La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

jeudi, juillet 17, 2008

Bibliothèque idéale n°30 : Le livre comme miroir

Manifestes du surréalisme (1924-1953) d’André Breton (Gallimard. Folio essais. 2007)


Derrière la désignation sibylline de notre nouvelle catégorie (« le livre comme miroir ») se cachent les essais prenant comme objet la littérature même. De la poétique d’Aristote au livre des préfaces de Borges, je vous renvoie à cette page pour vous donner quelques idées dans votre sélection.

Une fois de plus, je dois reconnaître que la contrainte de la bibliothèque idéale (qui devient de plus en plus pesante dans la mesure où j’accumule dans ma bibliothèque des livres que je brûle de lire mais auxquels je n’ai pas de temps à consacrer) m’a permis de découvrir un essai que j’aurai dû lire depuis fort longtemps.

En effet, pour quelqu’un qui avoue une véritable passion pour dada et le surréalisme, il peut paraître curieux de n’avoir jamais lu le manifeste qui officialisa la naissance du courant. De Breton, j’avais déjà lu un certain nombre d’ouvrages (dont l’admirable Nadja, comme tout le monde) mais je ne connaissais que certains passages de ses manifestes.

Le premier a été écrit en 1924 et permet à André Breton de coucher sur papier ce qu’est pour lui l’essence du surréalisme.

« Parmi tant de disgrâces dont nous héritons, il faut bien reconnaître que la plus grande liberté d’esprit nous est laissée. A nous de ne pas en mésuser gravement. » : voilà à mon sens la phrase qui résume le mieux l’esprit du surréalisme et l’incroyable liberté qu’il introduit soudain dans le langage et la pensée, à mille lieues des carcans religieux, rationalistes ou positivistes.

Il s’agit pour les surréalistes de « ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie. ». Galvanisés par les toutes récentes découvertes de Freud, les surréalistes proposent une véritable révolution au cœur même de la pensée pour en saisir « le fonctionnement réel ».

Breton théorise ici ce que ces artistes exploreront à travers leur art : l’écriture automatique, l’attention aux rêves, les rapprochements saugrenus d’images opposées, les cadavres exquis, le culte de l’inconscient… Il cherche également, chez Lewis et Lautréamont entre autres, à dessiner une éventuelle généalogie au courant surréaliste et signe là l’acte de naissance officiel du courant.

Lorsqu’il écrit Le second manifeste du surréalisme en 1930, les choses ont déjà bien évolué. Certaines individualités ont pris leur distance par rapport au mouvement et c’est l’époque des premières exclusions qui vaudront à Breton sa réputation de grand prêtre sectaire. Il s’agit ici moins d’un essai théorique que d’un règlement de compte et d’une mise au point après la publication d’Un cadavre, virulent pamphlet où Breton est violemment pris à parti.

Règlement de compte très vif pour certains individus (Artaud, Bataille et, d’une autre manière, Desnos) et mise au point de la position du surréalisme par rapport à la littérature contemporaine et par rapport aux luttes révolutionnaires.

Breton redit ici la totale insoumission du surréalisme et sa volonté de n’être annexé ni par les milieux de l’art, ni par le parti communiste. C’est dans ce second manifeste que l’on trouve la célébrissime phrase que Buñuel illustrera dans Le fantôme de la liberté : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. ».

Révolte totale et aucune concession, donc, aux modes artistiques et littéraires. Il y a une vraie intransigeance chez Breton qui peut parfois agacer (c’est vrai qu’il a un côté pontifiant pas toujours sympathique). D’un autre côté, c’est cette intransigeance qui lui permettra de rester probe toute sa vie et de ne sombrer ni dans la pleurnicherie patriotarde (Eluard) ou l’horreur stalinienne (comme cette vieille épluchure d’Aragon). Ce qu’il écrit sur les rapports du surréalisme et du parti communiste est tout à son honneur et jamais il n’a voulu inféoder la liberté de l’esprit du mouvement à une idéologie ou à un parti.

Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non a été rédigé en pleine seconde guerre mondiale (1942). Pour Breton, il ne s’agit plus de ressouder ses troupes autour d’un mouvement disparu (il crache avec à propos sur ce que sont devenus Aragon et Dali alias « Avida Dollars ») mais d’en préserver l’esprit, de lui redonner une certaine vigueur.

« Il faut absolument convaincre l’homme qu’une fois acquis le consentement général sur un sujet, la résistance individuelle est la seule clé de la prison. »

Enfin, en 1953, Breton fait avec Du surréalisme et ses œuvres vives le point sur les rapports du mouvement et les courants littéraires les plus contemporains qui pourraient s’en réclamer (de Michaux à Joyce en passant par le lettrisme). C’est assez intéressant même si l’auteur a tendance à attribuer trop d’importance, à mon sens, à des charlataneries du style astrologie ou occultisme.

Qu’importe ! Ces manifestes du surréalismes sont des documents indispensables pour comprendre l’un des mouvements littéraires, artistiques et révolutionnaires les plus décisifs du 20ème siècle…

A vous de me donner des titres indispensables dans la catégorie « le livre comme miroir ».

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mardi, juillet 10, 2007

Paris vécu

Le piéton de Paris (1939) de Léon-Paul Fargue (Gallimard. L’imaginaire. 2007)

Contrairement à ce qu’a pu vous faire penser ma dernière notule, je n’avais pas prévu Sébastien Faure dans mon abécédaire et il s’agissait juste d’une petite pause libertaire bienvenue. Reprenons le cours normal des choses et confions sereinement la satisfaction que m’apporte ce système très arbitraire de choix des livres par ordre alphabétique. Pour tout dire, je crois que j’ai entamé cette méthode juste dans l’idée de tomber un jour nez à nez avec un livre comme Le piéton de Paris. Comprenons-nous bien : mon premier abécédaire m’a permis de lire de très, très grands livres (ceux d’Ellroy, de Muray, de Céline, de Roussel ou Léautaud) mais tous sont des auteurs que je connaissais auparavant ou que j’aurais forcément rencontré un jour ou l’autre. Alors que sans cet abécédaire, il est probable que je n’aurais jamais lu une seule ligne de Léon-Paul Fargue, vague archipel perdu dans l’immense océan de la littérature dont je n’avais que trop rarement entendu le nom. Et je serais passé à côté d’un admirable chef-d’œuvre !

En lisant les quelques lignes biographiques consacrées à l’auteur au début de l’ouvrage, je me suis dit que Fargue représentait une sorte de quintessence de l’homme de lettres français entre les deux guerres : poète individualiste, dilettante, raffiné, ami de Jarry et proche des collaborateurs de la NRF (Larbaud, Valéry, Paulhan…).

Le piéton de Paris est un recueil de courts textes où Fargue évoque le Paris qu’il a connu autour de 1900. Cela va de son quartier de La Chapelle jusqu’aux hôtels et palaces parisiens en passant par ces hauts lieux que sont Montmartre, Saint-Germain-des-prés et le Marais. Ces évocations ne sont pas exactement de la poésie en prose mais le style étincelant de Fargue (je me suis régalé de cette écriture fine, merveilleusement ciselée) le fait toujours éviter la lourdeur descriptive et le rapproche parfois des surréalistes (mais c’est beaucoup, beaucoup mieux que Le paysan de Paris et ça vaut, dans une veine dissemblable, l’éblouissant Nadja de Breton).

Surréalisme parce que le Paris de Fargue est peuplé de fantômes et l’on imagine très bien le poète flâner à travers ces rues et lieux chargés d’histoire pour s’imprégner des atmosphères, des odeurs, des couleurs et les retranscrire pour le lecteur. Le livre est un beau mélange de mélancolie, d’humour délicat, d’anecdotes savoureuses et de nostalgie souriante.

Et pour ceux que passionne, comme moi, la vie artistique et littéraire de la France à la Belle Epoque, le livre est une mine. Car à travers tous ces lieux que revisite Fargue, c’est le tableau minutieux de tout un monde aujourd’hui disparu qu’il restitue.

Cela va de la ballade chez les bouquinistes sur les quais de Seine où l’on aperçoit les silhouettes d’Anatole France « prince des chercheurs et vieil ami des marchands » et de Barrès (« qui méprisait la poussière mais adorait l’air léger de ce quartier ») à l’évocation d’une conversation avec Proust à l’hôtel du Ritz. C’est encore les souvenirs de tous ces cafés célèbres de Saint-Germain-des-prés : les Deux Magots, le Café de Flore, considéré comme le berceau de l’Action Française ou encore la Brasserie Lipp : « sorte de mer intérieure où se jettent tous les ruisseaux, tous les fleuves politiques de ce singulier XXe siècle. »

Fargue dresse également la typologie du parisien et de la parisienne (rien de caricatural, rassurez-vous), fréquente toutes les classes sociales, des salons mondains les plus snobs aux clochards des quais et nous rappelle la richesse d’une ville qui fut à cette époque l’un des phares du monde (lisez le chapitre consacré à Montparnasse : on y croise à la fois Trotski et Picasso, Derain et Jarry, Modigliani et le douanier Rousseau).

Une fois terminé ce recueil, on n’a plus qu’une envie : brûler tous les guides touristiques de Paris et marcher sur les pas de Fargue à la recherche de ces fantômes qu’il fait si bien revivre.

A la suite du Piéton de Paris, j’ai pu découvrir dans le même volume un autre recueil d’impressions parisiennes intitulé D’après Paris. Pour le coup, il s’agit vraiment de poèmes en prose et parfois en vers. C’est toujours aussi bien écrit mais j’avoue que ça m’a un peu moins touché, même si quelques vers m’ont paru sublimes, comme ceux du poème Plainte dont les dernières lignes résument, à mon sens, parfaitement l’impression que me laisse les films de Wong Kar-Wai :

« O vie, dans ce moment qui passe

et que nous voudrions pour toujours ressaisir,

Cesse de dérober le secret de nos jours… »

Fargue fait désormais partie des auteurs que je brûle de connaître mieux. Coup de chance : beaucoup de ses textes ont été réédités dans la collection l’imaginaire

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dimanche, décembre 03, 2006

A propos de l'anarchie

Une fois de plus, me voilà bien en retard dans mes notes de lecture. Pour varier un peu, j’ai tenté cette fois de trouver un fil conducteur qui reliera (assez arbitrairement) les livres dont il va être question. Ce lien, c’est l’idée anarchiste.

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Les corsaires et autres pirates ne furent sans doute jamais, à proprement parler, des anarchistes. Pourtant, ce qui domine dans l’épopée flibustière que retrace avec énormément de souffle, de verve et d’héroïsme Georges Blond (Histoire de la flibuste. Le livre de poche.1969), c’est un certain sens du désordre et de la liberté. Faisons d’emblée la distinction entre les corsaires et les pirates. Ces derniers, travaillant pour eux-mêmes (à l’instar du Raoul Walshien Barbe-Noire), seraient plus proches de notre idée de l’anarchiste que les corsaires qui étaient mandatés par les couronnes anglaises ou françaises pour attaquer les navires espagnols. Quant au terme « flibustier », il est purement géographique et désigne les corsaires et pirates ayant œuvré dans la mer des Caraïbes. La geste flibustière connut son heure de gloire au 17ème et fut jugulée à la fin de ce siècle. Les traités d’Utrecht, établissant la paix entre la France, l’Angleterre et l’Espagne transformèrent les derniers flibustiers en pirates purs, arborant à partir de ce moment le fameux pavillon noir orné de la tête de mort. Georges Blond, dans sa foisonnante histoire, se concentre sur quatre figures essentielles de la flibusterie. Dans un premier temps, le cruel l’Olonnois qui, selon la légende, aurait ouvert la poitrine d’un de ses adversaires avec son sabre et lui aurait dévoré le cœur pour impressionner la population et exiger leurs richesses. Ensuite, c’est au tour de l’anglais Henry Morgan d’entrer en piste (ce dernier se rachètera de ses actions chevaleresques en devenant, sur le tard, un gros bourgeois cossu férocement légaliste). L’auteur évoque ensuite les « derniers classiques » (dont le croquignolet Grammont) avant de terminer par notre chouchou, à savoir Jean Laffite, gentleman flibustier qui oeuvra au début du 19ème siècle. Ce dernier est particulièrement séduisant car, outre ses bonnes manières et son sens de l’humour (au gouverneur qui avait lancé un avis de recherche avec une récompense de 500 dollars à qui livrerait Jean Laffite au shérif de la paroisse, ce dernier rétorqua en faisant répandre dans toute la Nouvelle-Orléans qu’il offrait une récompense de 5000 dollars à qui lui livrerait le gouverneur !) , ce grand corsaire avait réussi à fonder des communautés de colons où « les profits des expéditions contre le commerce espagnol étaient répartis de manière absolument communautaire ». Séduit par les idées socialistes, on apprend dans ce livre, non sans une certaine stupéfaction, que Laffite rencontra sur la fin de sa vie les jeunes Marx et Engels et qu’il finança en partie le Manifeste du parti communiste !

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S’il existe un mouvement artistique dont la puissance anarchique fut incontestable, ce fut bien évidemment le surréalisme (du moins, à ses débuts). Etant donné que je dis souvent le plus grand mal de Louis-la-gâteuse, je me devais, par honnêteté intellectuelle, de lire son Paysan de Paris (Gallimard) que ne connaissais pas. Divisé principalement en deux parties (le passage de l’opéra et le sentiment de la nature aux Buttes-Chaumont), le livre d’Aragon rompt avec toutes les règles romanesques en vigueur et applique les théories surréalistes : découverte du merveilleux derrière les apparences, récits oniriques, collages hétérogènes (ici, des menus de restaurant, des plaques aux frontons de diverses boutiques, des articles de journaux), digressions en forme de dialogues théâtraux ou de réflexions philosophiques… Malgré mes réticences à l’égard de l’auteur, je reconnais que ce Paysan de Paris est un livre important. Néanmoins, je trouve la deuxième partie assez casse-pieds et j’avoue préférer largement la Nadja de Breton, œuvre qui me touche plus et que je trouve plus homogène, plus poétique.

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Antonin Artaud fut, lui aussi, affilié à une certaine époque au mouvement surréaliste même si la suite de son œuvre l’en éloignera. Chez lui, l’anarchie, ce sont les profondeurs de l’individu, les pulsions les plus sombres qui l’animent. D’où ce paradoxe de voir dans Héliogabale, l’un des empereurs romains les plus cruels et les plus sanguinaires (la concurrence est pourtant rude en la matière), un anarchiste (Héliogabale ou l’anarchiste couronné. Gallimard). « La poésie, c’est de la multiplicité broyée et qui rend des flammes. Et la poésie, qui ramène l’ordre ressuscite d’abord le désordre, le désordre aux aspects enflammés ; elle fait s’entrechoquer des aspects qu’elle ramène à un point unique : feu, geste, sang, cri. » Feu, geste, sang, cri : voilà ce que voit Artaud dans le règne d’Héliogabale qui introduisit le culte syrien du Soleil à Rome et qui fut célèbre pour sa grande débauche (« Son unique occupation – paraît-il- consistait à envoyer des émissaires à la recherche d’hommes vigoureux pour satisfaire ses goûts dépravés. Lesquels goûts dépravés consistaient, pour le tyran, à jouer le rôle de déesse, et à se faire aimer par les hommes découverts par ses envoyés. » […] « Les hommes les plus austères, les patriciens les plus vénérables, les vieillards même étaient déshonorés sans vergogne aucune…par ce jouvenceau de dix-sept printemps. » [E. Armand]). Artaud voit dans Héliogabale un empereur tentant à travers sa propre personne (incarnation même de l’Etat) de réconcilier toutes les forces mystiques de la nature : le Masculin et le Féminin, le Soleil et la Lune, la Lumière et l’Obscurité, l’Ordre et le Désordre. L’essai est intéressant et l’écriture charnelle du Momo de Rodez est délectable. Je confesserai cependant ne goûter que moyennement à son mysticisme forcené et préférer Artaud lors de ses splendides éructations contre les dieux…

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L’anarchisme, c’est également des théories que l’on a tendance à regrouper sous le même nom alors qu’elles sont multiples. Difficile en effet de comparer Proudhon et Stirner, Bakounine et Elysée Reclus, Georges Darien et Kropotkine. L’unique et sa propriété (La Table ronde. 2000) (« l’un des trois seuls lilivres bien assurés de leur bâton dont l’absence rend recta toute bibliothèque risible » d’après Noël Godin (1)) apparaît aujourd’hui comme le bréviaire de l’anarchisme individualiste. Anarchisme car Stirner qui conclut son livre en écrivant « Je n’ai mis ma cause en rien » ne reconnaît rien au-dessus de lui : ni Dieu, ni Etat, ni loi, ni morale, ni rien. Individualiste parce qu’il ne cesse de tarauder pendant 400 pages qu’il n’existe rien en dehors de l’Individu et que celui ci ne doit agir qu’en égoïste et ne penser qu’à sa jouissance personnelle (« Pour Moi, il n’y a rien au-dessus de Moi. »). Ce radicalisme est passionnant sous plusieurs aspects. D’une part, parce qu’il permet d’analyser de manière assez fine la manière dont l’homme n’a pas réussi à se débarrasser de la religiosité mais l’a transformée de façon à sacraliser l’Homme, les lois et l’Etat. Stirner refuse ces nouvelles idoles pour qui il faudrait verser son sang et s’en prend, à l’instar de La Boétie, à la servitude volontaire (« Si la soumission cessait, c’en serait fait de la domination », « la plèbe cesse d’être la plèbe dès qu’elle prend », « tous les esclaves deviendront des hommes libres aussitôt qu’ils n’estimeront plus le maître comme un maître »…). D’autre part, le penseur dont Nietzsche avait peur de passer pour le plagiaire, évite dès 1844 tous les pièges dans lesquels tomberont les toupies marxistes (collectivisme, négation de l’individu, égalitarisme…) et exalte une liberté basée sur la volonté individuelle.
L’essai est donc plein d’enseignement pour aujourd’hui mais, malgré cela, j’avoue avoir eu du mal à être entièrement convaincu. Parce qu’il y a quelque chose de glacial chez Stirner, une manière d’avancer assez nihiliste par certains côtés, en ce sens qu’il refuse de voir dans Autrui un individu itou mais juste un objet potentiel de jouissance pour le Moi (j’exagère à peine lorsque je dis que Stirner encourage volontiers le meurtre et le pillage de l’Autre si tel est notre bon plaisir). Peut-être reste-t-il en moi un vieux fond chrétien mais j’ai du mal à concevoir l’individualisme sans la nécessité absolue de voir en Autrui un individu. D’où ma préférence pour des gens comme Libertad, Zo d’Axa et Armand, anars individualistes pas tendres pour les masses mais gardant toujours au cœur une volonté d’émancipation globale. Par ailleurs, il me semble, malheureusement, que les libéraux actuels pourraient très bien cautionner les écrits de Stirner (quoique que sa violence et son illégalisme leur feront pousser des cris d’orfraies). A nous donc d’en extraire la substantifique moelle et de nous inspirer de ses meilleurs moments pour réinventer des perspectives désaxantes.

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Nous l’avons vu, il y a peu, à propos du grand Desproges : le rire poussé à son paroxysme a des vertus anarchiques dans la mesure où il ne respecte rien. C’est ce que démontre brillamment Robert Benayoun dans son anthologie de textes illustrant un domaine assez atypique de l’humour : le nonsense (Les dingues du nonsense. Balland. 1984). En opposant au sens commun et à la raison une logique totalement différente, les auteurs nonsensiques remettent en cause, d’une certaine manière, les lois qui nous régissent. Ils démantibulent le langage courant et le remettent en cause (voir le théâtre d’Ionesco). Il y a de tout dans ce recueil de textes : des classiques qu’on n’attendait pas forcément là (Rabelais, Poe, Shakespeare…), des classiques attendus (Lewis Carroll, Alfred Jarry, Péret et Desnos…), des zigotos du grand écran (WC.Fields, Groucho Marx ; les Monty Python, Woody Allen), des humoristes bien-aimés (Allais, Cami, Pierre Dac…) et de grands inconnus (enfin, pour ma part) que Benayoun nous donne furieuse envie de découvrir (c’est à ça que servent les anthologies !) : Edward Lear, Gaston de Pawlowsky, Robert Benchley…). Toutes les formes sont abordées : du roman-fleuve complètement déjanté (La vie et les opinions de Tristram Shandy, gentleman de Laurence Sterne) aux pièces de théâtre désopilantes de N.F.Simpson, des sketches des Monty Python aux aphorismes de Pierre Dac (« Pendant la canicule, nombre de personnes s’écrient : « c’est effrayant, il y a 35° à l’ombre ! ». Mais qui les oblige à rester à l’ombre ? »), de WC. Fields (« Les femmes me font autant d’effet que les éléphants : j’aime à les regarder, mais je n’en voudrais pas à la maison »), du génialissime Ambrose Bierce (« Armure : Vêtement porté par tous ceux dont le tailleur est un forgeron », « Couvent : lieu de retraite pour femmes tenant à se donner le loisir de méditer sur le péché d’oisiveté. ») ou de Lichtenberg (« De la transmutation de l’eau en vin à l’aide de la règle et du compas », « ouvrir les serruriers. », « Un couteau sans lame auquel manque le manche. »). Tout cela est, bien entendu, délectable à souhait et nous conclurons avec le grand ELT. Messens :
« Mort au roi
A bas le timbre-poste
Vive l’œil ! »

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Pour conclure, deux romans qui n’ont strictement rien à voir avec l’anarchie. Le premier est signé Claude Farrère, écrivain inégal et, ici, dans ses mauvais jours (Une aventure amoureuse de Monsieur de Tourville. Flammarion. 1925). Si j’en crois la page de garde, les éditions Flammarion avaient, à l’époque, lancées une collection intitulée « leurs amours » où un écrivain plus ou moins célèbre (la plupart sont totalement oubliés) devait raconter les amours d’hommes et femmes illustres. Claude Farrère choisit un maréchal de France de Louis XIV et nous narre ses déboires affectifs. Sans doute conscient de l’inanité complète de sa bluette, il en rajoute dans le rond de jambe stylistique et les formules ronflantes et ampoulées. Aucun intérêt.

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N’ayant lu auparavant qu’un livre de Modiano, il me fallait un point de départ pour en attaquer un autre. La chanson de Vincent Delerm fut une raison comme une autre et j’ai dégotté (un euro) son Voyage de noces (Gallimard. 1990) au cours de mes expéditions spéléologiques dans diverses foires aux livres. Le narrateur apprend à Milan le suicide d’une femme qu’il a connu autrefois. Il décide alors de plaquer sa vie actuelle et de se lancer dans une sorte d’enquête pour reconstituer le puzzle de la vie de la défunte. Comme toujours chez Modiano, les pièces manquantes de ce puzzle se situent pendant l’Occupation. Pas le temps de m’étendre sur ce livre que j’ai trouvé prenant et émouvant. Personnellement, je reconnais préférer des écritures plus charnues, plus sanguines à celle tout en demi-teinte de Modiano. Mais il faut reconnaître qu’il a un véritable style et qu’à mesure qu’avance le récit, nous sommes envoûtés par sa « petite musique » (amis du lieu commun, bonsoir !) . A découvrir.

1 Les deux autres étant Le nouveau monde amoureux de Fourier et le Traité de savoir-vivre… de Vaneigem.

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