La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

mercredi, mai 31, 2017

Lectures de mai 2017



25- Hong Kong et Macao mis en scènes (2016) d’Adrien Gombeaud (Espaces&Signes, Collection : ciné voyage, 2016) 

Après Tokyo, Adrien Gombeaud nous propose un nouveau « guide du routard » cinéphile et nous emmène sur les traces des films tournés à Hong-Kong et Macao. Des aventuriers étrangers trouvant dans ces paysages leur comptant d’exotisme (de Belmondo chez De Broca au Batman de Nolan, de William Holden à James Bond) jusqu’aux polars contemporains utilisant les ressources visuelles d’une métropole au cœur de béton en passant par les fantasmes d’une Macao « enfer du jeu », l’auteur dresse le panorama d’une ville qui a inspiré de nombreux cinéastes, certains plongeant leurs personnages dans l’anonymat de la foule tandis que d’autres cherchaient à échapper à cette masse. Analysant également les rapports ambigus avec la Chine continentale (l’immigration, la rétrocession en 1997), Gombeaud nous offre un joli panorama à la fois géographique et sentimental de ces deux villes. Bénéficiant d’une présentation toujours aussi agréable (index détaillés, cartes utiles…), cet essai paraît peut-être un tout petit moins habité que celui consacré à Tokyo. L’auteur et son écriture, précise et élégante, ne sont bien évidemment pas en cause mais peut-être que les films tournés dans ces villes se prêtent moins aux évocations mélancoliques (mis à part ceux de Wong Kar-Wai, à mon avis les plus belles pages du livre) ou, tout simplement, me touchent moins. Mais l’ensemble demeure une jolie réussite.
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26- Entre-temps : Blake Edwards (2016) de Nicolas Truffinet (Playlist society, 2016)


Ma critique de cet essai très réussi se trouve ici.
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27- Brassens (1963) d’Alphonse Bonnafé (Seghers, Poésie et chanson n°2, 1971)


Après quelques ouvrages consacrés à des cinéastes, j’ai attaqué mes exemplaires des fameuses collections Seghers dédiés à la chanson. Celui consacré à Georges Brassens fait la part-belle aux textes du grand auteur-compositeur tandis que la partie analyse se révèle plutôt réduite. Alphonse Bonnafé ne s’étend pas trop sur la biographie de Brassens mais cerne avec justesse les principales caractéristiques de son style. Le plaisir du lecteur tient donc surtout à la lecture des textes du guitariste. Si l’on retrouvera tous les « classiques » de Brassens, on pourra à nouveau s’émerveiller de la beauté de cette langue, de la richesse de ces vers et de la puissance de ces chansons. Car Brassens n’est pas seulement un grand artiste : c’est une véritable conscience pour tous ceux qui préfèrent les « chemins qui ne mènent pas à Rome » et qui restent couchés dans leurs lits douillets le jour du 14 juillet. Bonnafé revient bien évidemment sur la dimension anarchiste mais aussi profondément individualiste et humaniste de l’œuvre de Brassens en rappelant d’ailleurs les scandales que ces chansons purent provoquer.
A noter, en guise de curiosité, la présence d’une strophe inédite (et très violente) de la chanson Le Mauvais sujet repenti.
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28- Gainsbourg (1986) de Lucien Rioux (Seghers, Poésie et chanson n°54, 1986)


Petite surprise : on ne trouvera aucun texte de Gainsbourg antérieur à ceux écrits pour le sublime album Histoire de Melody Nelson. En fouillant un peu, j’ai découvert la raison de ce choix : Lucien Rioux avait déjà consacré un livre au chanteur dans la même collection en 1969. A priori, il ne s’agit pas d’une simple réédition puisque la monographie, relativement copieuse, évoque surtout le Gainsbourg des années 70/80 : son écriture, ses thèmes de prédilection, son rapport aux femmes et à l’argent et, bien entendu, son goût pour le scandale. Rioux montre parfaitement l’évolution d’un artiste d’abord « maudit » et qui a fini par se forger une image sulfureuse lorsqu’il a compris qu’elle lui apportait une certaine notoriété et, par là même, une totale liberté. Comme le compositeur l’écrit dans une de ses célèbres chansons :
« Docteur Jekyll un jour a compris
Que c'est ce Monsieur Hyde qu'on aimait en lui
Mister Hyde ce salaud
A fait la peau du Docteur Jekyll »

L’intelligence de Lucien Rioux est de ne pas rester à la surface des provocations illustres de Gainsbourg et de montrer comment l’artiste est parvenu à tirer son épingle du jeu au cœur du grand cirque médiatique. On pourra regretter que certaines chansons très réussies à mon sens ne figurent pas dans ce recueil (Sensuelle et sans suite, Par hasard et pas rasé…) tandis que des plus mineures ont été sélectionnées (Des vents des pets des poums). Mais à cette réserve près, les textes de Gainsbourg révèlent une fois de plus leurs grandes beautés. Comment résister, par exemple, aux sublimes et ensorcelantes Variations sur Marilou ou sur les très belles chansons offertes à Jane Birkin (Les Dessous chics, Fuir le bonheur de peur qu’il se sauve…) ? Comme Brassens, Gainsbourg était un homme libre et un très grand artiste.
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29- Mes inscriptions (1945-1963) de Louis Scutenaire (Allia, 2017) 


La tentation est toujours grande, lorsqu’il s’agit d’évoquer Louis Scutenaire, de se contenter d’une anthologie de ses paradoxes les plus piquants, de ses aphorismes les plus dévastateurs, de ses adages les plus drôles. Il est aussi tentant de le rattacher à la tradition surréaliste belge (alors que l’auteur prétendait qu’il n’était « ni poète, ni surréaliste, ni belge » !) puisqu’il a été proche de Magritte et qu’il a participé à la fameuse revue de Marcel Mariën Les Lèvres nues. Mais Scutenaire est peut-être aussi le chaînon manquant entre les Poésies de Lautréamont et les détournements situationnistes. Lorsqu’au vieux précepte « Il y a des choses avec lesquelles on ne plaisante pas », Scutenaire ajoute un « Pas assez » détonant, on comprend que son entreprise n’a rien à voir avec le simple pastiche rigolard. Si l’auteur « détourne » des proverbes, des dictons, des adages, c’est pour leur donner un sens nouveau et rendre aux mots leur puissance explosive (« Mais démolissez d’abord ! Démolissez d’abord. »). Toutes ces « inscriptions » sont empreintes d’un esprit séditieux et d’une volonté parfaitement lucide de mettre à nu les mensonges de l’organisation sociale :
« Je suis révolutionnaire bien plus contre le monde inacceptable qui me tient que pour le monde souhaitable qui va le remplacer ».
Bref, il faut lire et relire Scutenaire et succomber à la puissance de ses aphorismes cinglants comme un coup de trique :
« La plupart des criminels sont des moralistes »
« La violence du langage n’est pas souvent le langage de la violence »
« N’oublions pas que nos maîtres ont des âmes d’esclave. »
« Ce sont des hommes publics : ils sont sortis de l’ombre pour entrer dans la boue. »
« La vie sera bonne quand le travail sera pour tout le monde un luxe. »
« J’ai autant de répulsion envers ceux qui exploitent l’humanité qu’envers ceux qui se sacrifient pour elle. »
« Les femmes nues jamais n’ont fait de mal à personne. »
« Les pauvres n’ont pas la poche vide, ils ont dedans la main des riches. »
« Science, religion, philosophie sont poubelles, barbelés, mitrailleuses. Et bavardage, hélas ! »
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30- Pierre Chevalier, l’homme des possibles entretiens avec Philippe Martin (Séguier, 2017)


Pierre Chevalier, c’est d’abord pour moi l’initiateur de la saga Tous les garçons et les filles de leur âge, une collection unique de neuf téléfilms qui permit à certains cinéastes (Téchiné, Assayas, Mazuy, Denis) de réaliser leurs meilleurs films. En l’apercevant au Salon du livre non loin du stand où je dédicaçais modestement il y a quelques mois, je suis allé lui prendre son livre d’entretiens et échanger deux ou trois mots avec lui. Directeur de l’unité Fictions d’Arte de 1991 à 2003, il est à l’origine (producteur ou coproducteur) de plus de 300 téléfilms réalisés par les cinéastes les plus prestigieux (Garrel, Lars Von Trier, Guédiguian, Cantet, Ferran…). Au-delà de cette impressionnante carte de visite, on ne connaît pas cet homme qui déclare n’avoir eu aucune vie privée et qui apparaît comme un travailleur acharné discret, pudique et humble. Pierre Chevalier retrace son parcours professionnel étonnant, évoque son affection pour son oncle Pierre Boulez et sa jeunesse passée en compagnie des époux Deleuze. A travers ces pages se dessine le portrait impressionniste d’un « homme de l’ombre » ayant une haute idée de l’art et de la création et ayant réussi à imposer sa griffe sans jamais se mettre en avant.
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31- Maintenant (2017) du Comité invisible (La Fabrique, 2017) 


A la veille des pires élections présidentielles qu’ait connu la cinquième République, le Comité invisible a fait paraître son troisième essai où il est largement question de la situation politique et sociale actuelle en France et des événements qui ont secoué l’hexagone au printemps 2016 (la contestation de la « Loi travail »).
Je vous épargnerai ici une longue analyse de cet essai pourtant fort riche et toujours passionnant. Deux réflexions cependant. La première, c’est qu’à l’heure actuelle, le comité invisible nous offre les meilleures analyses de la situation en cours. Dans la lignée des situationnistes auxquels ils doivent beaucoup –y compris dans le style-, les membres de ce « comité » soulignent avec beaucoup de pertinence l’effondrement d’un monde devenu de plus en plus ingouvernable. Leurs réflexions sur l’imposture politicienne (qu’elle soit de gauche ou de droite), la tentation « constituante » et idéologique de phénomène comme « Nuit debout », ainsi que sur la nécessité d’en finir avec le travail et l’économie sont sans doute les thèses les plus roboratives du moment. Plutôt que de réciter le catéchisme traditionnel de la plupart des mouvements gauchistes, le Comité invisible s’inspire des théories situationnistes et les adapte à notre époque et à ses évolutions technologiques permettant la « spectacularisation » de tous les recoins de l’existence.
En revanche, et c’est mon seul petit bémol, le livre paraît plus faible lorsqu’il s’agit d’évoquer les perspectives d’avenir. Bien entendu, les auteurs savent éviter le piège du « manuel du parfait  révolutionnaire » promettant monts et merveilles dans l’avenir (laissons ça aux staliniens !). Pourtant, il y a quelque chose d’un peu faible dans l’exaltation de cette « vie » que les auteurs voient jaillir dans une émeute ou le bris d’une devanture de banque. On retrouve d’ailleurs dans cette exaltation quelque chose de la « mystique » parfois un peu naïve de Raoul Vaneigem lorsqu’il s’agit d’évoquer la vie et les désirs. Si l’idée communiste perçue comme « la détotalisation générale, et non la socialisation de tout » a le mérite de nous épargner les planifications toujours avides de couper les têtes qui dépassent, cette notion de « destitution » du pouvoir, de retrait de l’économie paraît encore un peu floue pour vraiment convaincre, surtout à une époque où les « révolutionnaires » semblent avoir besoin de nouveaux maîtres (voir le succès relatif de l’imposture Mélenchon aux dernières élections).
Au-delà de cet aspect, Maintenant est à lire sans la moindre hésitation…
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32- Le Metteur en scène polonais (2015) d’Antoine Mouton (Christian Bourgois, 2015) 


Premier roman d’Antoine Mouton, Le Metteur en scène polonais met en scène la folie qui gagne un célèbre metteur en scène de théâtre cherchant à monter un spectacle en adaptant un roman d’un célèbre écrivain autrichien. Or il se trouve qu’en relisant à chaque fois ce livre, notre héros constate que l’histoire est différente, les personnages et les situations ne sont plus les mêmes. Tout l’univers, de fait, vacille autour de lui… La grande réussite de ce court récit, c’est de nous plonger immédiatement dans la perception de ce metteur en scène par une construction « en spirale » où chaque « micro-événement » est ressassé jusqu’à épuisement, notamment à travers une succession d’objets qui reviennent de manière récurrente : une fourrure sous laquelle est cachée une célèbre actrice, une armoire, un œuf dur que le metteur en scène partage systématiquement avec tous ses interlocuteurs. Cette écriture névrotique fait également vaciller les repères du lecteur qui se retrouve plongé dans un univers aux contours chancelants. Si Antoine Mouton a choisi de donner à son personnage la nationalité polonaise, ce n’est sans doute pas par hasard puisqu’on retrouve dans ce livre un sens de l’absurde et de l’humour noir polonais qui évoque aussi bien Gombrowicz que les premiers films de Polanski (songeons à son court-métrage Deux hommes et une armoire). D’ailleurs, la multiplicité des nationalités (un traducteur tchèque, un philosophe grec, un auteur autrichien…) peut aussi se voir comme une métaphore plus générale sur une certaine folie en train de contaminer une Europe incapable de se raccrocher à un récit commun.  Le Metteur en scène polonais peut se résumer ainsi : une histoire de contamination par les mots d’une folie qui gagne le personnage, puis le livre lui-même avant de contaminer, qui sait, son lecteur…

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mardi, août 02, 2016

Lectures de juillet



36- Effusions démentes (1980) de Jérôme Fandor (Editions du Bébé Noir, collection Plaisir, 1980) 


Une petite anecdote à propos de ce quatrième roman de Jean-Pierre Bouyxou pour le Bébé Noir (et le dernier puisque les suivants porteront l’estampille de la Brigandine) : tandis que les précédents bénéficiaient d’un plan ou, au moins, d’une idée générale, Effusions démentes fut le premier que l’auteur écrivit au fil de la plume. N’ayant aucune idée d’histoire à raconter, Bouyxou estima seulement que le roman devait débuter sur des chapeaux de roues. Et c’est ainsi que le roman débute par cette phrase : « L’affaire a commencé sur les chapeaux de roues » !
Après une très belle incursion dans le fantastique (Frankenstein, de fille en aiguilles), Effusions démentes nous plonge au cœur d’un petit village où les habitants, chauffés à bloc par des notables crapuleux, décident de former une sorte de milice pour aller casser du travailleur immigré. Le héros, Marc Lacoste, a obtenu un emploi de directeur intérimaire d’une banque mais il se rallie volontiers à la cause des pauvres bougres exploités par les esclavagistes modernes. Avec beaucoup de verve, Bouyxou joue la carte des antagonismes sociaux et raille avec la superbe d’un Mocky une notabilité française arc-boutée sur ses privilèges mais corrompue jusqu’à la moelle. Moins nihiliste que le futur Ton corps est tatoué où pauvres et bourgeois sont renvoyés dos à dos avec la même fureur nihiliste, l’auteur nous décrit quelques personnages « populaires » (des travailleurs noirs et arabes, une prostituée…) à qui il offre toute sa sympathie. Pour les autres, ce court passage résumera parfaitement la teneur anarchisante du roman :
« Ça ne doit pas se rencontrer tous les jours, un gérant – intérimaire ou non- du Crédit rural et industriel qui rêve de trouer le bide des politicards, patrons, flics, ratichons et autres enfoirés dont la douce France est infestée ! »
Entre parenthèses, ce n’est pas non plus tous les jours que l’on rencontre de telles envolées dans le cadre du roman de gare ! Au-delà de cette dimension libertaire commune à tous les romans de Bouyxou, Effusions démentes séduit aussi par sa manière d’aborder les passages pornographiques prévus par le cahier des charges de la collection. Lorsqu’il met en scène des personnages de notables, l’auteur n’hésite pas à recourir à la violence et à une vision totalement dégradée de la sexualité uniquement perçue comme moyen d’asservir l’individu. En revanche, lorsque Marc couche avec une petite serveuse ou avec une prostituée, Bouyxou joue la carte de la tendresse, de la complicité, des désirs partagés et des plaisirs affinés. A sa manière, il tente de sortir la pornographie de ses ornières phallocrates pour nous offrir des visions heureuses et joueuses de la sexualité…
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37- Voyage au bout du jour (1988) de Béhémoth (Editions Patrick Siry, Maniac, 1988)


Quiconque a lu l’indispensable ouvrage que David Didelot a consacré à la collection « Gore » sait que son directeur de collection, Daniel Riche, a quitté le Fleuve Noir en 1988 et qu’il a fondé, grâce à Patrick Siry, une nouvelle série intitulée Maniac en débauchant d’ailleurs quelques auteurs phare de ladite collection Gore. Sous le pseudonyme de Béhémoth se dissimule Pascal Marignac, aussi connu sous le pseudonyme de Kââ et celui de Corsélien qu’il adopta pour ses quatre romans publiés sous la bannière Gore.
Voyage au bout du jour suit les traces d’un expert-comptable hanté par la mort de sa femme, invité par son patron à prendre des vacances, et qui roule jusqu’à l’île de Ouessant en embarquant avec lui une jeune femme rencontrée pendant son périple. Sur place, il découvre qu’une gigantesque pieuvre est en train de faire de nombreuses victimes dans les environs…
Si le roman semble dans un premier temps emprunter quelques ficelles classiques au genre fantastique (le brouillard épais qui envahit tout, la créature monstrueuse qui sème la terreur…), il se distingue assez vite des schémas des films de Carpenter (style Fog ou The Thing) ou même des romans de Lovecraft et leur manière de suggérer l’indicible. La singularité de Voyage au bout du jour, c’est une atmosphère poisseuse et un désespoir existentiel qui nimbent tout le récit. S’il fallait trouver une comparaison, c’est plutôt – toutes proportions gardées- du côté des romans pessimistes de Jacques Sternberg qu’il faudrait chercher, notamment en raison de la manière qu’a Marignac de décrire les femmes comme des créatures « aquatiques » et languides, échappant ainsi à l’absurdité d’un monde trop rationnel.
Si la pieuvre tient son rôle de créature destinée à provoquer l’horreur lors de passages les plus sanglants, elle est surtout le symbole même du Mal niché au cœur de l’Homme et de son désir d’asservir son semblable. Dommage que le dénouement du roman ne tienne pas entièrement ses promesses et que Marignac ne parvienne pas totalement à donner une dimension sadienne à cette œuvre étrange, oppressante et globalement réussie.
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38- Une année qui commence bien (2013) de Dominique Noguez (Flammarion, 2013)


En 1993, Dominique Noguez rencontre Cyril, un jeune homme fantasque et lunatique, dont il va s’éprendre passionnément. Et c’est le récit de cette histoire amoureuse chaotique et douloureuse dont il sera question dans Une année qui commence bien que l’on serait tenté de classer dans le genre à la mode de « l’autofiction ».
Pourtant, c’est peu dire que le « récit » (et non pas « roman ») de Noguez se distingue des livres d’une Christine Angot, par exemple. D’une part, parce que l’auteur ne succombe pas une seconde à la complaisance geignarde qui fait office de « sincérité » chez bon nombre d’écrivains en mal de confession. Au contraire, on retrouve dans Une année qui commence bien cette manière si agréable qu’a Noguez de saupoudrer ses observations d’une touche d’humour et de conserver toujours une certaine distance mi- amusée, mi- désabusée sur lui-même, sur sa propre naïveté et sur cette histoire d’amour compliquée qu’il analyse sans le moindre cynisme mais avec une lucidité incroyable. C’est cette distance, ce sens de la nuance (le jeune amant est dépeint avec, parfois, une certaine cruauté sans que Noguez s’assigne pourtant le rôle de la victime éplorée) et cette volonté de ne jamais jouer les procureurs qui donne au livre un caractère universel extrêmement touchant.
D’autre part, contrairement à ces écrivains qui estiment qu’étaler leurs turpitudes et leur vie privée suffit à bâtir une œuvre, Noguez n’oublie jamais qu’un récit, aussi autobiographique soit-il, existe d’abord par le style. Et j’espère qu’on voudra bien me pardonner le cliché mais, Une année qui commence bien n’est pas un simple « coming-out » mais avant tout de la (grande) littérature. Constamment, l’auteur s’interroge sur la question autobiographique et nous offre quelques réflexions lumineuses sur la « transparence » à tout crin de notre époque (« Autrement dit, ménageons-nous à toute force le havre d’une vie privée. C’est prudence dans les sociétés coercitives et sagesse dans toutes les autres, notamment dans celles qui, comme la nôtre, se donnent de grands airs de liberté et fonctionnent en réalité à l’émotion collective, c’est-à-dire, le cas échéant, pour peu que l’air du temps change brusquement, au lynchage – ne serait-ce que médiatique. ») 
Noguez, qui rédige par ailleurs son « journal intime », s’interroge constamment sur sa propre écriture et sur ce que pourrait impliquer ses révélations. Le temps d’une dizaine de pages remarquables en tout point, il analyse sa position par rapport à la communauté homosexuelle et explique son désir de ne pas vouloir être réduit à cette seule identité sexuelle, de ne pas se trouver enfermé dans un ghetto. Il y a chez lui un attachement irréfragable à l’idée d’Universalité et à la complexité de l’Individu qu’on ne saurait réduire à quelques étiquettes : « Je ne me sens pas moins, mais pas plus solidaire des homosexuels que de n’importe quel autre groupe victime d’une discrimination. Si je n’agissais pas ainsi, il me semble que c’est la part de l’hétérosexuel en moi qui serait niée – et toutes les innombrables parts de moi qui n’ont rien à voir avec l’homosexualité, ni avec la sexualité tout court. »
Les professionnels de l’indignation vertueuse qui pullulent sur les réseaux sociaux devraient d’ailleurs prendre de la graine du magnifique couplet que Noguez dédie à l’humour et à la distance face à la « propension à trouver paranoïaquement  de l’homophobie partout » !
Parfois cru mais toujours pudique, Noguez parvient à conserver son « jardin secret » et un certain mystère tout en se mettant à nu (à tous les sens du terme). Et c’est ce va-et-vient porté par un style lumineux qui nous touche et nous émeut à la lecture d’Une année qui commence bien. 

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39- Aphorismes et insultes (1818-1851) d’Arthur Schopenhauer (Arléa, 2012) 


Il n’est évidemment pas question de remettre en question la philosophie de Schopenhauer dans le cadre de ces modestes impressions de lecture. Mais il est vrai que ce recueil d’aphorismes et d’insultes ne va pas très loin philosophiquement parlant. Est-ce à dire, comme le suggère le préfacier Didier Raymond, que Schopenhauer n’a été l’homme que d’un seul livre (Le Monde comme volonté et comme représentation) ? Toujours est-il que cet essai-phare n’est quasiment jamais cité dans le recueil qui puise davantage dans des œuvres où les idées générales et le ressentiment semblent être de rigueur (notamment pour ses « collègues » Hegel et Fichte).
Deux éléments rendent néanmoins très intéressant ce petit recueil de méchanceté. D’une part, le côté purement gratuit de l’insulte qui rend certaines réflexions assez drôles pour qui aime la parole pamphlétaire et la méchanceté littéraire. D’autre part, si Schopenhauer s’avère par certains côtés absolument détestable (on aura ici une preuve de sa légendaire misogynie – pour une fois, le terme n’est pas galvaudé !), il se révèle plutôt progressiste lorsqu’il s’agit de dénoncer l’esclavage, les mauvais traitements contre les animaux ou de brocarder les religions (« Les religions sont comme les vers luisants : pour briller, il leur faut l’obscurité. »)
Finalement, sans être très profond, ce recueil offre une vue assez rapide du pessimisme foncier du philosophe : « Il semble que le bon Dieu ait créé le monde au profit du diable : il aurait mieux fait de s’abstenir » et donne envie de se plonger davantage dans son œuvre. 

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40- Calembours et autres jeux sur les mots d’esprit (1770-1777) du Marquis de Bièvre (Editions Payot et Rivages, Petite bibliothèque Payot, 2006) 

Même s’il est aujourd’hui bien oublié, le Marquis de Bièvre connut à la fin du 18ème siècle une vraie renommée. Prince du calembour, il fut l’une des figures les plus célèbres de la cour et des salons. Comme le souligne Antoine de Baecque dans son excellente et passionnante présentation, les textes farfelus de Bièvre donnent une autre vision de ce 18ème siècle des Lumières, marqué par le culte de la Raison. D’une certaine manière, ces calembours raillent l’esprit scientifique trop sérieux et ces jeux avec les mots relativisent cette volonté de tout rationaliser en faisant sortir de langage de ses gonds. Nul doute que des vers comme :
« Je sus, comme un cochon, résister à leurs armes,
Et je pus, comme un bouc, dissiper vos alarmes » 



mettent à mal toute une tradition de l’épopée tragique. Néanmoins, ce goût pour les blagues à double-sens, le calembour navrant traduit également un certain esprit français très en vogue alors et qui n’a pas totalement perdu de son aura.
Si Victor Hugo écrivait que « le calembour est la fiente de l’esprit qui vole », Bièvre s’inscrit dans une tradition irrévérencieuse qui perdurera jusqu’au génial Boby Lapointe : celle pour qui le langage reste avant tout un immense terrain de jeu, offrant la possibilité de porter un coup fatal à l’esprit de sérieux…  

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