La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

lundi, mars 03, 2008

Bibliothèque idéale n°4 : la littérature anglaise

La puissance et la gloire (1940) de Graham Greene (Le livre de poche.1989)

Pour aborder la littérature anglaise, j’avais dans l’idée de m’attaquer à Emma de Jane Austen, d’autant plus qu’une jolie promotion me tendait les bras. Sauf qu’à quelques heures près, je l’ai vu passer sous mon nez ! Le bec dans l’eau, je me suis interrogé sur le choix du livre à acheter. J’ai écarté Huxley (pas envie de science-fiction) et les deux derniers romans en lice furent ceux dont les auteurs ne m’étaient pas inconnus. Sa majesté des mouches de Golding étant en trop mauvais état (je rappelle qu’en ces temps difficiles, je ne prends que les livres en promo !), je me suis résolu à lire un deuxième roman de Graham Greene, me souvenant de la très agréable découverte que fut pour moi Notre agent à la Havane, roman d’espionnage loufoque et savoureux.

Sur le papier, La puissance et la gloire avait tout pour me faire fuir puisqu’il est présenté comme le « sommet des romans catholiques » et qu’il est préfacé par ce calotin gâteux de Mauriac ! Se taper plus de 300 pages de sermon bien-pensant : très peu pour moi ! Mais c’est mal connaître Greene que de se le représenter comme un prêcheur béni-oui-oui et même si je n’adhère pas à tout dans La puissance et la gloire, force est de constater qu’il s’agit d’un très beau roman à la puissance (ok, c’est facile !) indéniable.

Le récit prend place dans le Mexique « révolutionnaire » (du moins, quand la révolution de Villa et Zapata a été confisquée par le seul et unique PRI, parti révolutionnaire institutionnel) lorsque la campagne anticléricale bat son plein. Il ne reste plus un prêtre dans le pays, si l’on excepte Don José, un renégat et notre héros (dont on ignorera l’identité) qui tente de fuir vers la frontière.

Contrairement à ce que ce postulat de départ laisse entrevoir comme facilités caricaturales (le gentil martyr catholique persécuté par les méchants communistes), Graham Greene dote son récit d’une véritable complexité et de beaucoup de subtilités. Son prêtre est ce que l’on pourrait appeler un « mauvais prêtre » puisqu’il a fait un enfant à une de ses paroissiennes et qu’il est porté sur la boisson. Avec un personnage pareil, il est évident que l’auteur ne vise pas à l’édification béate et sulpicienne des masses mais qu’il s’inscrit dans la tradition de ces auteurs catholiques tourmentés comme Bloy ou Bernanos. Et c’est en ayant pris conscience des pires avanies et des pires turpitudes, en ayant fait l’expérience du péché que notre homme pourra être racheté par la grâce dans la mesure où il dispose de ce pouvoir inégalable (je me place du point de vue catholique, bien entendu) de donner le corps du Christ et l’absolution.

Avec son bon larron et un traître à la Judas, le parcours de ce prêtre a quelque chose de christique tout en évitant toujours les écueils du moralisme pontifiant. Il faut voir la manière dont Greene égratigne au passage les ridicules dévotes et celle dont il offre une chance aux « ennemis » du prêtre. Même le lieutenant de police, qui pourrait être le monstre absolu, est rendu à sa faiblesse d’être humain qui n’agit que parce qu’il se laisse porter par les circonstances.

C’est peut-être ce qu’il y a de plus beau dans la puissance et la gloire : au-delà de son côté « religieux », c’est la manière dont ce roman s’obstine à aller chercher ce qu’il y a de grand dans ce torrent de boue qu’est le cœur humain. Et ce qui malgré mon indécrottable athéisme me fait admirer les grands auteurs catholiques, c’est la rugosité avec laquelle ils malmènent l’humanité (on ne peut pas dire que les livres de Bernanos, Bloy ou Greene soient très optimistes) tout en extrayant ce qu’il peut y avoir de grand en elle (je répugne encore à écrire de « divin »). On est loin de l’humanisme béat ou de la niaiserie bien-pensante !

Lorsque Greene écrit « il savait maintenant qu’en fin de compte une seule chose importe vraiment : être un saint », on songe aux mots de Léon Bloy et ce n’est pas rien. Loin de tout cliché et de toute caricature, il réussit un grand livre qui témoigne, malgré toutes les horreurs et tous les crimes, d’une foi indéfectible en l’Homme (puisque pour lui, Il reste malgré tout une image de Dieu).

NB : Les œuvres de Graham Greene furent souvent adaptées au cinéma (songeons au fameux Troisième homme de Reed qui transposa également Notre agent à la Havane). John Ford s’inspira, quant à lui, de la puissance et la gloire lorsqu’il tourna Dieu est mort. Peut-être que Vincent pourra nous en dire quelques mots…

Sinon, quels livres anglais choisiriez-vous pour votre bibliothèque idéale ? Outre les classiques Shakespeare ou Woolf, je placerais volontiers Nick Hornby mais également mon cher gallois John Cowper Powys…

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vendredi, août 10, 2007

L'Enthousiaste

Oui de Marc-Edouard Nabe (Editions du Rocher. 1998)

L’arrêt momentané de mon abécédaire prend effet aujourd’hui puisque je n’ai pas encore acheté le livre qui illustrera la lettre Q et qu’il me reste une quinzaine de titres dans ma PAL (pile à lire) avant de m’y remettre !

Commençons cette parenthèse en revenant sur Marc-Edouard Nabe, sans doute le plus grand écrivain français aujourd’hui. En 1998, les éditions du Rocher ont eu la bonne idée de rééditer ses articles de presse en deux volumes intitulés Oui et Non, en regroupant d’un côté les textes où Nabe exprime son admiration, de l’autre ceux où il laisse libre cours à sa haine vengeresse. Non est un livre cher à mon cœur puisque c’est le premier qu’il m’ait été donné de lire de l’auteur. Livre difficile pour un jeune homme encore imbibé de ses certitudes « de gauche » et devant se coltiner avec l’épouvantable réputation de l’auteur à laquelle je faisais allusion ici. Mais c’est peut-être grâce à ce livre que j’ai compris que les choses n’étaient pas aussi simples et manichéennes que la séparation gauche/droite et qu’il était sans doute bien plus « subversif » et « révolutionnaire » de préférer Bloy à Zola ou Céline à Sartre…

Cela faisait près de 10 ans que j’attendais de lire Oui pour découvrir la face lumineuse de Nabe, celle où il exprime avec sa verve coutumière son admiration pour certains individus et certaines œuvres. Car ne nous y trompons pas : si Nabe est un redoutable pamphlétaire, capable d’une férocité impitoyable dans l’expression de son dégoût, il est également un grand Enthousiaste (la majuscule Bloyenne s’impose), peu avare de ses mots pour témoigner de son amour. Et c’est sans doute la virulence de ses colères qui donne encore plus de sel et de poids à ce recueil de textes apologétiques.

Quiconque connaît un peu Nabe ne s’étonnera pas de constater, une fois de plus, que le seul pays qu’il habite est celui de l’Art. Autant les rafales tirées dans Non visaient larges et atteignaient à peu près toutes les horreurs de notre monde contemporain (la politique de gauche à droite, de Mitterrand à Le Pen ; l’Europe, les patrons, les syndicats, le rap, les médias et la presse couchée, la gay pride, les téléphones portables, la police…) ; autant les enthousiasmes de Oui se concentrent uniquement dans la sphère de l’Art si on excepte quelques textes atypiques sur des questions religieuses (un éloge de Saint-François, une conférence sur l’apparition de La Salette) et trois portraits de personnalités « politiques » que Nabe admire : Malcom X (et encore, il en parle à cause du film de Spike Lee), Gandhi et un long texte sur Che Guevara (j’ai d’ailleurs eu la surprise de constater que ce très beau portrait avait été écrit pour le pire des magasines snobinards de l’époque : Technikart. Aucune surprise par contre de découvrir à la fin que ces merdeux avaient refusé un texte qu’ils ne méritaient en aucun cas !)

Près de 95% du recueil est constitué de textes où l’auteur exprime ses goûts sur les différents domaines de l’Art. Et encore, il faudrait limiter car tout ce qui relève de la peinture (Soutine), l’architecture (l’art nouveau) et la sculpture (Brancusi) est plutôt négligé (ce qui est dommage car nous connaissons, par le journal intime, le goût de Nabe pour Dali et Picasso, par exemple, et nous n’aurions pas craché sur un texte concernant ces gens-là)

Le « oui » de jouissance que prononce Nabe, c’est donc avant tout pour la musique (le jazz), la littérature et le cinéma (devinez sur quel domaine je vais m’étendre le plus !).

Commençons par la musique car c’est le domaine où, il faut bien l’avouer modestement, je m’y connais le moins. A part quelques noms célèbres, je n’entends absolument rien au jazz et il faut vraiment le talent de plume de Nabe, son lyrisme exacerbé pour donner envie d’écouter « l’éléphant » Sony Rollins, le « cygne » Eric Dolphy ou « le Christ » Charlie Christian. L’amour qu’il porte à Monk, Parker ou Mingus atteint un tel degré d’incandescence qu’il lui permet de toujours trouver une métaphore nouvelle, un fil directeur original dans la dithyrambe et d’éviter ainsi le côté fastidieux que peuvent avoir les éloges des gens que nous ne connaissons que de nom.

Côté littérature, c’est du classique et nous ne nous étonnerons pas de voir dans ce recueil pas moins de trois textes consacrés à Bloy, sans doute l’auteur dont Nabe se sent le plus proche. Pas de surprise non plus de retrouver Céline (abordé par le biais d’un portrait de Lucette, au moment où Nabe devait préparer le roman qu’il lui consacrera), Suarès, Simone Weil, Bernanos, Claudel ou à Roger Gilbert-Lecomte. Tous ces textes sont admirables, Nabe pénétrant avec une rare acuité et une sensibilité toute personnelle dans ces grandes œuvres de la littérature. Même lorsqu’il s’excuse d’avoir une approche presque trop « classique » d’un auteur (la superbe conférence sur Bernanos qui conclut le livre), il fait preuve d’une intelligence et d’une lucidité dont devraient s’inspirer bien des commentateurs (surtout les « bernanosiens » d’aujourd’hui qui appellent à voter Sarkozy ! Rires)

S’il fallait distinguer un texte dans le recueil, je crois que je choisirais celui que Nabe consacre à John Cowper Powys. Est-ce parce que j’aime également énormément cet auteur que j’ai bu à ce point du petit lait ? Peut-être ! Toujours est-il que ce portrait amoureux du « barde du bonheur » est admirable de bout en bout et qu’il témoigne parfaitement de ce qu’a toujours été Nabe : un individualiste amoureux, un grand lyrique et un parfait jouisseur (si l’Art ne sert pas à jouir, à quoi sert-il ?)

Là encore, on regrette que certains auteurs ne soient pas abordés car nous connaissons l’affection que leur porte Nabe, que ce soit Sade, Wilde ou Kafka (voire même le Rebatet des Deux étendards).

Enfin, il reste le cinéma avec lequel Nabe entretient un rapport ambigu, où se mêlent un amour passionné (rien ne peut-être dépassionné chez lui) et un regard très critique (le texte le dernier esquimau commence par cette phrase : « le cinéma est mort-né »). Et bien qu’il prenne soin de préciser qu’il n’est pas « critique de cinéma » mais « un écrivain passionné par Eisenstein, Sacha Guitry, Henri-Georges Clouzot, Fassbinder, Pasolini ou Orson Welles », on a un peu honte de constater qu’aucune revue de cinéma n’ait eut l’idée d’accueillir les textes lumineux qu’il a consacrés au septième art. Ah, si, pardon ! Deux textes ont été publiés dans…Première ! Eh bien mine de rien, grâce à ces deux textes, cette revue parvient presque à ridiculiser la collection complète des Cahiers du cinéma depuis 15 ans ! (J’exagère car l’article sur l’enfer de Clouzot et l’éloge du Garçu de Pialat ne comptent pas parmi les meilleurs textes du recueil)

Même si je ne suis pas toujours d’accord avec ses vues (je ne partage pas totalement l’admiration qu’il porte à Clouzot, surtout pas à La prisonnière), son regard est toujours décapant et stimulant (de la même manière, j’aime énormément l’analyse qu’il fait, dans J’enfonce le clou, de la passion du Christ de Mel Gibson même si je trouve le film absolument épouvantable)

Ecoutez le parler de Fassbinder, c’est absolument génial : « Fassbinder est trop à contre-courant de notre néoréalisme d’aujourd’hui, du moralisme gentillet et de l’optimisme mou. Ses films de hauteur ne passeraient pas la rampe de l’aide au tiers-monde, du paternalisme occidental, du confort des normes, de la bonne conscience à l’ombre des bornes qu’il ne faut pas dépasser, du minoritarisme militarisé, et même de l’institution homosexuelle… ». Tout serait à citer ! A part Fassbinder à qui il consacre deux textes, il faut lire les superbes lignes qu’il dédie à Pasolini, aux Marx brothers ou encore à Robert Le Vigan et Ava Gardner (un hommage funèbre d’un lyrisme à vous donner la chair de poule). Il faut aussi évoquer, même si elle est moins célèbre, cette oraison offerte à Olga Georges-Picot après son suicide. Encore un texte commandé puis refusé (par Paris-Match, cette fois ! Honte à eux !) qui prouve la sensibilité à fleur de peau de l’auteur. En plaçant la mort de l’actrice dans le cercle malheureusement assez large des célébrités suicidées, il signe un texte d’une rare douceur et d’une intense émotion (la fin m’a fait monter les larmes aux yeux).

Comme quoi, Nabe est peut-être un fanatique mais son fanatisme se marie aussi bien avec la haine qu’avec l’amour.

Et ce recueil est une belle occasion de découvrir son côté passionné et de dire « oui » à ce grand écrivain…

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mardi, août 29, 2006

Fin de siècle, amour vache, Villon et Mai 68 (notes de lecture)

Comme promis, nous allons nous lancer dans un bref résumé de mes lectures estivales. Tout ce qui est contemporain (à une exception près) fera l’objet de notes ultérieures (enfin, si j’en ai le courage !). Nous resterons donc dans les ouvrages classiques ou oubliés, la plupart du temps rédigés par des auteurs dont je vous ai déjà parlé.

Pierre Louÿs (Sanguines, Aphrodite, Les chansons de Bilitis) . Je ne reviens pas sur l’auteur de Pybrac à qui j’aie consacré la note précédente. Je continue néanmoins à découvrir avec délectation son œuvre « officielle ». Les chansons de Bilitis sont présentées par leur auteur (qui n’avait alors que 24 ans !) comme une traduction du Grec. C’est bien entendu une mystification et cette poétesse nommée Bilitis n’a jamais existé. Le recueil est composé de trois parties : l’enfance et l’adolescence de Bilitis (le désir naissant, ses amours avec un berger), un voyage à Mytilène (occasion d’un bel amour saphique avec une courtisane) et une dernière partie à Chypre. La pureté du style de l’auteur fait de ces vers une boisson enivrante et sensuelle au charme indéniable. L’érotisme est omniprésent sans jamais être cru. Ce type d’atmosphère, on le retrouve dans le beau Aphrodite, roman se déroulant également dans l’Antiquité et qui contient tous les thèmes de l’écrivain (le désir qui se dérobe à mesure qu’on approche de son objet, l’inaccessibilité de l’Idéal en amour…). Les nouvelles cinglantes de Sanguines méritent également d’être redécouvertes…

Georges Bernanos (Nous autres, Français, Dialogues des carmélites). Pas énormément de choses à ajouter à propos du grand écrivain catholique. Je persiste à préférer le polémiste au romancier. Je reconnais volontiers la beauté du style des Dialogues des carmélites (qui est une adaptation d’une nouvelle allemande qui devait être adaptée au cinéma et qui ne sera que beaucoup plus tard) mais je dois avouer que mon irréductible athéisme m’a laissé aux portes de ce couvent français pendant la Terreur. Tant pis pour moi. Nous autres, Français est un recueil d’articles publiés avant le début de la seconde Boucherie Mondiale où Bernanos vitupère l’abdication de ses compatriotes face à la montée des périls et des dictatures. C’est intéressant, surtout lorsqu’il s’en prend à celui qui fut l’un de ses maîtres à penser pendant sa jeunesse : Charles Maurras. Et comme nous allons reparler de l’antisémitisme d’autres écrivains de la génération précédente (Bernanos a été nourri à l’antisémitisme de cette crapule de Drumont et de l’Action française), je trouve assez touchant de le voir comprendre à quel point le racisme et la xénophobie vont précipiter l’Europe dans l’abîme (même si le début de la citation peut choquer !) : « Je crois qu’il y a une question juive, je crois au péril que la nation juive, l’esprit juif, le génie juif, admirablement défini par Bernard Lazarre et Péguy, font courir à la défaillante chrétienté. Mais j’aimerais mieux être fouetté par le rabbin d’Alger que de faire souffrir une femme ou un enfant juif. »

Adolphe Retté. (Quand l’esprit souffle). Je crois qu’il n’y a rien de pire au monde que les renégats. Nous parce qu’ils ont changé d’avis (après tout, seuls les imbéciles, etc.) mais parce qu’ils mettent à leur tour un zèle imbécile à défendre ce qu’ils ont d’abord combattu. Pour preuve, l’anarchiste Retté (voir ma précédente note de lecture) transformé en crapaud de bénitier et racontant ici, dans un style béni-oui-oui ostentatoire, la conversion de personnes célèbres (Huysmans, Verlaine, Claudel) ou pas. C’est bête à pleurer et d’un ennui total.

Léon Daudet (Fantômes et vivants, L’entre deux guerres, Salons et journaux). Ca y est, j’ai enfin réussi à me procurer les six premiers volumes de la série des souvenirs de l’écrivain et polémiste royaliste Léon Daudet (le fils d’Alphonse). Ces trois volumes sont un régal même si au cœur de ce succulent poisson, on trouve parfois quelques arrêtes. Ces arrêtes sont l’antisémitisme odieux de l’auteur qui se traduit par des pages dithyrambiques en faveur de l’abject Drumont et de sa France juive (dans Fantômes et vivants) ou par un chapitre intitulé « l’influence des juifs pendant l’Entre-deux-guerres » (dans le troisième Tome). Cette phobie de l’Israélite est tellement ridicule et grotesque qu’elle prêterait à rire si on ne connaissait pas les effets qu’elle eut un demi-siècle plus tard ! Passons. Le reste est fabuleux car Daudet est un conteur hors-pair qui décrit avec une verve inouïe la vie parisienne de la fin du XIXème siècle. Les tableaux qu’il dresse des milieux littéraires et artistiques sont pleins de vie et l’auteur a un don certain pour la formule lapidaire et imagée (« Mendès, sur un sentiment vrai, fait l’effet d’une limace sur un fruit. ») De plus, il a côtoyé tout le monde. Fantôme et vivants sont les souvenirs de jeunesse d’un jeune homme qui fréquente la famille Hugo (l’enterrement de Victor est un grand moment), qui observe aux soirées de son père des gens comme Maupassant, Rochefort, Zola (qui en prend plein la tête) ou encore Mirbeau... L’entre-deux-guerres relate aussi bien la participation de Daudet au Journal de Xau (coucou Coppée, Alphonse Allais, Tristan Bernard…) que les « tendances » intellectuelles de l’époque (l’auteur évoque les attentats anarchistes et dénigre l’influence de gens comme Tolstoï, Ibsen ou Nietzsche sur l’intelligentsia du moment) ou un voyage en Angleterre (où l’on croise James, Meredith et « l’affaire » Wilde) . Quant à Salons et journaux, comme son titre l’indique, c’est une plongée passionnante dans les divers milieux parisiens (les salons, les coulisses du Gaulois, l’exposition universelle de 1900 et des restaurants où se croisaient Proust et Debussy). Je mettrai certainement en ligne un extrait de ces souvenirs pour vous donner un exemple de ce style vif et imagé, volontiers rabelaisien.

Léon Bloy (Le salut par les juifs). Il me faut encore parler de Drumont puisque dans cet essai, Bloy commence par cracher sur la France juive et cette manière qu’a l’auteur de faire commerce de son antisémitisme. Le reste est une exégèse typiquement Bloyenne, le flot torrentiel d’une écriture unique qui charrie aussi bien les pépites que les rogatons. Les rogatons, c’est cet éternel antisémitisme qui choquera un esprit de ce début du 21ème siècle. Mais si on lit entre les lignes, on verra que cet antisémitisme purement théologique (ça n’a rien à voir avec le racisme nazi, même s’il n’est pas plus acceptable pour autant !) se caractérise par l’espoir de la rédemption par ce peuple. Il creuse dans les textes (la parabole du fils prodigue) afin de montrer que ce Salut est déjà écrit. Coupables d’avoir crucifié le Christ, Bloy voit dans la vie de tous les jours les juifs condamnés à répéter sans arrêt ce geste (puisque ce sont eux qui détiennent l’argent, ils crucifient chaque jour le Pauvre et l’Argent n’est finalement rien d’autre que le Sang du Christ qui inonde la planète). Ce geste fait horreur à l’auteur mais il est empli d’une vraie pitié pour ce peuple « maudit » qui finira par retrouver le « vrai chemin ». Voilà très sommairement résumé (je schématise à l’extrême) une pensée parfois difficile à suivre (because, toujours mon athéisme) mais assez unique et attachante malgré (à cause de ?) ses excès.

Félicien Champsaur (Nora, la guenon devenue femme, La caravane en folie). Champsaur est un écrivain totalement typique de la fin du 19ème siècle, fasciné par la déliquescence et la décadence d’une civilisation gangrenée par l’argent et l’ambition. Après l’arriviste, tableau balzacien en trois volumes de la vie parisienne ; Nora est un roman de science-fiction où une bande de savants a réussi à donner naissance à un singe presque civilisé et à faire d’une guenon une femme et une star du music-hall (l’héroïne est dessinée, sur la couverture, sous les traits de Joséphine Baker !). Contrairement aux apparences, le film est dénué du moindre soupçon raciste et flétrit davantage les mœurs dites civilisées que les instincts dits animaliers. L’auteur exalte « l’amour sans frein et sans loi » qui représente pour lui « le fond de la vie » et profite pour exacerber le climat sensuel et érotique de son œuvre. Très intéressant.
La caravane en folie se présente d’abord comme un roman exotique dont étaient friands les lecteurs de l’époque (il y a un côté Claude Farrère). On y suit les aventures d’un brave commandant traversant l’Afrique en compagnie de sa superbe femme vers qui tous les regards sont rivés. Si l’on fait fi d’un certain regard colonialiste (mais néanmoins respectueux dans la mesure où sont dénoncées les exactions blanches), le livre est très agréable et vaut pour son climat de sensualité lourde. Champsaur, à son habitude, exacerbe le climat érotique de son récit et créé une atmosphère moite où les désirs se font électriques. Je ne comprends pas que cet écrivain soit si oublié !

Abel Hermant (la biche relancée). Mon goût pour la littérature fin de siècle me joue parfois des tours puisqu’il m’a poussé à essayer un livre d’Hermant dont il me semblait avoir entendu parler dans Fascination (et chez Daudet où l’auteur de Serge est raillé de manière hilarante !) Or en vérifiant mes sources, je me suis rendu compte que j’avais affaire à un écrivain totalement conformiste (qui sera même par la suite radié de l’Académie Française pour avoir écrit dans les journaux collabos pendant la 2ème guerre mondiale et affiché une fascination homosexuelle pour les soldats nazis occupant la France). La biche relancée est un roman d’analyse où l’auteur copie le style 18ème pour dresser un tableau sans sève de sa classe sociale (c’est un spécialiste des romans « à clés » mais il est difficile, pour moi, de mettre un nom « réel » derrière chacun de ses personnages). Cette « littérature de porcelainier macabre » (Daudet) est totalement apprêtée (ah ! Cette manière de remplacer le « pas » par le « point » histoire de ne « point » paraître vulgaire !) artificielle et d’un ennui total.

Tristan Bernard (Amants et voleurs). Délicieux recueil de nouvelles mettant en scène un certain nombre de voleurs (surtout) et de quelques amants. A part deux textes (où l’auteur abuse de l’argot) qui ont mal vieilli, le reste est d’un très haut niveau et j’avoue goûter avec bonheur à l’esprit de Bernard (qui est fort drôle mais beaucoup plus pessimiste qu’on veut bien le dire). Au rayon des curiosités, on notera que la nouvelle La dernière visite est une version en prose de la pièce Jeanne Doré que Tristan Bernard créera pour Sarah Bernhardt.

George Bernard Shaw (César et Cléopâtre, la profession de Mme Warren, Correspondance). Je poursuis également ma découverte du grand dramaturge (et polémiste) britannique GB.Shaw. Le style de ses pièces est assez particulier, très satirique et ne cherchant pas forcément à boucler une intrigue. La profession de Mme Warren est une féroce satire de l’Angleterre puritaine où la prostitution est utilisée comme métaphore plus globale pour désigner un monde où rien n’existe en dehors de l’argent. Quant à sa pièce « historique », Shaw joue malicieusement sur une donnée rarement soulignée : lorsqu’ils se rencontrèrent, César avait plus de 50 ans alors que Cléopâtre en avait 15, 16 ! L’auteur, en faisant de la reine égyptienne une gamine apeurée persuadée que les romains vont la manger, arrive à démystifier le couple et s’amuse de l’héroïsme guerrier, de la gloriole.
Sa correspondance avec Mrs Patrick Campbell est aussi assez passionnante. Outre qu’elle offre un témoignage très vivant des milieux théâtraux anglais au début du 20ème siècle, elle dessine à mesure qu’elle avance le récit perfide d’un amour atrocement vache. Dans un premier temps, alors qu’il est marié, Shaw tombe follement amoureux de l’actrice dont il fera l’héroïne de son Pygmalion (pour ceux qui ne connaissent pas du tout, c’est cette pièce qu’adaptera Cukor lorsqu’il réalisera My fair lady). Malheureusement, l’actrice se remariera avec quelqu’un d’autre et le dramaturge lui conservera toujours une rancune sans pour autant cesser de lui écrire. On assiste alors à la longue déchéance d’une actrice tandis que le dramaturge vole vers une notoriété qui ne sera dès lors plus démentie. Cette manière qu’ils ont de s’aimer, de se séduire et de se déchirer fait de leur relation un vrai roman épicé et palpitant.

Jean Teulé (Je, François Villon). Une petite incursion dans la littérature contemporaine en compagnie d’un ancien animateur de Nulle part ailleurs (époque Canal+ historique) qui semble s’être spécialisé dans les biographies (très) romancées des poètes de notre patrimoine. Après Rimbaud et Verlaine, Teulé s’attèle ici à relater la vie de François Villon. Les chapitres courts et un certain sens du romanesque font que le livre n’est pas désagréable à lire même si j’avoue n’avoir pas été transporté par l’entreprise. D’une part, je trouve un peu artificielle la manière dont Teulé tente de relier les poèmes du maître avec certains éléments de sa vie. D’autre part, il y a un petit côté « Villon pour les Nuls » dans ce livre qui me semble assez superficiel (l’épisode des coquillards me semble un brin longuet et l’auteur en rajoute dans le côté « mauvais garçon » et truand du poète). A vous de voir…

Jacques Baynac (Mai retrouvé). En Mai 68, Jacques Baynac est à Censier et trouve sa place comme animateur d’un des plus fabuleux moments révolutionnaires du siècle. 10 ans plus tard, il est devenu historien et a publié un certain nombres de livre sur divers mouvements révolutionnaires (les anars français, les révolutionnaires russes ou la bande à Baader). Mai retrouvé retrace donc les évènements de ces belles journées qui faillirent ébranler le monde. Le livre se compose de deux parties. La première est plutôt évènementielle et Baynac fait appel à ses souvenirs pour retracer le début du mouvement jusqu’à cette fameuse nuit des barricades. La deuxième est plus analytique et rend compte des projets mis en œuvre (surtout à Censier) pour la poursuite du mouvement et pour y associer la classe ouvrière.
L’intérêt du livre, c’est son « double-regard ». D’un côté, celui du témoin engagé dans un mouvement qui raconte avec fougue son expérience ; de l’autre, celui de l’historien qui corrobore ses dires par un certain nombre de sources et qui se réfère sans arrêt à des données objectives. Si la vision de Baynac reste partiale (le Mai des situationnistes relaté par René Viénet dans Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations doit être différent), il n’en reste pas moins qu’il nous offre là un livre parfaitement documenté et qui met bien en lumière certains aspects désormais très connus de ce mouvement (la manière dont le PC et la CGT l’ont saboté pour aboutir aux tristement réformistes accords de Grenelle). Un témoignage exaltant !

Graham Greene. (Notre agent à la Havane). Une amie libraire m’ayant offert ce livre, je me suis résolu à le lire sans le moindre enthousiasme, n’ayant aucun goût pour l’espionnage et autres jamesbonderies. Je n’avais jamais lu un livre de Greene et je dois avouer que dès les premières pages, j’ai été séduit par ce roman d’une grande drôlerie. L’auteur s’est s’en doute servi de ses propres souvenirs pour narrer cette invraisemblable histoire d’un vendeur d’aspirateurs qui voit sa vie basculer lorsqu’on le propulse, « à l’insu de son plein gré » espion pour la couronne à la Havane ! Pour l’argent, notre héros joue le jeu et raconte de gros bobards qui permettent à Greene de se moquer des services d’espionnages britanniques. L’humour (flegmatique, bien entendu) est constant et le rythme jamais pris en défaut. J’ai pris un énorme plaisir à ce livre qui fut pour moi une belle révélation.

(To be continued…)

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dimanche, juillet 16, 2006

Si mon ordinateur fonctionnait...

… Je vous aurais offert une nouvelle livraison de mes notes de lectures. Mais voilà que les titres s’accumulent et que je ne pourrais désormais plus faire bref. Faute de mieux, je me contenterais d’un rapide listing de tous les auteurs dont j’aurais aimé vous parler.

Pierre Loüys (Mimes des courtisanes , Psyché . En attente : Sanguines) Je ne me lasse pas de découvrir l’œuvre de cet écrivain esthète et raffiné, fasciné par la culture grecque. Maintenant, j’avoue que j’aimerais beaucoup découvrir ses pages licencieuses qu’il a publiées sous le manteau.

Octave Mirbeau (les affaires sont les affaires). Trompetons une fois de plus le génie de cet écrivain féroce ! Sa pièce est une pure merveille, une attaque au vitriol contre la bourgeoisie financière et la corruption du régime parlementaire de la troisième République. Un siècle plus tard, le regard satirique de Mirbeau est toujours d’actualité.

Catulle Mendès (la messe rose). C’est peu dire que le gendre de Théophile Gautier est aujourd’hui bien oublié. C’est dommage car son œuvre, très influencée par le Parnasse, recèle de bien jolies choses comme ces petits contes d’un érotisme très fin de siècle. Mendès est une figure assez typique d’une certaine littérature décadente que je goûte particulièrement.

Sacha Guitry (le veilleur de nuit, Françoise, Monsieur Prudhomme a-t-il vécu ?, Un soir quand on est seul + Pages choisies et Réflexions). Pas de pièces majeures dans celles que j’ai découvertes mais néanmoins cet esprit typique du grand dramaturge qui me réjouit tant car il ne respecte rien.

Georges Bernanos (Sous le soleil de Satan, la joie, Le chemin de la Croix des âmes. En attente : Nous autres français, Dialogues de Carmélites) . Je poursuis ma découverte du grand écrivain catholique. Si la noirceur âpre de ses romans me séduit, j’avoue que ma préférence va pour ses écrits « politiques ». Le chemin de la Croix des âmes est un recueil de ses textes extraordinaires publiés pendant la seconde guerre mondiale où Bernanos prouve une fois de plus ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un homme libre.

Oscar Wilde (Salomé) . Pièce symboliste rédigée directement en français. Ce n’est pas forcément l’œuvre que nous préférons mais rien de ce qu’a écrit l’immense Oscar Wilde ne nous laisse indifférent…

Albert Paraz (le poète écartelé). Ses partis pris virulents et ses amitiés désastreuses (il fut l’un des seuls à soutenir mordicus Céline après la Libération) ont valu à Paraz un ostracisme regrettable qui perdure aujourd’hui. C’est dommage car outre ses splendides pamphlets, ses romans valent le coup, à l’image de ce petit récit situé au 16ème siècle où l’auteur évoque avec beaucoup de malice les rapports de l’artiste et du Pouvoir.

Claude Farrère (les petites alliées, les hommes nouveaux). Les deux romans de cet ancien officier de marine féru d’exotisme nous offre un aperçu contradictoire de ses diverses facettes. D’un côté, les petites alliées, très beau portrait de demis-mondaines permettant à l’auteur de tracer un tableau sensuel et subtil des mœurs de la société toulonnaise ; de l’autre, un roman qui fait à la fois l’apologie du colon et de « l’homme nouveau » de l’époque (le bourgeois épais et libéral) tout en gardant une certaine nostalgie pour les valeurs chevaleresques d’antan. Le premier de ces deux livres mérite le coup d’œil.

Jules Vallès (les réfractaires). Intéressant recueil de contes et d’enquêtes journalistiques consacrés aux « excentriques » (les sans-logis, les doux-dingues, les artistes ratés et miséreux…) de Paris.

Léon Daudet (Devant la douleur, La police politique. En attente : Fantômes et vivants). C’est une note entière qu’il faudrait consacrer au fils d’Alphonse Daudet, personnage peu sympathique politiquement (royaliste, nationaliste, antisémite, figure de proue de l’Action française …) , assez mauvais romancier mais chroniqueur hors-pair de son époque. Les souvenirs qu’il a laissés sont prodigieux, à l’image de ce Devant la douleur où il évoque avec une verve qui n’appartient qu’à lui ses années à la fac de médecine. Portraits saisissant des « morticoles » (dont le professeur Charcot) mais également du monde littéraire et artistique de l’époque. C’est passionnant. Ses pamphlets m’intéressent également par leur véhémence même si je me situe à l’exact opposé de ses opinions. La police politique est intéressant car il nous offre le regard de Daudet sur les évènements du 6 février 1934 (la tentative avortée de coup d’état réalisé par les camelots du roi).

Georges Feydeau (Occupe-toi d’Amélie). Un classique du vaudeville qui doit prendre tout son sel lorsqu’il est joué dans la mesure où l’auteur soigne avant tout la mécanique du rire (on est impressionné par les précisions données par les didascalies qui font de la pièce un mécanisme d’horlogerie très précis)

Maurice Maeterlinck (l’oiseau bleu) . Pièce symbolique extrêmement casse-burnes.

René Fauchois (Rivoli). Les exploits de Napoléon lors de la bataille de Rivoli pour une pièce suintant l’urine de bidasse et le patriotisme le plus abject. Une horreur nationaliste !

Pierre Veber et Henry de Gorsse (la gamine) / Robert de Flers et GA de Caillavet (Papa). Deux antédiluviennes pièces de boulevard qu’on découvre avec le même plaisir qu’un film d’Emile Couzinet. Du nanar rigolo et désuet à souhait…

GB. Shaw (la maison des cœurs brisés). Encore un dramaturge dont je goûte avec plaisir la liberté de pensée. Ici, il nous livre un tableau Tchekhovien de la société anglaise à la veille de la première guerre mondiale.

Tristan Bernard (les moyens du bord, le petit café, la gloire ambulancière, Jeanne Doré). Mis à part Jeanne Doré, pièce mélodramatique écrite pour Sarah Bernhard et qui rappelle un peu Aux abois (adapté au cinéma il y a peu par Philippe Collin), on retrouve ici l’esprit sarcastique de Tristan Bernard et sa manière d’égratigner une société où règne en unique maître l’argent.

Cami (les nouveaux paysans). Il me faudra vous parler plus longuement de celui que Chaplin considérait comme « le plus grand humoriste au monde » et qui n’aurait pas démérité dans l’anthologie de l’humour noir de Breton. Ici, il s’agit de petits contes mêlant les calembours les plus youpitants, les allusions sarcastiques aux mœurs de l’époque (le retour à la terre : le recueil date des années Pétain) et un certain humour macabre assez caractéristique de celui qui commença comme dessinateur et conteur au Petit corbillard illustré !

Georges de la Fouchardière (Vive l’armée) Je ne reviens pas sur cet auteur dont je vous ai déjà parlé longuement sauf pour vous dire que j’ai dévoré ce recueil de textes antimilitaristes dont la verve satirique n’a pas vieilli…

Adolphe Retté (Du diable à Dieu. En attente : Quand l’esprit souffle) Figure totalement oubliée de la littérature fin de siècle ; Retté est assez typique de l’intellectuel français dans la mesure où il fut une parfaite girouette (Sollers n’a rien inventé !), passant de l’anarchisme le plus splendouillet au catholicisme le plus bégueule et terminant sa vie dans les bras de l’infâme Maurras. Du diable à Dieu est en fait le récit édifiant de sa conversion. Une curiosité même si j’avoue que j’aimerais désormais découvrir les textes subversifs de Retté…

Siné (Siné Massacre) . Avec Willem, Siné est certainement la dernière personne qui nous pousserait à acheter Charlie-Hebdo aujourd’hui, canard autrefois subversif et rallié aujourd’hui à l’Europe des marchands. J’ai dégotté en poche un recueil des meilleurs dessins de Siné et c’est superbe ! Même si les cibles sont souvent les mêmes (les flics, les curés, les militaires, De Gaulle, l’état d’Israël…), son anarchisme sectaire demeure salutaire en ces temps de défaite de la pensée…

Pierre Kropotkine (Parole d’un révolté). Les écrits d’un des plus célèbres « boy scout » de l’anarchie. Même si on peut trouver naïve la foi de Kropotkine dans le progrès, la science et l’avènement de la Révolution, on doit aussi concéder que ses analyses sur le capitalisme et sur l’Etat sont assez percutantes et qu’elles nous consolent des « gnôleries » [Emile Pouget] du « socialisme autoritaire ».

Amédée Ayffre (Cinéma et foi chrétienne. Eh ! Eh !) Lu par pur ostrogotherie. Un monument d’ennui qui n’a rien à envier aux analyses soporifiques d’un Emmanuel Burdeau…

Félicien Champsaur (l’arriviste. En attente : Nora, la guenon devenue femme) Encore un écrivain « fin de siècle » que je suis en train de découvrir. L’arriviste est un tableau saisissant des mœurs corrompues de la société française en 1900. Il fleure bon cette littérature décadente typique de la belle époque et son érotisme faisandé. Encore un grand auteur oublié qu’il faut redécouvrir…



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samedi, mai 13, 2006

Note de lectures

Ne me sentant pas toujours capable d’écrire une note sur chacune de mes lectures, je vous propose un bref panorama de quelques unes de mes dernières découvertes. Le tout sera un peu fouillis mais bon …

Romans, Nouvelles.

L’attrape-cœur de J.D.Salinger. J’aurais aimé consacrer plus de lignes à ce magnifique roman que j’ai découvert il y a déjà quelques mois. Avec ce récit de la fugue d’un jeune homme renvoyé de son collège qui préfère errer quelques jours dans New York plutôt que d’affronter le regard de ses parents ; Salinger capte à merveille ce que j’appellerais volontiers l’essence de l’adolescence. Même si ce livre a plus de 60 ans, que les « trop fort » ont désormais remplacé les « ça me tue » ; Salinger traduit à merveille, dans une langue à la fois proche du langage parlé et très travaillée, l’état d’esprit de cet âge prit entre l’enfance et l’âge adulte. Entre parcours initiatique, crainte de devoir se conformer à la triste compagnie des adultes et révolte indécise ; le jeune anti-héros de Salinger renvoie une image pleine d’humour et d’émotion de ce qu’est l’adolescence. Ca m’a tué !

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Je ne m’appesantirai pas sur Georges de la Fouchardière puisque j’ai déjà consacré une longue note à ce lustucru. Après son récit de voyage (Au pays des chameaux), j’ai donc lu La grande rafle qui m’a un tantinet déçu. Le livre est certes amusant et présente un héros moultement sympathique puisqu’il s’agit d’un savant fou qui a mis au point un rayon capable d’influer sur la volonté humaine. Il utilise sa découverte à bon escient en débarrassant Paris de tous ses parasites (préfets, financiers, académiciens, politicards…). Malheureusement, mis à part quelques passages très youpiteux, le livre ne prend pas assez parti pour ce brave révolutionnaire pacifiste (toutes ses victimes sont enfermées dans un grand château et bien traitées) et préfère se ranger derrière un très conformiste (quoique chaud lapin) petit journaliste. De plus, le livre brocarde de manière un peu démagogique l’art contemporain et se vautre parfois même dans quelques réflexions racistes (une alter ego de Joséphine Baker est invitée à « remonter dans son arbre »). Au vue des autres livres de La Fouchardière, je parierais volontiers que les aspects les plus déplaisants de La grande rafle sont à mettre sur le compte du co-auteur du livre, à savoir Clément Vautel, le déplorable auteur de Mon curé chez les riches.

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Restons dans les auteurs oubliés en exhumant le nom de Claude Farrère. A la fin du XIXème et au début de XXème siècle, la mode est à l’exotisme. Le proche et l’extrême Orient fascinent les petits occidentaux. Combinant les métiers de militaire et d’homme de lettres, Claude Farrère va, en bon disciple de Pierre Loti, écrire une quantité de récits de voyages, de romans et de nouvelles ayant pour cadre de lointaines contrées. L’homme qui assassina est assez caractéristique de ce goût pour l’exotisme. Dans ce roman où l’on suit un diplomate français en mission en Turquie et ses tentatives d’aider une belle dame mal-mariée avec un diplomate anglais, Farrère privilégie l’atmosphère au romanesque et se complait dans des descriptions que j’ai, pour ma part, trouvé assez emmerdantes. Ceci dit, le livre a des qualités d’écriture et recèle de fort beaux passages entre notre héros et la femme dont il devient secrètement amoureux. De plus, l’auteur pose un regard totalement fasciné sur la civilisation turque qu’il contemple et ne verse ni dans le paternalisme colonialiste, ni dans le racisme. Au contraire, comme son héros, il semble fuir les ambassades et fustiger la corruption occidentale sur le pays. C’est suffisamment rare pour susciter l’intérêt.
Les spécialistes de l’écrivain signalent à notre attention ses contes et nouvelles fantastiques. Je suis en train de lire L’autre côté…, un de ces recueils de contes insolites. Ce n’est pas désagréable quoique un peu inégal. Certains sont assez percutants et valent le coup, d’autres sont de fumeuses considérations oniriques où l’auteur se complait dans la description de rêves inintéressants. A mi-parcours, je dirais néanmoins que ça reste une curiosité à parcourir…

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ESSAIS

Les grands cimetières sous la lune de Georges Bernanos. En raison de son austère stature d’écrivain et penseur catholique, j’avoue que je n’avais jusqu’à présent pas mis le nez dans les œuvres de Bernanos. N’ayant jamais pu trouver attrayant un titre comme Dialogues de carmélites et ne connaissant de l’auteur que quelques adaptations cinématographiques de ses romans (Le journal d’un curé de campagne et Mouchette de Bresson, Sous le soleil de Satan de Pialat) , je dois reconnaître également que la découverte de La France contre les robots, sublime pamphlet écrit après la Libération, fut pour moi un choc. Du coup, j’ai déniché chez un petit libraire ces Grands cimetières sous la lune, livre non moins étonnant que le précédent cité. Etonnant parce que Bernanos a été formé à l’école Drumont (cette nauséabonde crapule, auteur de La France juive) et de l’Action Française, qu’il se revendique royaliste et catholique et qu’il avait tout, a priori, pour prendre le parti des sbires de Franco pendant cette fameuse guerre d’Espagne qui est l’objet du livre. Or il s’avère qu’il va prendre le parti inverse en dénonçant avec une rare virulence les exactions commises par le régime du « caudillo » et la lâcheté de l’Eglise qui va se rallier derrière une si fécale figure. D’une certaine manière, l’écrivain dénonce la lâcheté petite-bourgeoise des « Bien-pensants » qui frétillent d’angoisse dès qu’on agite le spectre rouge du communisme et préfèrent renoncer à leur libre-arbitre et leur liberté en choisissant le camp de la force dictatoriale. Inutile de préciser que dans les pamphlets de Bernanos se trouvent des réflexions qui sont encore aujourd’hui d’une rare actualité…

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Fustiger le bourgeois , tel a été également la tâche qu’a menée avec une incroyable rage un autre grand auteur catholique : Léon Bloy. A l’inverse de Bernanos qui ne m’attirait pas jusqu’à présent, j’ai toujours goûté avec délice la prose furibarde et hargneuse du « Vieux de la montagne ». Je connaissais ses deux principaux romans (la femme pauvre, le désespéré), son journal intime (à lire absolument) et quelques uns de ses pamphlets mais je n’avais pas lu Exégèses des lieux communs que j’ai déniché en livre de poche pour une somme dérisoire.
« Le vrai Bourgeois, c’est à dire, dans un sens moderne et aussi général que possible, l’homme qui ne fait aucun usage de la penser et qui vit, ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, l’authentique et indiscutable Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules ». Bloy entreprend donc de lister toutes ces formules (« Il n’y a pas de plaisir sans peine », « la pluie et le beau temps » , « l’argent ne fait pas le bonheur » …) et se livre à des interprétations aussi féroces que drolatiques. Plutôt que de longs discours, laissons parler l’auteur lorsqu’il se livre à une exégèse du lieu commun : « Etre dans le commerce… » :
« Le mensonge, le vol, l’empoisonnement, le maquerellage et le putanat, la trahison, le sacrilège et l’apostasie sont honorables, quand on est dans le commerce. « A plat ventre devant le client », disait un jour devant moi une patronne de café à un de ses garçons, « toujours à plat ventre, quand on est dans le commerce. ». Percutant !

THEATRE.

Lu quelques pièces de l’immense Jarry (Ubu enchaîné, Ubu sur la butte). Je vous fais grâce d’une exégèse mais lorsqu’on a humé l’ « Umour » du bonhomme, on ne peut plus entendre un chef d’état ou un politicard démagogue (pléonasme) de la même manière. Le théâtre ubuesque reste une fabuleuse entreprise de démystification.

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Jean Richepin. Le chemineau.

Si l’immense Brassens n’avait pas eu la judicieuse idée de mettre en musique quelques uns de ses poèmes (Philistins, le sublime les oiseaux de passage…) , la nom de Jean Richepin serait lui aussi tombé dans les oubliettes du temps. C’est dommage car un homme qui se déclara « ennemi de la race blanche qui a inventé le foyer, la famille, la patrie, l’idéal et les dieux » ne pouvait pas être mauvais. Il y a donc de bonnes choses à calotter chez Richepin, que ce soit ses poèmes, ses romans ou ses contes fantastiques tordus (le coin des fous fait partie de ses rares œuvres à être rééditées de nos jours) . Parmi ces bonnes choses, ce goût immodéré de l’auteur pour les « hors-classes », les parias de tout type, qu’ils soient gitans (Miarka, la fille à l’ourse) ou vagabond libertaire comme ce Chemineau. Le drame (en vers !) est ici très classique (un mariage entre deux familles n’appartenant pas aux mêmes couches sociales est l’un des principaux enjeux de la pièce) mais contient néanmoins cette chouette profession de foi du héros :
« Là ! maintenant, voici. J’ai pour premier principe
De m’aller promener, libre, le nez au vent,
Quand il m’en prend envie ; et ça me prend souvent.
J’ai pour second principe, et n’en veux pas démordre,
D’envoyer promener quand on me donne un ordre.
Autrement dit, je suis un mauvais garnement,
Roulant en vagabond la grand’route, et l’aimant,
Travaillant pour manger, tout juste, et qui préfère,
Quand c’est son goût, ne rien manger, mais ne rien faire. »

BROCHURES, REVUES.

Internet est une belle invention. Grâce à la toile, je complète peu à peu ma collection de Fascination. Je me réserve l’occasion de revenir sur cette fabuleuse revue (créée et menée de main de maître par Bouyxou), une des plus passionnantes de la fin des années 70, début des années 80 (avec le Hara-Kiri de Choron).

Les deux derniers numéros des Cahiers du cinéma m’ont paru, par contre, assez consternants de médiocrité. J’ai du mal à saisir l’orientation de la revue qui ne semble plus désormais envisager le septième art autre part qu’à l’école ou au musée (au secours !). Quand au traitement des films, entre les faramineuses dithyrambes pour OSS 117 et V pour Vendetta et une notule condescendante pour Ruiz, on reste rêveur…

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« Un gros commerçant proclamera sur ses affiches publicitaires : « il est interdit d’interdire de vendre moins cher (E.Leclerc), un autre : « Tous unis contre la vie chère » (Intermarché).
[…]
Quel fut ce bon temps où les sans-culottes plantaient leurs fourches dans le postérieur des sinistres possédants, aristocrates ou bourgeois, pour chasser ces parasites de leurs assemblée nationale et hôtels particuliers. Quel est ce mauvais temps où les possédants se font les propagandistes de la « rebelle attitude », afin de nous faire avaler l’amer venin de la servitude démocratisée. »
Cette judicieuse réflexion (parmi d’autres) se trouve dans une brochure intitulée Le publicitaire (n°11, Mars 2006) qu’on peut trouver pour une somme dérisoire (30 centimes) dans toutes les bonnes librairies (« la mémoire du monde » à Avignon, « la machine à lire » à Bordeaux, « Le sphinx » à Grenoble, « Meura » à Lille, « la Gryffe » et « La plume noire » à Lyon, « Nautilus » à Paris…). Sa lecture est hautement recommandable.

BD.

Diable, j’ai été trop long ! Alors très rapidement, en ordre décroissant.

Retour au collège de Riad Sattouf. Un vrai régal ! un jeune auteur de BD fait toujours des cauchemars à 27 ans où il se revoit au collège. Pour exorciser cette angoisse, il décide de réintégrer une classe de 3ème dans un lycée parisien ultra-chic. Sattouf croque avec un humour constant et une rare justesse ces fils de riches qui ne sont finalement que des ados comme tous les autres (obsédés par le cul et la mode). Ce n’est jamais condescendant ni paternaliste et malgré tous leurs défauts, on s’attache vite à ces jeunes gens (la petiote qui tombe amoureuse du dessinateur est extrêmement touchante).

Le combat ordinaire de Manu Larcenet. Une chouette découverte (ben ouais, ce n’est pas original mais je n’y connais rien en BD !). Cette histoire d’un photographe vaguement névrosé, de ses relations avec ses parents, son frère et sa copine m’a paru à la fois juste et profonde. Les personnages sont croqués avec délicatesse et l’auteur parvient à leur donner de l’épaisseur en quelques cases. Comme ce récit intimiste n’est pas dénué d’humour, la lecture s’avère tout à fait plaisante.

Cour Royale de Jean-Marc Rochette et Martin Veyron. Gros pastiche (avec jeux de mots et langage d’époque ad hoc) des BD historiques avec cette histoire de perruquier qui arrive à la cour avec sa fille qui attire toutes les convoitises des nobles et même du roi. Rigolo.

Une épaisse couche de sentiments de Sébastien Gnaedig et Philippe Thirault. Une bande dessinée située au cœur du monde impitoyable des ressources humaines avec des types aux dents de requins qui licencient à tour de bras. Histoire assez forte mais aussi très caricaturale. Dessins assez statiques auxquels je n’ai adhéré qu’ à moitié. Un équivalent dessiné du cinéma de Michael Moore, si vous voulez…

Jack.B.Quick : enfant prodige. D’Allan Moore et Kevin Nowlan. Un jeune prodige en culotte courte des sciences se livrent à toutes sortes d’expériences fantaisistes. Si une tartine beurrée tombe toujours du côté beurre et si un chat retombe toujours sur ses pattes, que se passe-t-il si on beurre le dos d’un chat ? C’est le seul gag qui m’a arraché un sourire dans cette BD chiante comme un jour de mai sous la pluie. J’avoue ne pas accrocher du tout à l’esthétique américaine du « Comic » et préférer, dans le genre, l’hilarante Rubrique scientifique de Boulet.
Mais là, on va dire que je ne suis plus objectif…

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