La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

jeudi, novembre 20, 2008

Bibliothèque idéale n°45 : les sciences humaines

La psychanalyse du feu (1937) de Gaston Bachelard (Gallimard/Idées. 1983)



J’avoue que je navigue désormais dans les catégories de la « bibliothèque idéale » qui me sont les moins familières. C’est sans doute pour cette raison que mes notes s’espacent dangereusement, au point de vous perdre en route. Mais c’est qu’avant d’aborder les « sciences humaines », je me suis diverti en savourant l’humour noir de Roald Dahl (Bizarre, bizarre).

Mais venons-en aux sciences humaines, catégorie qui regroupe ici la sociologie, la psychologie et la psychanalyse mais également l’ethnologie, la linguistique et la pédagogie. Mon choix s’est porté sur Gaston Bachelard dont je n’avais lu aucun ouvrage (honte à moi !) et j’avoue n’avoir pas été déçu.

Au départ, rien de forcément très attirant dans cet essai qui tente d’unir la science et la poésie et qui cherche à montrer comment la connaissance scientifique s’est bâtie sur des éléments purement subjectifs et des convictions issues d’une certaine rêverie.

Le philosophe étaye sa thèse en la faisant porter sur le feu, élément le plus propice à toute une série de rêveries qui l’éloigne finalement de toute tentative d’objectivation scientifique.

Bachelard développe son raisonnement en « psychanalysant » les principales interprétations que les hommes ont données au feu. Il les classe en divers « complexes » : le complexe de Prométhée (le feu comme symbole de connaissance avec une très intéressante théorie du feu comme « être social » plutôt qu’ « être naturel » : pour Bachelard, ce n’est pas l’expérience du feu qui inspire la crainte et le respect de cet élément mais le fruit d’une interdiction sociale préalable), le « complexe d’Empédocle » (le feu comme image du destin de l’homme, en tant qu’il le dévore) ou encore le « complexe de Novalis » qu’il prolonge en montrant comment le feu fut, de tout temps, un élément sexualisé. A travers une multitude d’exemples, Bachelard décrit fort bien les métaphores poétiques qui ont fait office d’explications rationnelles à l’origine du feu. Tout le propos de l’auteur va être de montrer que la connaissance objective d’un objet tel que le feu ne repose que sur des intuitions animistes ou substantialistes (ce qu’il montre encore très bien dans la partie sur « la chimie du feu » et à travers des exemples comme l’alcool dont il est de tradition de dire qu’il « brûle ». Et Bachelard de prendre des exemples de publications scientifiques ou fictionnelles (comme Zola qui se déclarait pourtant écrivain « scientifique » !) donnant de surréalistes exemples de « combustions intérieures » dues à l’alcool.

Je parle sans doute très mal de ce livre (pardonnez-moi : je suis ici en terre étrangère) mais j’ai aimé la manière dont Bachelard parvient à prouver que la connaissance scientifique pourrait faire l’objet d’une psychanalyse afin de montrer que ses tentatives d’objectivation reposent avant tout sur des intuitions subjectives où va d’ailleurs se nicher la poésie :

« Nous allons étudier un problème où l’attitude objective n’a jamais pu se réaliser, où la séduction première est si définitive qu’elle déforme encore les esprits les plus droits et qu’elle les ramène toujours au bercail poétique où les rêveries remplacent la pensée, où les poèmes cachent les théorèmes. C’est le problème psychologique posé par nos convictions sur le feu. »

Ce qu’il y a de beau, c’est que l’auteur se laisse également emporter parfois par la rêverie, parsemant ça et là son essai de souvenirs ou images de son enfance champenoise, offrant au lecteur les douces senteurs de la terre et du foyer prolétaire. D’où le caractère vivant et incarné de sa réflexion, à mille lieues de toute sécheresse théorique, qui m’a d’ailleurs donné envie de connaître mieux la pensée de ce philosophe…


NB : A vous de jouer : quels sont les livres de « sciences humaines » qui vous ont marqué et que vous recommanderiez pour une bibliothèque idéale ?

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jeudi, avril 12, 2007

F comme Freud, G comme Grimm

Sur le rêve de Sigmund Freud (Folio Essai. 1997)

L’un des avantages que devrait me procurer ce système d’abécédaire, c’est de me forcer à aller explorer des domaines où je suis ignare. Alors, bien sûr, j’ai étudié succinctement Freud au lycée et j’ai croisé son nom en de multiples occasions mais j’avoue que la psychanalyse me reste quelque chose d’assez inconnue. J’ai lu un livre de Reich mais, je dois le confesser bien humblement, je n’avais jusqu’à présent lu aucun essai de Freud en entier.
Or pour le néophyte, Sur le rêve s’avère être une excellente entrée en matière. Je m’explique : en 1900, Freud publie l’interprétation des rêves qui s’avère vite un fiasco, tant du point de vue des ventes que de l’accueil du milieu médical. Peu après, notre brave docteur se voit proposer une nouvelle contribution sur le rêve, plus courte et plus accessible, et qui sera publiée dans un ouvrage collectif. Ce sera donc Sur le rêve, petit essai (en une heure et des poussières, c’est lu !) où Freud livre sous forme vulgarisée ses découvertes sur l’inconscient et le rêve. Comme le dit le préfacier de cette édition de poche, Sur le rêve est à l’interprétation des rêves ce que le Manifeste du parti communiste de Marx est au Capital et ce que L’existentialisme est un humanisme de Sartre est à l’être et le néant : un résumé succinct d’une pensée primordiale.
Vous présenter rapidement la pensée et les découvertes de Freud me paraît largement dépasser les limites de ces modestes notes. Je me contenterai donc de vous dire que ce petit essai à l’immense mérite d’être très clair, d’être illustré de manière très vivante par les rêves de l’auguste praticien (le fameux rêve de la « table d’hôte » qui permet à Freud de développer les notions d’inconscient, d’association libres, de dramatisation du rêve, de mise en image du désir, de refoulement et de censure (ce n’est pas rien, vous en conviendrez !)) et ceux de ses patients. En analysant ces rêves, Freud poursuit sa découverte des mécanismes inconscients et jette les bases de ce qui va devenir la psychanalyse. Personnellement, je dois avouer que je conserve toujours une distance réservée face à cette nouvelle « science » (comme d’ailleurs de la plupart des sciences dites « humaines » : la sociologie, la sémiologie, la linguistique, le structuralisme…). Je ne remets pas en cause leurs indéniables apports mais je leur reproche leur glaciation en dogmes et d’introduire de nouveaux déterminismes chez l’individu.
Ma vision est sans doute très réductrice mais, pour moi, je me représente la psychanalyse comme de nouvelles grilles (après la mort de Dieu !) enfermant l’individu dans un système rigide (pour résumer caricaturalement, tout garçon se devra de vouloir coucher avec sa mère et tuer son père).
Bizarrement, ce qui m’intéresse le plus dans Sur le rêve, c’est le champ poétique incroyable qu’il ouvre. Tout se que Freud avance sur l’inconscient, le désir, la libre association sera assimilé par les artistes (en premier lieu, les surréalistes) qui se réapproprieront ces notions pour inventer un Art unique. Finalement, la plus belle réussite de Freud n’est-elle pas d’avoir permis l’existence d’un chef-d’œuvre comme Nadja ?

Contes choisis des frères Grimm (Folio. 2006)

S’il y a bien un genre littéraire qui s’adapte parfaitement aux approches psychanalytiques, c’est bien le conte de fées (je vous renvoie à Bettelheim). On trouvera donc dans ces célèbres contes (la belle au bois dormant, Blanche-neige, Cendrillon…) un certain nombre d’aspects correspondants aux divers stades du développement de l’enfant (la « séparation » avec les parents, la prise de conscience de la mort…) et des thèmes récurrents (le parcours initiatique, la Justice, le châtiment, la fidélité à un certain nombre de valeurs…). Ce qui frappe dans ces contes, par rapport à ceux de Perrault (qu’à vrai dire, je ne connais presque qu’oralement ou dans les versions « Disney » ou Demy), c’est la noirceur de leur univers. Bien sûr, le bon l’emporte et la morale est sauve mais les Grimm n’hésitent pas à avoir recours à des détails macabres (la grande invention dont ils font preuve lorsqu’il s’agit des tortures infligés aux « méchants »). Prenons l’exemple célèbre de Cendrillon : on ne m’a jamais raconté lorsque j’étais marmot que les méchantes sœurs de l’héroïnes, pour pouvoir chausser la fameuse pantoufle d’or, n’hésitaient pas à se couper un orteil pour l’une et un bout du talon pour l’autre ! Ni que le sang coulant sur ladite pantoufle permettait au prince de découvrir le subterfuge !
Tous ces contes sont, à l’origine, de petits récits populaires et de traditions orales (fabliaux du 16ème, récits du 14ème…) qui perduraient encore en Allemagne au 19ème même si la plupart sont de sources françaises. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on retrouve les mêmes contes chez Perrault (Peau d’âne devient, chez les Grimm, Peau-de-mille-bêtes) Mais ici, ces contes s’inscrivent dans un courant de la pensée Allemande qui tente de renouer avec les mythes originels, avec une culture ancestrale qu’il s’agit de transmettre de générations en générations. D’où cet effort pour renouer avec cette fameuse tradition orale qui se traduit par un style très simple, au plus près du conte d’autrefois (alors que d’après ma sœur, les contes de Perrault sont assez « précieux »).
Franchement, c’est très intéressant de lire des histoires que nous connaissons par cœur sans être passé par le support livre…

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