en montrant comment le feu fut, de tout temps, un élément sexualisé. A travers une multitude d’exemples, Bachelard décrit fort bien les métaphores poétiques qui ont fait office d’explications rationnelles à l’origine du feu. Tout le propos de l’auteur va être de montrer que la connaissance objective d’un objet tel que le feu ne repose que sur des intuitions animistes ou substantialistes (ce qu’il montre encore très bien dans la partie sur « la chimie du feu » et à travers des exemples comme l’alcool dont il est de tradition de dire qu’il « brûle ». Et Bachelard de prendre des exemples de publications scientifiques ou fictionnelles (comme Zola qui se déclarait pourtant écrivain « scientifique » !) donnant de surréalistes exemples de « combustions intérieures » dues à l’alcool.

Je parle sans doute très mal de ce livre (pardonnez-moi : je suis ici en terre étrangère) mais j’ai aimé la manière dont Bachelard parvient à prouver que la connaissance scientifique pourrait faire l’objet d’une psychanalyse afin de montrer que ses tentatives d’objectivation reposent avant tout sur des intuitions subjectives où va d’ailleurs se nicher la poésie :

« Nous allons étudier un problème où l’attitude objective n’a jamais pu se réaliser, où la séduction première est si définitive qu’elle déforme encore les esprits les plus droits et qu’elle les ramène toujours au bercail poétique où les rêveries remplacent la pensée, où les poèmes cachent les théorèmes. C’est le problème psychologique posé par nos convictions sur le feu. »

Ce qu’il y a de beau, c’est que l’auteur se laisse également emporter parfois par la rêverie, parsemant ça et là son essai de souvenirs ou images de son enfance champenoise, offrant au lecteur les douces senteurs de la terre et du foyer prolétaire. D’où le caractère vivant et incarné de sa réflexion, à mille lieues de toute sécheresse théorique, qui m’a d’ailleurs donné envie de connaître mieux la pensée de ce philosophe…


NB : A vous de jouer : quels sont les livres de « sciences humaines » qui vous ont marqué et que vous recommanderiez pour une bibliothèque idéale ?

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mardi, novembre 11, 2008

Bibliothèque idéale n°44 : spiritualité et religions

L’homme et le sacré (1939) de Roger Caillois (Gallimard. Folio essais. 2006)

Cela fait une éternité que je ne suis pas redescendu dans cette cave : peu de temps pour lire et entre le Manuel d’Epictète et cet essai de Caillois, j’ai consacré mon temps à la lecture d’un énorme pavé consacré au cinéma de Mai 68.
Revenons donc à notre « bibliothèque idéale » et à la catégorie « Spiritualité et religions » qui n’est pas la plus attirante à mes yeux. Choisissant délibérément de tourner le dos à toute bigoterie, j’ai opté pour une étude plus sociologique du « sacré ».
Publié juste avant la guerre L’homme et le sacré s’inscrit d’ailleurs au carrefour de différentes disciplines, que ce soit la sociologie, la philosophie, l’anthropologie et l’ethnologie. Roger Caillois puise, en effet, au coeur des rituels primitifs pour tenter de cerner la dimension « sacrée » qui fondent nos civilisations.
Mon but n’est pas d’étudier en détail cet essai relativement pointu (j’en serais bien incapable) mais de vous dresser un bref panorama (très, très schématique : étudiants, passez votre chemin !) des thèses de l’auteur. Dans un premier temps, il analyse les rapports inextricables du profane et du sacré en général puis insiste sur « l’ambiguïté du sacré ». Pour schématiser, Caillois souligne la dualité constante entre le « pur » et « l’impur » que sous-tend l’opposition sacré/profane. Il montre que si l’homme aspire au sacré, cette dimension possède également un aspect effrayant et terrifiant (Cf. Saint Augustin) alors que l’ « impur », le « démoniaque » offre de la même façon matière à fascination.
En s’appuyant sur des exemples précis, Caillois montre la « réversibilité du pur et de l’impur » (par exemple, le sang menstruel, considéré comme une souillure mais également utilisé chez certaines civilisations comme remède et délivrance contre d’autres impuretés...). Il existe une dialectique constante entre le sacré et le profane qui prouve que l’un ne peut exister sans l’autre.
Dans un deuxième temps, l’auteur tend à prouver que cette dimension « sacrée » de l’univers s’est sécularisée et qu’on la retrouve au coeur même de l’organisation sociale des sociétés totémiques.
L’aspect dialectique du pur et de l’impur se retrouve dans la division de ces sociétés en phratries et dans l’opposition en grands principes (féminin/masculin, lune/soleil...). De cette opposition profane/sacré naissent les interdits nécessaires au bon fonctionnement de la vie en société (interdits de l’inceste, du cannibalisme...) et éclosent les principes de solidarité et d’économie du don de ces phratries.
Enfin, Caillois offre une théorie de la fête qui fixe le moment de la nécessaire transgression du sacré. Pour que la vie puisse renaître, dans une perception cyclique du temps, il faut des moments où le profane piétine le sacré, où le pouvoir est renversé (de manière symbolique) par les administrés, etc. Tout le monde connaît ces exemples de fêtes carnavalesques où les serviteurs prennent la place des maîtres pour un temps donné.
L’essai se termine par des appendices où Caillois illustre ses théories par des exemples précis.
Tout cela est intéressant mais on me pardonnera de préférer d’autres types de littératures à ce genre d’essais...

NB : A vous de me dire si vous avez des conseils dans le domaine de la spiritualité et de la religion...

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jeudi, octobre 16, 2008

Bibliothèque idéale n°43 : la philosophie

Manuel ( ?) d’Epictète (Rivage poche. 1994)


Vous allez dire que je me paye votre tête. Voilà un certain temps que je n’ai point donné de nouvelles de la « bibliothèque idéale » et je vous propose, en guise de retour, un ouvrage qui fait à peine…80 pages.

Ne croyez pas que la philosophie d’Epictète soit difficile à lire et que j’ai peiné pendant de longues semaines pour arriver au bout : je me suis juste dispersé dans mes lectures en terminant ces derniers temps la monumentale histoire du surréalisme de Gérard Durozoi, un livre sur Brel, le Pedro Paramo de Juan Rulfo et beaucoup de revues (le dernier numéro, inepte, des Cahiers du cinéma, le premier, splendide, de Cinérotica…).

Bref, me voilà de retour avec la catégorie « philosophie ». J’avoue ne pas avoir choisi la difficulté pour cette fois (mais j’ai tellement de livres qui m’attendent que j’ai hâte d’en finir avec cette « bibliothèque idéale » !) : ce manuel se composant de petites réflexions ne présentant aucun problème de compréhension (ce qui n’est pas toujours le cas lorsqu’on aborde la philosophie et son jargon) et formant un corpus où se dessine de manière particulièrement claire les principes de la philosophie stoïcienne.

« Si tu veux être libre, il ne faut avoir attrait ou répulsion pour rien de ce qui dépend des autres. Sinon on est forcément esclave ».

Voilà une formule qui résume à peu près la pensée d’Epictète et des stoïciens. La liberté n’existe nulle part ailleurs qu’en nous et seul un parfaitement détachement vis-à-vis des choses du monde peut nous conduire sur ces chemins de la liberté. Il s’agit donc, pour le philosophe, de renoncer à tout ce qui ne dépend pas de l’individu (les vicissitudes du corps, la gloire, la richesse, le pouvoir…) pour uniquement se concentrer sur des éléments sur lesquels l’individu a prise : sa volonté, ses désirs, ses opinions… Autrement dit :

« Conduite et caractère du philosophe : il n’attend avantage ou dommage que de lui-même ».

Plutôt que de vous faire une longue analyse de la philosophie stoïcienne (ce dont je serais bien incapable !), je vous propose de réfléchir aux enjeux « actuels » d’une telle pensée. Car d’un côté, ce stoïcisme peut apparaître comme une puissante preuve de force et de caractère (l’homme parvient à se blinder contre toutes les « agressions » extérieures puisqu’il a accepté de ne pas pouvoir les changer) et propose une ligne de conduite qu’il n’est pas idiot de méditer, en particulier lorsque Epictète énonce la vanité qu’il y a de vouloir imposer son opinion ou vanter sa philosophie avant d’en appliquer les principes. Réfléchissez ainsi au nombre de personnes à qui vous pourriez dire :

« Dans un dîner par exemple, ne raconte pas comment il faut manger : mange comme il faut. »

Inversement, et c’est l’hypothèse de Leopardi qui préface mon édition, le stoïcisme peut apparaître également comme un terrible aveu de faiblesse en ce sens qu’il est un éloge constant de la résignation. Puisque tu ne peux pas dévier la marche du monde, accepte-la et protège toi au fond de ton être. L’esprit romantique et révolté trouvera cette attitude un peu lâche et terriblement pernicieuse puisqu’elle ne pourrait être viable qu’à condition que tout le monde se comporte de la même manière (il est certain que les politiques actuels comptent sur le stoïcisme, assez frappant, de leurs administrés pour les plumer de plus belle !)

Voilà un vaste débat que je ne poursuivrai pas plus avant, vous laissant le soin, après vous avoir quand même recommandé ce très agréable petit Manuel, de me conseiller les ouvrages de philosophie que vous placeriez dans votre bibliothèque idéale…

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dimanche, octobre 05, 2008

Bibliothèque idéale n°42 : la politique

Le héros (1637) de Baltasar Gracián (Champ Libre. 1980)


La politique : voilà une catégorie qui m’attire plutôt mais où je connaissais déjà les grandes œuvres susceptibles de m’intéresser (Orwell, La Boétie, Stirner, Vaneigem…). Et puisque ce livre a été publié chez Champ Libre, j’ai opté pour le court texte du jésuite Baltasar Gracián Le héros.
Pas grand-chose à dire de ce très bref (80 pages) traité où l’auteur de l’homme de cour et de l’homme universel définit ce que doivent être, selon lui, les principaux caractère du héros. Chaque chapitre du livre correspond à une qualité nécessaire pour atteindre cet état héroïque : la tempérance (ne pas se laisser dominer par ses passions), les qualités de cœur et d’esprit, le goût « exquis », l’absence d’affectation…Si l’héroïsme cher à Gracián doit être l’objectif idéal des hommes d’Etat et de guerre, il doit concerner d’une certaine manière tous les « grands hommes » : hommes de lettres, magistrats, hommes politiques…

Le cheminement de la pensée de l’auteur lui permet de construire, pas à pas, le portrait du « héros », non sans un certain sens de la « stratégie » et de la ruse. Lorsqu’il conseille au héros de se « rendre impénétrable sur l’étendue de sa capacité » ou de parfaitement connaître sa « qualité dominante », il s’inscrit dans la lignée d’un Machiavel prêchant l’apparence et la dissimulation pour parvenir à ses fins dans le monde.
L’héroïsme a beau être également le fruit de la fortune, du hasard et du « je ne sais quoi » qui distingue le grand homme des autres, il doit aussi être cultivé par une certaine habileté politique (Gracián recommande de se « concilier l’affection de tout le monde ») et par la ruse.
Qu’ajouter à cela ? Que le héros pourrait n’être qu’un fastidieux guide de « bonnes manières » à l’usage des courtisans et « grands de ce monde » s’il n’y avait pas le style étincelant de Gracián. On sait que quelqu’un comme Debord appréciait particulièrement cette prose ciselée par un orfèvre capable d’exprimer sa pensée dans des phrases qui claquent comme des aphorismes et dont la concision recèle des abîmes de profondeur.
Pour la beauté de son style (plus que pour les conseils, encore que, son passage sur l’affectation m’a fait énormément penser au cinéma de Christophe Honoré !), les ouvrages de Gracián méritent d’être lus et relus…

PS : Il est bien entendu que je vous interdis de conseiller ici les innombrables livres consacrés à Nicolas et Carla dans cette catégorie « politique ». Toutefois, pouvez-vous me suggérer quelques titres dans ladite catégorie ?

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dimanche, septembre 28, 2008

Bibliothèque idéale n°41 : Enigmes et grandes affaires

1888, Jack l’Eventreur et les fantasmes victoriens (1987) de Roland Marx (Editions Complexe. 2007)

La catégorie « énigmes et grandes affaires » n’est pas, loin s’en faut, celle qui me passionne le plus dans la « bibliothèque idéale ». Que choisir ? Dreyfus ? J’en ai suffisamment soupé ! Calas ? Voltaire m’ennuie (et vlan ! ça c’est de la critique !), Stavisky ? Pourquoi pas, mais le livre de Kessel est fort difficile à trouver. Je me suis donc rabattu, en admirateur sincère des films macabres britanniques de la Hammer, sur les exploits de Jack l’éventreur, ce tueur sadique qui alimenta tous les fantasmes (on lui attribua beaucoup plus que les six crimes qu’il a effectivement commis) et dont l’identité n’a toujours pas été révélée, malgré toutes les hypothèses.
Roland Marx, spécialiste de l’histoire britannique, revient d’abord sur le fait divers et fait le point sur les diverses hypothèses avancées dans l’enquête. Parmi ces hypothèses, l’idée que Jack ne fut pas un seul individu mais un groupe de malfaiteur ou qu’il était un jeune bourgeois névrosé qui finit par se suicider. Certains allèrent jusqu’à prétendre qu’il fut un haut personnage, éliminé discrètement lorsque son identité fut découverte pour ne pas nuire à la couronne. Enfin, beaucoup voulurent voir en Jack l’Eventreur un scientifique en raison de son « savoir anatomique » dont témoignèrent les atroces mutilations dont il gratifia les pauvres prostituées tombées entre ses mains.
Mais le réel objet de l’essai est moins une énième tentative pour percer le mystère du tueur en série qu’une histoire des mentalités anglaises à l’époque de la reine Victoria. C’est moins Jack qui intéresse Marx que le tableau d’une société dans laquelle a pu naître un tel « mythe ».
L’historien revient d’abord sur le caractère assez spécifique de Londres à une époque où la révolution industrielle place tous les espoirs dans le progrès. On y découvre une ville aux allures de monstre tentaculaire, intensément polluée et noyée dans un « smog » permanent. Marx y décrit les conditions de vie miséreuses dans les quartiers mal famés d’une capitale où l’on meurt énormément de maladies respiratoires.
Après avoir décris cet espace urbain hanté par la mort, le sexe et la maladie ; Roland Marx propose un panorama synthétique des grands principes de la société victorienne. Primo, l’attachement à la couronne, deusio, les valeurs ancestrales sur lesquelles s’appuie toute cette société puritaine : la famille, la propriété, le travail, la religion (on a connu programme plus godant !). Il montre ensuite comment s’effrite peu à peu, à cette époque, toutes ces valeurs et les peurs que cet écroulement (plus fantasmé que réel, comme le précise fort justement l’auteur dans sa conclusion) a pu générer.
D’une certaine manière, les crimes de Jack l’éventreur personnifie ces angoisses d’un monde livré aux « rouges », où la religion cesse d’avoir une emprise décisive sur les esprits et où commencent à s’améliorer les conditions sociales.
L’essai n’est pas inintéressant (loin de là) mais il me semble que Roland Marx a plaqué un brin artificiellement son histoire de Jack l’éventreur pour attirer le lecteur sans pour autant traiter véritablement son sujet. De la même manière, on se serait volontiers dispensé de quelques remarques d’un puritanisme stupide quant à l’exploitation morbide du fait divers par les journaux et le cinéma. Jack l’éventreur est, effectivement, un mythe assez fascinant et il me paraît normal que les artistes aient tenté d’en explorer toutes les ambiguïtés, aussi bien les caractères répugnants que ceux qui peuvent fasciner.
Mais c’est un autre débat…
Avez-vous quelques livres à me proposer dans la catégorie « Enigmes et grandes affaires » ?

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vendredi, septembre 26, 2008

Bibliothèque idéale n° 40 : Révolte, révolutions et contre-révolutions

Hommage à la Catalogne (1938) de George Orwell (10/18. 2003)


Nous voilà enfin de retour pour poursuivre (et terminer) notre cheminement à travers les rayons de la bibliothèque idéale. Et puisque il est l’heure d’aborder le thème « Révoltes, révolutions », pourquoi ne pas rendre hommage à un livre cité en commentaire il y a peu par Vincent, à savoir l’admirable témoignage de George Orwell intitulé Hommage à la Catalogne.

Du grand écrivain britannique, je n’avais jusqu’à présent lu que les merveilleuses fictions antitotalitaires, que ce soit La ferme des animaux (très antistalinien) ou l’incontournable 1984.

C’est un tort car Hommage à la Catalogne m’a prouvé une fois de plus qu’Orwell fait partie des plus grands écrivains du 20ème siècle.

Fin 1936 : alors que la guerre d’Espagne fait rage, Orwell décide de s’engager et de combattre au front le fascisme. Il combat sur le front d’Aragon aux côtés des milices du POUM (parti ouvrier d’unification marxiste) et raconte son expérience de soldat dans ce document exceptionnel.

Document exceptionnel pour deux raisons (au moins). D’une part, parce que l’écrivain nous propose d’abord de vivre ces quelques mois au cœur même de cette guerre d’Espagne dont les conséquences furent si funestes pour l’Europe et le monde à la fin de la décennie. Il traduit d’abord dans un premier temps la liesse révolutionnaire qui s’est emparée du cœur des espagnols et évoque avec fougue l’espoir encore possible d’un monde radicalement nouveau (sa description de Barcelone est empreinte d’une véritable ferveur). Puis il détaille son action au sein des milices du POUM. D’un côté, le caractère presque « amateur » de cette armée de fortune (peu d’armes, un enthousiasme un brin désordonné…) ; de l’autre, la dureté des conditions de vie au front, dans les tranchées, contre un ennemi presque invisible (Orwell ne décrira qu’une seule bataille).

Il faut absolument louer ici le talent d’évocation de l’écrivain. Je ne crois jamais avoir lu quelque chose d’aussi prenant et d’aussi concret que ce passage où il raconte le moment où il est blessé par une balle qu’il prend en pleine gorge. Rarement j’ai senti avec une telle force ce que l’auteur a pu ressentir à ce moment là. C’est assez extraordinaire.

Puis c’est le retour à Barcelone, le constat que les choses ont changé (l’armée « régulière », noyautée par les communistes, a rétabli l’ancien système et il n’est désormais plus question de révolution) et les désillusions de plus en plus grandes lorsque le POUM est mis hors la loi et ses membres pourchassés et emprisonnés.

Avec ce livre, (et c’est la deuxième raison qui le rend indispensable) Orwell saisit parfaitement les mécanismes politiciens qui amenèrent au désastre que l’on sait. Soucieux des alliances diplomatiques et de sa « respectabilité », le parti communiste, totalement asservi aux directives de l’URSS, s’est allié à la démocratie bourgeoise et a liquidé honteusement son « aile gauche » (le POUM, les anarchistes…). Orwell revient en détail sur l’atmosphère de guerre civile dans Barcelone qui conduisit à des batailles de rues et à de nombreuses provocations staliniennes (l’épisode du central téléphonique). En appendice, il met à plat tous les enjeux politiciens et les luttes intestines qu’a mis au grand jour la guerre d’Espagne. Il pointe ainsi tous les mensonges et calomnies qu’ont du subir, notamment de la part de la presse, les gens du POUM et les véritables révolutionnaires lors de la stratégie d’alliance entre un PC uniquement avide de pouvoir et la démocratie bourgeoise.

Ce qui caractérise Orwell, c’est sa grande honnêteté intellectuelle. Il se base, pour son argumentaire, sur les choses auxquelles il a pu assister. Mais il ne masque jamais le fait qu’il regarde tout d’un point de vue partisan et engage le lecteur à se méfier aussi bien des mensonges (habituels !) des journaux que de ses propres écrits.

60 ans plus tard, l’Histoire a prouvé que c’est l’écrivain qui était dans le vrai et, que comme en 1917, le parti communiste était une fois de plus parvenu à confisquer une révolution…

NB : A vous de jouer : quels livres dans la catégorie « révoltes, révolutions, contre-révolutions » me conseillez-vous ?

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mardi, août 26, 2008

Bibliothèque idéale n°39 : la guerre

Campagne de 1814 (1816-1818) de Carl von Clausewitz (Champ Libre/ Ivrea. 1993)



Carl von Clausewitz fut un officier prussien qui participa notamment à la campagne de Waterloo contre Napoléon. Mais s’il est resté dans l’histoire, c’est davantage pour ses écrits qui firent de lui LA référence majeure en matière de théorie et stratégie militaire. De la guerre est sans doute son traité majeur mais il est l’auteur de nombreux essais sur diverses campagnes que les excellentes éditions Champ Libre eurent la bonne idée de rééditer au début des années 70.

Campagne de 1814 est celui qui a été sélectionné pour figurer dans la « bibliothèque idéale ».

A la fin de 1813, Napoléon Bonaparte est battu à Leipzig et doit se replier en France. Les puissances coalisées (Prusse, Autriche, Royaume-Uni, Russie) en profitent pour lancer la « Campagne de France » qui s’achèvera par la bataille de Paris le 31 mars 1814 et qui verra Napoléon capituler et l’Empire s’écrouler.

Clausewitz décrit dans un premier temps par le menu les différentes étapes de cette campagne qui dura trois mois. Il présente les forces en présence sur le théâtre des opérations, les avancées et reculs successifs des deux camps, les différentes batailles (notamment les étonnantes victoires de Napoléon sur la Marne, à Champaubert et à Montmirail), les premiers revers de l’empereur (à Laon et Craonne) et la marche sur Paris des coalisés (Clausewitz arrête sa description juste avant la bataille décisive).

Au-delà des considérations politiques, historiques ou sociologiques que pourraient susciter ces événements, Clausewitz décide de n’en tirer qu’un enseignement purement stratégique.

Il offre alors un commentaire critique, du point de vue de la stratégie guerrière, de cette Campagne de 1814.

Il revient sur les forces en présence (l’écrasante supériorité numérique des coalisés contre les français) et détaille chaque mouvement en précisant les moyens d’action dont disposaient et l’attaque, et la défense. Il en tire également des conclusions plus générales sur les motifs qui commandent l’offensive pour une armée (avec notamment cette précieuse notion de « point limite de la victoire ») et ceux qui justifient la défensive.

Il dresse le plan qui lui semble le plus logique pour les deux camps en raison des circonstances précises et de leurs effectifs puis cherche à comparer ce plan « idéal » avec ce qui s’est réellement passé, pointant ça et là les erreurs commises et par Schwarzenberg et Blücher, et par Napoléon.

La froide rigueur qui commande cet essai a quelque chose de fascinant. Clausewitz parvient à faire de la guerre un véritable jeu d’échec où il élide presque totalement la dimension humaine.

Chaque mouvement des armées peut être vu comme une avancée de pièces sur un échiquier. Et toute la stratégie guerrière consiste à placer ses « pions » en fonction de ceux de l’adversaire pour le piéger et l’acculer à la faute.

Tout cela est à la fois fort intéressant mais, au bout du compte, un peu rébarbatif tant l’auteur se perd dans les détails et les considérations purement techniques. Pour ceux qui, comme moi, ne possède pas le goût de l’ « art » militaire, il est fort probable que ce livre ne suscitera qu’un intérêt poli (mais réel) plutôt qu’un enthousiasme délirant…

NB : Dans la catégorie « guerre », vous avez le droit aussi bien aux livres « historiques » qu’aux témoignages romancés (Nord de Céline) ou au roman (À l’Ouest, rien de nouveau de Remarque). Alors : quels livres choisiriez-vous pour cette catégorie de notre « bibliothèque idéale » ?

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vendredi, août 15, 2008

Bibliothèque idéale n°38 : l'Antiquité et nous

Théâtre complet (425 av JC, 388 av JC) d’Aristophane (Gallimard. Folio. 2 tomes)


C’est peu dire que je n’y connais rien en littérature antique. A part Xénophon, lu dans le cadre de mes abécédaires, et quelques œuvres de Platon étudiées en cours de philosophie en terminale, je ne me suis jamais décidé (à tort !) à me plonger dans la tragédie antique ou les poèmes épiques de l’antiquité.

Dans le cadre de la « bibliothèque idéale », j’ai décidé de m’attaquer au théâtre d’Aristophane, soit 11 pièces et un peu plus de 1000 pages (vous comprendrez ainsi mon silence radio depuis quelques temps, d’autant plus que ma lecture a été interrompue par quelques jours passés loin de chez moi !).

Même si on frise parfois l’indigestion à ingérer d’un bloc toutes ces pièces, je dois reconnaître que j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir cet auteur comique, féroce pamphlétaire et habile satiriste des mœurs de son temps, n’hésitant pas à recourir aux effets les plus gras (scatologie, allusions scabreuses…) et les plus « hénaurmes » pour faire rire.

Ne comptez pas sur moi pour vous offrir une fine analyse de toutes ces pièces et je demande pardon par avance aux hellénistes pour les quelques platitudes de base que je vais débiter sur le théâtre d’Aristophane.

Je distinguerais de manière très schématique trois Aristophane : le pacifiste, l’utopiste et le polémiste littéraire.

Composées pendant la guerre du Péloponnèse, les premières pièces du dramaturge (du moins, celles qui n’ont pas été perdues) sont marquées par une verve anti-belliciste de fort bon aloi. Aristophane s’en prend violemment aux démagogues qui règnent sur la Cité d’Athènes et particulièrement à son vieil ennemi Cléon qu’il prend directement à parti lorsqu’il le met en scène dans Les cavaliers.

Dans Les Acharniens, l’auteur prend comme héros un brave citoyen (que le traducteur Victor-Henry Debidour nomme « Justinet ») qui décide devant la folie de ses concitoyens de conclure pour lui-même une trêve. Etant le seul à mettre fin aux hostilités, il montre ainsi aux spectateurs qu’ils n’ont que des avantages à espérer de la paix : les affaires de Justinet reprennent et alors que l’horrible « Vatenguerre » reprend le chemin du combat, notre bonhomme se prépare à faire bombance…

Dans Les cavaliers, sans doute le plus virulent des pamphlets aristophanesques, le peuple d’Athènes est personnifié par un vieil homme tombé sous la coupe d’un démagogue belliciste qui s’avère être Cléon. Arrive pour lui succéder un marchand de boudin, personnage à vrai dire assez filou. Aristophane met en scène le duel entre ces deux hommes qui tentent de gruger le peuple (un des serviteur l’annonce clairement « mener Lepeuple, ce n’est plus l’affaire d’un homme bien éduqué et de mœurs honorables. Il en faut un qui soit ignare et crapuleux. ») Encore une fois, la paix est le seul salut pour l’auteur de la pièce qui s’en prend violemment aux dirigeants de la Cité mais qui n’épargne pas plus l’assemblée passive des citoyens qui se laisse gouverner.

Dans La paix, c’est un brave vigneron athénien qui grimpe jusqu’à l’Olympe pour aller y dénicher la paix. Il réalise que les dieux ont déserté les lieux (dégoûtés qu’ils sont par la folie des hommes) et qu’il ne reste qu’Hermès et la Guerre. Encore une fois, toute l’argumentation de la pièce tend à prouver les avantages incommensurables d’une trêve entre Athènes et Sparte et de la réconciliation des peuples.

Parallèlement à ces attaques frontales contre la guerre qui affame ses concitoyens, Aristophane s’en prend aussi à la manie des jugements intempestifs dans Les guêpes. Et c’est peu dire que les railleries de l’auteur contre son personnage atteint de « judicardite » n’ont pas pris une ride à notre époque où rien ne semble pouvoir se résoudre sans procès et soumission totale à l’institution judiciaire !

Dans le délicieux et pratiquement constamment obscène Lysistrata, Aristophane imagine également un bon procédé pour cesser toutes les hostilités : que les femmes fassent la grève et refusent en bloc le devoir conjugal. Nul doute qu’obsédés par leur membre viril, les hommes cessent immédiatement de se préoccuper de la guerre pour revenir à des occupations plus saines ! J’ai trouvé cette pièce assez tordante dans son énormité et la franche gaillardise qui s’y manifeste m’a paru revigorante (et toujours d’actualité : si les femmes cessaient de se complaire dans leur rôle de victime et refusaient leurs charmes à quiconque les bat, les met sous des voiles immondes ou se conduit comme un gros beauf autoritaire, nul doute que le comportement des hommes se mettrait à changer !). Lysistrata illustre aussi, d’une certaine façon, la veine utopiste d’Aristophane qu’on retrouve dans les oiseaux où, las du comportement des hommes, deux individus décident de fonder une communauté idéale avec les oiseaux, perchée entre les hommes et les dieux.

Dans L’assemblée des femmes, on retrouve la prééminence des décisions féminines de Lysistrata puisque les citoyennes décident de gouverner la cité et déclarent le communisme intégral (communauté des biens régie par l’Etat et communauté des personnes, avec une priorité pour les hommes et femmes laids et vieux afin qu’ils ne soient pas délaissés par les gâtés par la nature : un peu de justice, quoi !). Quand à Plutus, il s’agit d’une satire liée au dieu Argent, dieu que l’auteur montre comme plus puissant que Zeus. Sauf que ce dieu est aveugle et qu’il ne favorise que les coquins. Il s’agira donc pour le héros de la pièce de le guérir et d’offrir ainsi l’abondance aux honnêtes gens.

A côté de ces charmantes utopies, Aristophane n’hésite pas à se livrer à des polémiques littéraires et à démolir ses contemporains. Dans Les nuées, il raille l’enseignement de Socrate dont un père de famille veut user uniquement pour ruser avec ses créanciers. Dans les Thesmophories, c’est à Euripide qu’il s’en prend en mettant en scène une assemblée de femmes (encore !) bien décidée à condamner le tragédien qui se permet de les dénigrer dans ses pièces. On retrouve Euripide dans Les grenouilles, drôle de pièce où Dionysos se rend aux Enfers pour venir récupérer le meilleur des poètes décédés. Eschyle et Euripide vont donc se livrer à une joute verbale pour déterminer lequel a la plus de valeur et c’est le premier, bien entendu, qui va l’emporter.

On reste assez étonné que dans le cadre de comédies populaires, Aristophane se permette d’introduire des pastiches assez savoureux des grandes tragédies d’Euripide et d’Eschyle et des débats littéraires pour faire rire les spectateurs. On imagine mal, comme le souligne le traducteur, un dramaturge contemporain décidant de faire rire en parodiant Racine et Corneille et en mettant en scène leurs mérites respectifs !

Voilà donc un petit panorama, forcément très réducteur, du théâtre d’Aristophane qui n’a rien perdu de sa verve et de sa saveur.

Me conseillez-vous d’autres auteurs antiques pour notre « bibliothèque idéale » ?

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mardi, août 05, 2008

Bibliothèque idéale n°37 : les grandes figures de l'histoire

Fouquet ou le soleil offusqué (1961) de Paul Morand (Gallimard. Folio Histoire. 1991)


Nous restons sous le règne de Louis XIV pour aborder la catégorie « les grandes figures de l’histoire » de la « bibliothèque idéale » qui va me permettre de retrouver Paul Morand.

Ce portrait concis de Nicolas Fouquet, richissime Surintendant sous la régence d’Anne d’Autriche et du premier ministre Mazarin qui sera désavoué et condamné à la prison à vie en 1661 au moment de l’accession au pouvoir de Louis XIV n’a, par contre, rien à voir avec les méthodes historiques d’un Pierre Goubert que je viens d’exposer.

Si Morand réhabilite Fouquet, c’est moins en historien soucieux de tirer un bilan historique et économique de son action qu’en homme de lettres qui admire le panache de l’homme qui fit bâtir le château de Vaux-le-vicomte et qui sut s’entourer des artistes les plus remarquables de son siècle (Le Nôtre, La Fontaine, Molière, Madame de Sévigné…).

L’auteur procède néanmoins de manière chronologique : un petit panorama généalogique, son ascension sous le gouvernement de Mazarin et ses liens ambigus avec le Cardinal, les débuts de l’absolutisme en 1661 et la rivalité avec un Colbert qui fera tout pour se débarrasser de ce rival gênant et enfin le procès et la fin de ses jours à Pignerol.

Est-ce parce que c’est réellement d’Artagnan qui fit arrêter Fouquet que ce récit historique m’a semblé se lire comme du Alexandre Dumas ? Toujours est-il que Morand fait de son personnage un véritable héros de roman (lorsqu’il le compare à Colbert, il note d’ailleurs que Fouquet est un personnage de Stendhal tandis que le futur intendant de Louis XIV est considéré comme un personnage de Balzac, envieux et laborieux travailleur sans grâce) et qu’il le défend sur toute la ligne.

Bien sûr, l’auteur ne nie pas la gestion plus ou moins douteuse du pays qu’a mis en œuvre Fouquet ni la manière dont il s’est enrichi prodigieusement grâce à sa fonction de Surintendant (à une époque où une grosse partie des impôts prélevés n’arrivait jamais dans les caisses de l’Etat). Morand a une jolie formule pour le qualifier : il parle d’un « honnête homme malhonnête ». Qu’importe les détournements de fonds et les méthodes employées pour renflouer le trésor public : Fouquet est pour l’auteur « l’homme le plus vif, le plus naturel, le plus tolérant, le plus brillant, le mieux doué pour l’art de vivre, le plus français. » de son temps.

On peut se demander jusqu’à quel point ce portrait de Fouquet n’est pas un autoportrait plus ou moins avoué de « l’homme pressé » Morand : un type brillant, un tantinet dandy uniquement préoccupé d’art et belles choses et peu sensible au labeur austère d’un Colbert, par exemple.

Fouquet plait au femme, il est l’ami des artistes (La Fontaine lui restera toujours fidèle) et il aime les livres et les belles choses : c’est ce qui importe le plus à Morand pour qui semble moins compter les actions que le style. Et entre le cardinal italien hypocrite (Mazarin), le roi despotique et son fourbe intendant (Colbert), c’est effectivement Fouquet qui a le plus de style et que Morand n’hésite pas à qualifier de « précurseur du Grand Siècle ».

Fouquet ou le soleil offusqué est un livre très agréable à lire (Morand est, lui aussi, un styliste de haute volée) même si son approche de l’histoire est un brin trop allusive et peut parfois perdre un peu ceux qui, comme moi, ne sont pas spécialistes du 17ème (heureusement que la lecture de Pierre Goubert m’avait un peu replongé dedans !). Je ne pense pas que les historiens professionnels le considèrent comme un ouvrage « sérieux » mais cette réhabilitation littéraire possède un certain panache qui mérite qu’on s’y attarde…

NB : Je constate avec dépit que l’histoire n’a pas l’air de vous passionner mais y aurait-il une bonne âme dans le coin pour conseiller une biographie historique méritant de figurer dans une « bibliothèque idéale » ?

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dimanche, août 03, 2008

Bibliothèque idéale n°36 : les grands textes de l'histoire

Louis XIV et vingt millions de français (1966) de Pierre Goubert (Hachette. Pluriel 2005)


Nous arrivons à la dernière partie de la bibliothèque idéale, consacrée à l’histoire et aux divers domaines de la connaissance. Ce n’est donc pas, a priori, le moment le plus facile à passer (je pense que je vais en baver en arrivant à la catégorie « Sciences » !) mais le défi vaut le coup d’être relevé !

Sacrifions à l’anecdotique : je ne sais pas si je l’ai déjà révélé mais j’ai suivi mes études (fort peu studieuses !) en fac d’histoire. Il était alors fortement conseillé par nos professeurs (je viens de voir avec plaisir que l’une d’entre eux, Sophie Wahnich, venait de faire son entrée dans la bibliographie de l’anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin : c’est sans doute la plus belle consécration imaginable !) de lire beaucoup de livres d’historiens parallèlement à nos cours. Ce que je ne fis pas et qui me procura quelques soucis pour parvenir à décrocher (malgré tout !) une maîtrise. C’est donc avec une curieuse impression que je me suis mis à lire le célébrissime ouvrage de Pierre Goubert, me replongeant à la fois dans mes années estudiantines et en me faisant regretter quelque peu de n’avoir pas été plus curieux à l’époque.

Pour schématiser à l’extrême (j’espère que les historiens et, en particulier, M. Poirrier, dont je suivis les cours d’ « objet et méthode de l’histoire » me pardonneront ces raccourcis malhabiles), Pierre Goubert fait partie de la deuxième génération des historiens de « l’école des annales » qui révolutionna la manière d’aborder l’histoire au cours du 20ème siècle. Il s’agit alors de rompre avec une certaine vision classique de l’Histoire se limitant à quelques grandes dates et au récit de grands évènements (le vase de Soissons, 1515, 1789, blabla…) mais d’étudier les structures générales d’une société (études démographiques, économiques …) et ses évolutions.

Dans l’ouvrage qui nous intéresse, il est évident que ce qui préoccupe Pierre Goubert, c’est presque moins le monarque que ces « 20 millions de français » qui font de la France le royaume le plus peuplé d’Europe et l’un des plus peuplés du monde (derrière la Chine et l’Inde) à l’époque. L’historien délaissera donc tout ce qui se rapporte à l’imagerie traditionnelle du « grand siècle » (il expédie d’un trait de plume tout ce qui concerne Versailles et ce qui relève des secrets d’alcôves –la Maintenon est à peine citée-) mais nous proposera un panorama très détaillé des conditions de vie du peuple, des inégalités qui subsistent entre les différentes régions du Royaume (la volonté centralisatrice du Roi n’est encore qu’à ses débuts) tout en s’appuyant sur des données démographiques et économiques très précises (Goubert a auparavant rédigé une thèse très détaillée sur Beauvais et le Beauvaisis au 17ème siècle) pour expliquer certains évènements.

Les grands faits « historiques » du règne du Roi soleil (les guerres contre les Provinces-Unies, la révocation de l’édit de Nantes, la succession d’Espagne…) sont jaugés à l’aune d’une toile de fond plus globale qui permet à l’auteur de remettre en question certains préjugés (ce qui lui valut d’ailleurs des critiques acerbes de la part des vieux débris de l’extrême droite : voir la « revue de presse » en annexe du texte). Goubert se montre, par exemple, très sévère pour quelqu’un comme Colbert qui n’a fait que s’adapter, selon lui, aux conditions économiques de son temps.

De la même manière, passées les douze premières années de son règne, Louis XIV nous est présenté comme un monarque s’enfermant dans des rêves mégalomanes complètement inadaptés par rapport aux évolutions de son siècle (la volonté d’unité religieuse étant l’erreur la plus manifeste).

Si je devais me permettre un tout petit reproche sur cet ouvrage qui se dévore, il faut bien l’avouer, comme un roman (il s’agit d’un livre de vulgarisation -au bon sens du terme- et nous échappons bien heureusement au jargon des spécialistes), il concernerait la manière dont Goubert « oublie » totalement la dimension « culturelle » de l’histoire (je n’ose dire « spirituelle » pour ne pas m’avancer sur un terrain glissant !).

L’approche économique, démographique, monétaire permet d’offrir des assises stables et « objectives » au tableau historique (Goubert a raison de souligner qu’un peuple totalement affamé et miséreux n’aurait pas pu supporter des dizaines d’années de guerre comme il l’a fait). Cependant, je trouve un peu cavalier la manière dont il expédie toutes les œuvres de l’esprit en jugeant qu’elles ne concernent qu’une toute petite élite. Molière, Racine, Lulli seront à peine cités dans cet ouvrage alors qu’il me semble que c’est aussi à travers l’art et la pensée que l’Histoire se fait (c’est très simplificateur, j’en ai bien conscience, mais peut-on envisager la Révolution sans les Lumières ? ou est-ce que les Lumières sont, eux aussi, de purs produits de leur temps ? la question est difficile à trancher !).

A cette réserve près, Louis XIV et vingt millions de français mérite amplement sa place dans une « bibliothèque idéale » et je ne saurais trop vous le recommander.

A vous de me dire quels « grands textes de l’histoire » vous me conseillez pour cette catégorie…

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mercredi, juillet 30, 2008

Bibliothèque idéale n°35 : la bande dessinée

Lagaffe nous gâte (1977) d’André Franquin (Dupuis. 1977)




Avec celle consacrée à la littérature jeunesse, la bande dessinée est sans doute la catégorie de la « bibliothèque idéale » qui a le plus mal vieilli. Publié en 1988, l’ouvrage a, effectivement, été rédigé avant l’éclosion de la « nouvelle BD » et l’on ne trouvera donc aucun de ces nouveaux albums qui ont renouvelé le genre sous la plume de Trondheim, Sfar, Satrapi, David B., Christophe Blain et beaucoup d’autres (songeons aussi aux talentueux dessinateurs de la bande à Tchô, que ce soit Zep, Tehem ou Boulet, une vieille connaissance !). On ne trouvera pas non plus de mangas (pourtant, Tanigushi…) ou certains grands noms de la BD américaine comme Art Spigelman (en 1988, Maus avait pourtant commencé de paraître en France).

Puisque le choix proposé ici est particulièrement académique (c’est d’ailleurs un peu le problème du livre !), nous nous sommes replongé dans les classiques.

Je dois vous confesser une chose : je ne suis pas un grand fan de Tintin (le boy scoutisme d’Hergé m’agace un peu, comme cette manière qu’a son héros asexué d’évangéliser les nègres ou les chinois !), ni d’Astérix (un petit peu trop franchouillard à mon goût), ni même de Lucky Luke (j’ai tendance à préférer au héros les vrais personnages mythiques qui ont existé et qui ont toute mon estime : les Dalton, Jesse James ou l’excellente Calamity Jane).

Attention, je ne nie en aucun cas le talent (voire le génie) des dessinateurs et scénaristes qui ont concocté ces séries mythiques mais aucune n’arrivera à détrôner dans mon cœur les aventures de Gaston Lagaffe, le plus sympathique héros de BD de tous les temps.

Je suis mal placé, n’étant pas un grand spécialiste de la bande dessinée, pour vous parler de ce fabuleux auteur que fut Franquin (j’ai été marqué, adolescent, par ses sublimes Idées noires) et de la qualité de son trait.

Par contre, je pourrais (je ne le ferai pas, rassurez-vous !) être intarissable dans mes éloges de son héros.

Gaston, c’est le héros de BD qui a appliqué avec le plus de talent le célèbre adage de Raoul Vaneigem : « Apprenez à créer, ne travaillez jamais ». Si notre hilarant hurluberlu a une sainte horreur de son travail de bureau qui le pousse à roupiller le plus souvent et à amasser des tonnes de courrier en retard ; il s’applique, de la même manière, à inventer les gadgets les plus farfelus, les plus insolites et les plus poétiques. Car Gaston est un poète, un doux rêveur et un véritable anarchiste. Ô ! Ce n’est pas Ravachol ni un adepte de la propagande par le fait (encore que dans Lagaffe nous gâte, une de ses inventions se transforme malencontreusement en explosif et menace dangereusement la voiture présidentielle !) mais il ne se prive jamais de faire tourner en bourrique la maréchaussée (cet inénarrable flic auquel il est sans arrêt confronté) et de ruiner les parcmètres ; de gâcher régulièrement les contrats des gros commerciaux (l’inénarrable De Maesmaker) et de lutter contre l’abrutissement des tâches quotidiennes.

Dans un autre album que j’ai acheté dans la foulée (Lagaffe mérite des baffes), on ressent également les préoccupations écologistes de Franquin (Lagaffe est le grand ami des bêtes) et, chose rare, nous voyons Gaston s’agacer des gadgets militaires vendus avec les albums de Spirou !

Inutile d’aller plus loin : vous avez compris que j’ai pris un énorme plaisir à redécouvrir les aventures de Gaston que je n’avais point relues depuis ma tendre enfance (je pense d’ailleurs me racheter toute la collection !) et de retrouver tous ces personnages mythiques (les collègues Prunelle et Lebrac, la belle Mademoiselle Jeanne, le voisin Jules…) et ces inventions (le gaffophone) et divers objets (le bilboquet, la boule de bowling…) à l’origine de nombreuses gaffes.

Gaston, c’est la paresse inventive, l’anarchie douce et la poésie incarnées. Un personnage unique dont les aventures n’ont pas pris une ride tant elles resplendissent du sourire malicieux de l’enfance.

NB : Je pense que certains de mes (rares) lecteurs fans de BD vont se faire plaisir dans cette catégorie alors n’hésitez pas : quelle(s) bande(s) dessinée(s) pour la « bibliothèque idéale » ?

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mardi, juillet 29, 2008

Bibliothèque idéale n°34 : la bibliothèque idéale des jeunes

Trois hommes dans un bateau (1889) de Jerome K. Jerome (Gallimard. Folio Junior. 2005)


La catégorie « bibliothèque idéale des jeunes » est sans doute l’une de celles qui a le plus vieilli. D’abord parce qu’on imagine mal un adolescent d’aujourd’hui se précipiter sur Les misérables d’Hugo ou Oliver Twist de Dickens, ensuite parce que le livre a été publié avant l’explosion, pour le meilleur et pour le pire, de la littérature jeunesse qui culmina avec Harry Potter et le succès que l’on sait.

Le succès du petit sorcier de JK.Rowling a, en effet, engendré tout une série de succédanées et une sous littérature mêlant sorcellerie et « heroic fantasy » (les plus caractéristiques étant les navets signés –mais sans doute pas écrit- par Besson !), faisant oublier qu’il existe par ailleurs d’excellents auteurs « jeunesse » comme Mourlevat, Jean Molla ou Gudule.

Pour ma part, j’ai opté sur les conseils de ma petite sœur qui constitue, elle aussi, sa bibliothèque idéale pour Trois hommes dans un bateau de Jerome K.Jerome.

Trois amis hypocondriaques et surmenés par la vie londonienne (le narrateur estime, après avoir lu une encyclopédie médicale, être atteint par tous les maux possibles et imaginables, exceptés l’inflammation du genou !) décident de prendre des vacances et de partir en croisière sur la Tamise à bord d’un petit bateau.

A l’origine, le récit de l’écrivain devait être plus ou moins documentaire (ses deux compagnons de route, George et Harris, ont réellement existé) et seules quelques réflexions humoristiques devaient agrémenter ce voyage touristique et culturel. Mais peu à peu, l’humour a pris le pas sur tout le reste et le livre est devenu ce qu’il est : une petite merveille de drôlerie et d’humour typiquement british.

Les chapitres sont agencés selon un même principe de construction : d’un côté, les catastrophes que ne cessent de provoquer les trois hommes dès qu’il s’agit de naviguer, de faire à manger, de nettoyer leur linge ou de monter une tente ; de l’autre, une série de digressions où l’auteur invente des anecdotes plus farfelues les unes que les autres pour amuser le lecteur (je recommande celle où notre narrateur doit ramener deux fromages bien faits pendant un voyage en train !).

Flegme, humour noir, observations sarcastiques ou caustiques : on trouve de tout dans ce trois hommes et un bateau où nos trois héros ont comme caractéristique sympathique d’être de gros flemmards (c’est dans ce livre qu’on trouve la fameuse et belle citation : « N’allez pourtant pas croire que je n’aime pas le travail, bien au contraire, il me fascine. Je suis capable de m’asseoir et de le contempler des heures durant. ») et de ne rechigner ni devant un bon gueuleton, ni devant une bonne bouteille.

Tout est parfaitement réussi dans ce roman : les dialogues sont enlevés, les réparties toujours savoureuses (les chamailleries entre les trois hommes valent leur pesant de cacahouètes) et Jerome a le sens de l’observation et du trait d’humour nonchalant qui, personnellement, me ravit.

Allez jeter un œil à ce récit fort drôle : vous ne le regretterez pas !

NB : A part Jerome K. Jerome, un autre auteur “jeunesse” me réjouit toujours : c’est bien sûr le grand Roald Dahl. Et vous, quels livres verriez-vous pour une bibliothèque idéale des jeunes ?

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lundi, juillet 28, 2008

Bibliothèque idéale n°33 : de la photographie au cinéma

Qu’est-ce que le cinéma ? (1958) d’André Bazin (Cerf. 1997)


Dans la catégorie « de la photographie au cinéma » de la « bibliothèque idéale », je pense que vous auriez deviné assez facilement vers quel art mon choix allait se porter. Et puisqu’il faut profiter de ces catégories un brin rigides, je suis retourné vers les fondamentaux.

André Bazin, c’est le père de la critique moderne et l’oncle putatif des « jeunes turcs » des Cahiers du cinéma qui deviendront par la suite les hérauts de la « nouvelle vague ».

Pour ma part, je ne connaissais du critique que quelques extraits de ses textes les plus fameux et les quelques chroniques que publient depuis quelques mois les Cahiers du cinéma (c’est d’ailleurs la seule chose actuellement intéressante dans cette revue à laquelle j’ai finalement décidé de ne plus me réabonner. Ca va me faire quand même un vide de n’avoir plus de revue de cinéma à lire !)

Qu’est-ce que le cinéma ? est un recueil des articles les plus primordiaux de Bazin, ceux où s’expriment avec le plus de force sa pensée sur le cinéma. On sait que le critique écrivit beaucoup et dans de nombreux journaux. Une des caractéristiques de son style, c’est la maïeutique. Jamais Bazin de cherche à imposer ses goûts et définir une fois pour toute ce que doit être le cinéma. Il s’excuse parfois même d’avoir à défendre certains cinéastes plutôt que d’autres et fait toujours œuvre de modestie. Qu’il écrive pour le « grand public » (dans France-Observateur) ou dans des publications plus spécialisées et pointues (Esprit, Les cahiers du cinéma), Bazin ne se départit jamais de son souci pédagogique qui lui permet d’être à la fois profond sans jamais être abscons et de permettre au lecteur de s’interroger sur ce qu’il a vu.

On trouvera donc ici ses articles les plus fameux, que ce soit celui sur l’ontologie de l’image photographique ou sur le montage interdit. On le verra également militer pour un cinéma impur, pour le néo-réalisme italien et réfléchir sur les liens entre le 7ème art et le théâtre et le roman (avec cette fameuse question de l’adaptation des classiques à l’écran qui sera un des chevaux de bataille du critique Truffaut).

Dire que la pensée de Bazin fut extrêmement féconde et qu’elle peut encore servir de point de repère aujourd’hui apparaîtra sans doute comme quelque chose d’extrêmement dérisoire mais j’aimerais néanmoins revenir sur quelques points qui me semblent importants.

Il n’est pas question pour moi d’ériger une statue de plus au critique défunt : si certains textes m’ont paru extrêmement stimulants et incroyablement justes (je pense à la manière qu’a eue Bazin de déceler l’extrême modernité de cinéastes comme Rossellini, Bresson ou Tati dont il parle avec un rare talent), d’autres m’ont semblé un brin redondants (sur le néo-réalisme en particulier) ou plus discutables (le texte sur l’érotisme au cinéma).

D’un autre côté, il m’arrive de lire des jugements incendiaires sur Bazin, tenu pour responsable unique des dérives naturalistes du cinéma français et jugé comme un inquisiteur sévère pour toute œuvre non réaliste.

Il est vrai que Bazin se montre sévère pour un cinéma voulant faire preuve de son autonomie et s’engageant dans l’impasse de « l’art pour l’art ». On le voit critiquer l’expressionnisme allemand (tout en pointant avec énormément de justesse ce qui sépare quelqu’un comme Murnau de ce mouvement) ou les « films d’art » français (mais qui peut encore les supporter ?). D’un autre côté, le « réalisme » qu’il prône (avec cette notion de « montage interdit », par exemple) n’a rien à voir avec le naturalisme le plus plat. Lorsqu’il loue chez De Sica la disparition de la mise en scène, du scénario et des acteurs, il souligne également ce que les films doivent au style du réalisateur. Le Réel n’est jamais chez Bazin une captation immédiate de la réalité (ce n’est pas un précurseur des zélateurs imbéciles de la « télé réalité » !) mais une matière retravaillée par la sensibilité de l’artiste et retranscrite par des moyens qui peuvent aussi être « baroques » (voir ses belles analyses du cinéma de Welles).

De la même manière, ses analyses des rapports entre le cinéma et théâtre, entre cinéma et littérature sont extrêmement fines et savent parfaitement distinguer ce qu’ont de spécifiques les différents langages.

Bien sûr, on peut être parfois un peu agacé par l’idéalisme (en gros, un humanisme teinté de christianisme) du critique qui lui fait voir toutes les inventions techniques comme un progrès vers « plus de réalité » (les arrivées successives du son puis de la couleur en attendant le cinéma en relief) et trouver son admiration pour quelqu’un comme De Sica un peu exagérée.

Il n’empêche qu’il n’est pas inutile de se replonger dans cet essai pour découvrir une véritable pensée sur le cinéma qui n’a, somme toute, pas vieilli.

Vous connaissez sans doute déjà les livres que je mettrais volontiers dans ma bibliothèque idéale dans cette catégorie. Pour la bonne bouche : La science-fiction au cinéma (Bouyxou), Une encyclopédie du nu au cinéma, Les yeux de la momie (Manchette), Godin par Godin, Godard par Godard, les trois tomes des Craignos Monsters (Putters), Nagisa Oshima (Louis Danvers et Charles Tatum Jr), Jésus Franco (Stéphane du Mesnildot), la Correspondance de Truffaut et tous les textes de Serge Daney.

Et vous, quels livres sur la photo et le cinéma placeriez-vous toute affaire cessante dans votre « bibliothèque idéale » ? (sans doute le Hitchcock/Truffaut que je rêve d’acquérir)

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mardi, juillet 22, 2008

Bibliothèque idéale n°32 : La musique

Ecrits d’Erik Satie (Champ Libre. 1981)


L’idéal serait de lire deux fois ce recueil des écrits du musicien Erik Satie, publiés de manière extrêmement savante par les indispensables éditions Champ Libre (près de 100 pages de notes !).

La première fois, il faudrait se contenter des textes de l’auteur de Parade ou de Trois morceaux en forme de poire, savourer son humour caustique et nonsensique sans connaître forcément le contexte dans lequelsils ont été écrits. Ensuite, on pourrait alors aborder la lecture « savante » et lire les notes qui accompagnent chacun des textes ou illustrations numérotés sous forme de paragraphes (531 en tout).

Pour ma part, j’ai opté pour la deuxième solution et même si j’ai pris énormément de plaisir à ce livre, je dois aussi avouer qu’il y a quelque chose d’un peu fastidieux à jongler entre les textes et les notes explicatives.

Je crois que je le disais en évoquant le Monsieur Croche de Debussy : je n’y connais absolument rien en musique (je ne m’en vante pas : je le regrette amèrement) et c’est donc plutôt en raison des extraits donnés par Benayoun dans Les dingues du nonsense que je me suis précipité sur les textes de Satie lorsque je les ai trouvés au parc Georges Brassens.

Ces écrits vont, à mon sens, du purement anecdotique au plus parfait génie drolatique. Anecdotiques et vraiment réservées aux thuriféraires du maître me paraissent ces petites-annonces qu’il écrivait pour le journal local intitulé l’avenir d’Arcueil-Cachan ou ces réclames qu’il élabora avec un sens certain de la calligraphie et du détail incongru (Satie vantant des châteaux hantés, des « maisons de retraite pour nègres » ou vendant des maisons comme « don du diable » !).

Anecdotique également ces descriptions minutieuses de la confrérie qu’il créa et dont il fut le seul membre. Si Satie fréquenta des gens comme Cocteau, les musiciens les plus « modernes » de l’époque (Milhaud, Poulenc, Honegger…) et, plus tard, le groupe Dada ; il ne faut pas oublier qu’il fréquenta également Le chat noir et les cabarets montmartrois (avec Alphonse Allais, notamment) et qu’il fut marqué par le goût de l’époque pour le canular, les sociétés secrètes occultes, les supercheries les plus fumeuses. Après avoir été membre de la Rose-Croix du Sar Péladan, Satie fonde l’Eglise Métropolitaine d’Art de Jésus Conducteur (sic !). Et de détailler avec force détails toute l’organisation de son église qui, par ailleurs, publiera des communiqués dont je ne parviens toujours pas à déterminer si c’est de l’Art ou du cochon !

A côté de ces textes qui me paraissent mineurs, les autres écrits de Satie sont absolument savoureux. On y trouve des chroniques musicales où il dit beaucoup de bien de Stravinsky, de Debussy (même si les « debussystes » l’exaspèrent !) et beaucoup de mal des critiques musicaux, de Ravel (« Ravel vient de refuser la légion d’honneur, mais toute sa musique l’accepte. ») ou de Saint-Saëns (dont il raille le chauvinisme).

C’est dans ce type de chroniques qu’on trouve une définition de ce que pourrait être l’Art selon Satie :

« J’ai toujours dit qu’en Art il n’y avait pas de Vérité –de Vérité unique s’entend. Celle qui m’est imposée par des ministres, un Sénat, une chambre et un Institut me révolte et m’indigne- bien qu’au fond cela me soit indifférent.

D’une seule voix, je crie : Vivent les Amateurs ! »

Ce dilettantisme rigolard explique sans doute pourquoi le musicien était voué à croiser la route du dadaïsme (c’est lui qui composa la musique d’Entr’acte de René Clair, scénario de Picabia et interprétation de Marcel Duchamp et Man Ray) même si ses relations avec Tzara, Picabia ou Breton et Aragon furent houleuses (je ne sais pas s’il y a une personnalité avec qui Satie ne se soit pas brouillée).

Personnellement, les textes que je préfère sont ceux où le musicien s’adonne totalement au nonsense (ses géniales Mémoires d’un amnésique ou ses Cahiers d’un mammifère), ses causeries ou se mêlent son humour absurde et un gloupitant sens du jeu de mot foireux (« l’homme qui a raison, est –généralement- assez mal vu, … même avec des lunettes… ») ou encore ses aphorismes dont certains sont restés assez célèbres.

Pour la bonne bouche, en voilà quelques uns :

« Je ne vois pas pourquoi l’argent n’aurait pas d’odeur, lui qui peut tout avoir. »

« Je ne lis jamais un journal de mon opinion : celle-ci serait faussée. »

« Je suis venu au monde très jeune dans un temps très vieux. »

Inutile de poursuivre plus longuement, vous l’avez parfaitement compris : Satie était un grand bonhomme.

Mais vous, que me conseilleriez-vous comme livre sur la musique pour notre bibliothèque idéale ?

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lundi, juillet 21, 2008

Bibliothèque idéale n°31 : Arts de tous les temps

Journal (1956) de Paul Klee (Grasset. Les Cahiers rouges. 2006)


Nous abordons aujourd’hui un domaine qui nous tient particulièrement à cœur, à savoir l’art, même si nous confessons bien humblement ne pas posséder énormément de livres sur ce sujet. Les récoltes pécuniaires de nos activités salariées ne nous permettant pas d’acquérir comme nous le souhaiterions de vrais beaux livres, nous devons généralement nous contenter de quelques ouvrages édités par Taschen, maison d’édition sympathique mais dont les textes sont très inégaux (pour une monographie satisfaisante de Schiele, combien d’horreurs presque illisibles ? Je pense particulièrement à l’ouvrage consacré à l’expressionnisme.)

Aujourd’hui, il ne sera question ni d’un ouvrage général sur la peinture ou la sculpture, ni d’une étude détaillée sur l’œuvre d’un artiste mais du journal intime du grand peintre suisse allemand Paul Klee.

Dès l’âge de 18 ans, Paul Klee a commencé à tenir un journal. Mais ce n’est pas ce « journal » que nous lirons directement. Le peintre ne livre pas au public ce qu’il a pu écrire au jour le jour mais une version retravaillée et réécrite. Il ne s’agit donc pas, à proprement parler, d’un « journal intime » au jour le jour (comme peuvent l’être ceux de Bloy, Nabe ou Manchette), ni de mémoires mais d’une tentative d’introspection qui s’inscrit entre ces deux genres littéraires ; Klee se remémorant à partir de ses notes ce qu’a pu être son existence à un moment donné.

Dans un premier temps, il évoque des souvenirs de sa tendre enfance : sa famille, les jeux d’enfants, les premiers émois sensuels…Nous le retrouverons ensuite étudiant et le suivront pendant ses années de formation : premiers amours, voyage en Italie, à Paris puis, beaucoup plus tard, en Tunisie.

Parallèlement à ces évocations, Klee livre ses réflexions sur l’Art, en particulier la musique (sa formation initiale) et la peinture et ses impressions sur les œuvres qu’il découvre (que ce soit des livres ou des opéras, des pièces de théâtre ou les toiles impressionnistes).

Le résultat est plutôt passionnant, même pour quelqu’un comme moi qui ne suis pas, loin s’en faut, un spécialiste de l’œuvre de Klee.

D’une part, parce qu’on y suit le cheminement de la pensée d’un artiste qui évoluera lentement vers l’abstraction après avoir été marqué par la peinture de Van Gogh et Cézanne puis par le cubisme. D’autre part, parce que la maturation de son style ne doit rien au hasard et demeure sans arrêt le fruit d’une réflexion.

« Au printemps 1901, j’établis le programme suivant : au premier chef, l’art de la vie, puis, en tant que profession idéale : l’art poétique et la philosophie, en tant que profession réaliste : l’art plastique et, à défaut d’une rente : l’art du dessin (illustration). »

De formation musicienne, Klee se dirige vers la peinture mais toujours avec cette exigence intérieure (ce qu’il appelle « l’art de la vie ») et cette volonté de la traduire plastiquement. Au début des années 10, il se lie avec Kandinsky et participe au groupe Der Blaue Reiter (le cavalier bleu) (il partira d’ailleurs en Tunisie avec August Macke). Les théories développées par Kandinsky dans Du spirituel dans l’art trouveront une certaine résonance dans l’œuvre de Klee qui cherchera lui aussi un nouveau langage plastique basé sur une certaine musicalité (il emploie souvent des termes musicaux pour parler de ses compositions et de ses harmonies de couleurs).

Beaucoup plus tard, Klee deviendra également professeur au Bauhaus jusqu’au moment où les nazis le contraindront à retourner en Suisse.

Au-delà du témoignage que ce journal peut apporter sur le cheminement intérieur d’un artiste, il faut aussi insister sur le fait que Klee est un véritable écrivain. La traduction de Pierre Klossowski m’a paru assez remarquable et lorsqu’on lit des phrases de ce style : « Rome, aussi affligée que je le suis, s’enveloppe de brumes et pleure avec moi. », on comprend que nous avons affaire à quelqu’un qui sait manier la langue.

De la même manière, la profonde mélancolie qui imprègne soudainement le journal au moment de la première guerre mondiale (où périt son ami Franz Marc dont Klee fait une évocation poignante) est assez bouleversante.

Voilà donc le genre de livre que je recommande chaleureusement. Et vous, quels livres relatifs à l’art vous paraissent indispensables pour une bibliothèque idéale ?

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jeudi, juillet 17, 2008

Bibliothèque idéale n°30 : Le livre comme miroir

Manifestes du surréalisme (1924-1953) d’André Breton (Gallimard. Folio essais. 2007)


Derrière la désignation sibylline de notre nouvelle catégorie (« le livre comme miroir ») se cachent les essais prenant comme objet la littérature même. De la poétique d’Aristote au livre des préfaces de Borges, je vous renvoie à cette page pour vous donner quelques idées dans votre sélection.

Une fois de plus, je dois reconnaître que la contrainte de la bibliothèque idéale (qui devient de plus en plus pesante dans la mesure où j’accumule dans ma bibliothèque des livres que je brûle de lire mais auxquels je n’ai pas de temps à consacrer) m’a permis de découvrir un essai que j’aurai dû lire depuis fort longtemps.

En effet, pour quelqu’un qui avoue une véritable passion pour dada et le surréalisme, il peut paraître curieux de n’avoir jamais lu le manifeste qui officialisa la naissance du courant. De Breton, j’avais déjà lu un certain nombre d’ouvrages (dont l’admirable Nadja, comme tout le monde) mais je ne connaissais que certains passages de ses manifestes.

Le premier a été écrit en 1924 et permet à André Breton de coucher sur papier ce qu’est pour lui l’essence du surréalisme.

« Parmi tant de disgrâces dont nous héritons, il faut bien reconnaître que la plus grande liberté d’esprit nous est laissée. A nous de ne pas en mésuser gravement. » : voilà à mon sens la phrase qui résume le mieux l’esprit du surréalisme et l’incroyable liberté qu’il introduit soudain dans le langage et la pensée, à mille lieues des carcans religieux, rationalistes ou positivistes.

Il s’agit pour les surréalistes de « ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie. ». Galvanisés par les toutes récentes découvertes de Freud, les surréalistes proposent une véritable révolution au cœur même de la pensée pour en saisir « le fonctionnement réel ».

Breton théorise ici ce que ces artistes exploreront à travers leur art : l’écriture automatique, l’attention aux rêves, les rapprochements saugrenus d’images opposées, les cadavres exquis, le culte de l’inconscient… Il cherche également, chez Lewis et Lautréamont entre autres, à dessiner une éventuelle généalogie au courant surréaliste et signe là l’acte de naissance officiel du courant.

Lorsqu’il écrit Le second manifeste du surréalisme en 1930, les choses ont déjà bien évolué. Certaines individualités ont pris leur distance par rapport au mouvement et c’est l’époque des premières exclusions qui vaudront à Breton sa réputation de grand prêtre sectaire. Il s’agit ici moins d’un essai théorique que d’un règlement de compte et d’une mise au point après la publication d’Un cadavre, virulent pamphlet où Breton est violemment pris à parti.

Règlement de compte très vif pour certains individus (Artaud, Bataille et, d’une autre manière, Desnos) et mise au point de la position du surréalisme par rapport à la littérature contemporaine et par rapport aux luttes révolutionnaires.

Breton redit ici la totale insoumission du surréalisme et sa volonté de n’être annexé ni par les milieux de l’art, ni par le parti communiste. C’est dans ce second manifeste que l’on trouve la célébrissime phrase que Buñuel illustrera dans Le fantôme de la liberté : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. ».

Révolte totale et aucune concession, donc, aux modes artistiques et littéraires. Il y a une vraie intransigeance chez Breton qui peut parfois agacer (c’est vrai qu’il a un côté pontifiant pas toujours sympathique). D’un autre côté, c’est cette intransigeance qui lui permettra de rester probe toute sa vie et de ne sombrer ni dans la pleurnicherie patriotarde (Eluard) ou l’horreur stalinienne (comme cette vieille épluchure d’Aragon). Ce qu’il écrit sur les rapports du surréalisme et du parti communiste est tout à son honneur et jamais il n’a voulu inféoder la liberté de l’esprit du mouvement à une idéologie ou à un parti.

Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non a été rédigé en pleine seconde guerre mondiale (1942). Pour Breton, il ne s’agit plus de ressouder ses troupes autour d’un mouvement disparu (il crache avec à propos sur ce que sont devenus Aragon et Dali alias « Avida Dollars ») mais d’en préserver l’esprit, de lui redonner une certaine vigueur.

« Il faut absolument convaincre l’homme qu’une fois acquis le consentement général sur un sujet, la résistance individuelle est la seule clé de la prison. »

Enfin, en 1953, Breton fait avec Du surréalisme et ses œuvres vives le point sur les rapports du mouvement et les courants littéraires les plus contemporains qui pourraient s’en réclamer (de Michaux à Joyce en passant par le lettrisme). C’est assez intéressant même si l’auteur a tendance à attribuer trop d’importance, à mon sens, à des charlataneries du style astrologie ou occultisme.

Qu’importe ! Ces manifestes du surréalismes sont des documents indispensables pour comprendre l’un des mouvements littéraires, artistiques et révolutionnaires les plus décisifs du 20ème siècle…

A vous de me donner des titres indispensables dans la catégorie « le livre comme miroir ».

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