La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

dimanche, juin 15, 2008

Hommage à Noël Godin (1)

Comme l’événement n’a pas été relayé, il faut le trompeter bien fort : l’anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin vient d’être rééditée et c’est peu dire que c’est un ouvrage indispensable.
Et comme c’est grâce à cet incroyable pavé que j’ai nourri une bonne partie de mes rayonnages de bibliothèque, je vous propose de lui rendre hommage en vous proposant régulièrement (plus ou moins : je n’ai pas de scan chez moi) des couvertures de livres des bons zigues qui figurent dans ladite anthologie et que j'ai acquis depuis une bonne dizaine d'années.
On commence aujourd’hui par le premier rayonnage de ma bibliothèque (dont les trois premiers auteurs occupent quasiment tout l’espace !) Et encore merci à Noël Godin pour les découvertes et à Charles Tatum pour m’avoir offert gracieusement la bibliographie mise à jour du livre.


















Libellés : , , , , , , ,

mercredi, décembre 20, 2006

Retour sur Georges de la Fouchardière

Mes activités diverses et variées m’empêchent de descendre au fond de cette cave autant que je le voudrais. Pourtant, il aurait été de bon ton que je griffonne quelques mots pour saluer la performance du groupe La Ruda salska que j’ai vu en live la semaine dernière. Difficile de décrire l’ambiance électrique qu’ils ont maintenue pendant plus d’une heure et demie : c’était assez incroyable. J’ai déjà vu des concerts survoltés (Deportivo, Luke, Dionysos…) mais je crois que tous sont surpassés par l’énergie de la Ruda. C’est dire !

Revenons à la littérature et à notre cher Georges de la Fouchardière (j’espère que vous n’êtes pas blasés, ô mes dix fidèles lecteurs !). Pour ceux d’entre-vous qui n’auraient pas le courage de relire la note que j’ai consacrée à notre lustucru, je récapitule brièvement. Les œuvres de l’écrivain peuvent se diviser en trois catégories : les romans humoristiques et satiriques dont le niveau est fort inégal (des bijoux de ringardises du style Tibs d’étoupes et nib de tifs côtoyant de plus dépravantes réussites comme la grande rafle) ; des romans d’analyse et/ou psychologiques (la chienne, le plus célèbre ou Joseph Pantois, fils de gendarme, une de ses plus belles réussites) ; enfin, des recueils d’articles que notre auteur a écrit tout au long de sa vie dans divers baveux (surtout dans l’Oeuvre). Les deux bouquins que m’a dégottés ma sœurette relèvent de la dernière catégorie, ma préférée ; celle où Georges de la Fouchardière exprime avec le plus de fougue son indécrottable antimilitarisme, son anticléricalisme rigolard, son mépris des conventions et des idées reçues, son anarchisme goguenard.

Amours…toujours (Montaigne.1932) est, comme son titre l’indique, un recueil d’articles consacré au sujet qui nous passionne tous : l’amour. D’une manière générale, il s’agit de faits divers (crimes passionnels, scandales, vengeances amoureuses, histoires de cocus…) que le maître humoriste commente ironiquement. Grand zélateur des libertés individuelles, de la Fouchardière s’en prend surtout à l’hypocrisie du mariage et à l’horreur du code Napoléon (« Ou bien les deux conjoints sont d’accord pour se séparer…De quel droit un tiers, fût-il revêtu d’une robe de prêtre ou d’une toge de magistrat, prétend-il les maintenir rivés à la même chaîne ? »). Cette apologie du divorce peut paraître bien naturelle à notre époque, elle ne l’était sans doute pas il y a 70 ans ! C’est ce qui frappe dans ce livre par ailleurs un brin répétitif et pas toujours très inspiré : le bon sens d’un regard qui parvient à mettre en relief tout le ridicule qu’il y a à légiférer en matière de mœurs. Outre l’institution du mariage qui est raillée tout le temps, notre homme ridiculise également l’hypocrisie des mœurs, pose sur la sexualité un regard assez décomplexé et libre (à tel point qu’il trouve anormal que les prêtre ne puissent pas se marier lorsqu’il commente un fait divers où il est –déjà- question de pédophilie) et se montre toujours progressiste (malgré une pointe de misogynie ça et là). C’est déjà ça !

Les oies du capitole (Montaigne. 1928) est beaucoup plus folichon. Alors que ses cibles préférées sont généralement les bidasses (Au temps pour les crosses, Vive l’armée…) et les curés (le diable dans le bénitier), La Fouchardière s’en prend cette fois-ci, avec une verve corrosive, au gratin politicard. Sa prose saccageuse ne connaît ici aucune limite et son regard sur la démocratie parlementaire n’a rien de tendre (« Il est vrai que l’habitude des mœurs politiques abolit jusqu’à la notion instinctive du dégoût »). C’est un véritable jeu de massacre où tout le monde y passe : la gauche et la droite, le fascisme (les articles contre la bienveillance dont bénéficie Mussolini sont saignants) et le communisme, les neu-neus de l’Action Française (Léon Daudet est pris à parti plusieurs fois) et les boys-scouts du syndicalisme (« Mais il y a quelque chose qui est clair dans le syndicalisme, c’est la spéculation la plus sûre sur l’instinct le plus fort dans l’âme humaine : la spéculation sur l’égoïsme corporatif qui, substitué à l’égoïsme individuel, prend alors le nom de solidarité. »). Comme le prouve parfaitement sa « profession de foi » (voir note précédente), La Fouchardière est un grand démystificateur qui voit d’emblée le danger des idéologies (qui substituent à la mystique religieuse une mystique terrestre aussi sanguinaire) et qui constate le fiasco de la démocratie représentative engluée dans la boue des compromis électoraux et de l’appétit du pouvoir (il y a des notes très drôles sur les poignées de mains des hommes politiques ou sur la manière dont ceux-ci n’hésitent pas à se renier).
Le livre est à la fois très drôle et très actuel. Personne n’y est épargné, y compris les économistes, les francs-maçons (« Mais je reproche à la religion franc-maçonne ce que je reproche à toutes les autres religions. Ce culte sans dogmes n’est pas un culte sans rites et sans mystères. Il me semble désobligeant, comme les autres, par le charlatanisme de ses prêtres et par les allures cafardes de ses dévots ») et ceux qui entretiennent la peur contre la franc-maçonnerie et en font la cause de tous les malheurs du monde…
Une petite merveille.

Libellés :

dimanche, décembre 10, 2006

Profession de foi

Vous l’avez constaté, nous entrons dans la période pénible de la grande mascarade électorale. En guise d’antidote à cette grotesque foire d’empoigne où d’ineptes politicards vont rivaliser de démagogie et de bassesse pour vous convaincre qu’ils détiennent une solution miracle que vous avez en vous, je vous livrerai plus ou moins régulièrement des textes résolument anti-« soufflage universel ». Pour commencer, nous vous proposons une chronique maroufle de Georges de la Fouchardière dont je vous ai déjà parlé et sur lequel je reviendrai bientôt puisque ma sœur (loué soit son nom !) m’a déniché deux de ses ouvrages. L’exemple de la prose saccageuse du bonhomme que je vous offre vient des Oies du capitole (éditions Montaigne. 1928).

***

Dans l’espoir de comprendre enfin quelque chose à la politique, au panachage, au Cartel des Gauches et aux autres trucs de la concentration républicaine, j’ai assisté à une réunion où tous les candidats du premier secteur devaient s’expliquer en seize rounds…Alors, j’ai compris ; j’ai compris que les candidats n’y comprenaient absolument rien.
Les uns sont venus dire que tous irait bien pourvu que ça dure. Les autres sont venus dire que tout irait bien pourvu que ça change. Mais il y a un candidat qui a fait l’unanimité dans l’assemblée ; dès qu’il a paru sur l’estrade, tous les auditeurs ont crié joyeusement, d’une seule voix : « Il est saoul ! » Or c’est le seul qui n’ait pas dit de bêtises ; il est vrai qu’on ne lui a pas permis de parler.
Mais, parmi tant d’orateurs qui exprimaient le mécontentement public, j’ai été surpris de constater que pas un seul n’avait inscrit dans son programme la réforme essentielle, urgente, indispensable : la révision de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui est complètement ratée dans sa formule et dans ses résultats, comme tout le reste de la révolution.
L’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme devrait être ainsi conçu : Tout citoyen a le droit de manger. Dans une société civilisée, tout homme a droit à un minimum de nourriture, c’est-à-dire au pain quotidien. Il est monstrueux que les boulangers vendent le pain. Le pain doit être distribué gratuitement et à discrétion par le gouvernement, même aux citoyens qui ne travaillent pas. Car l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme doit se formuler comme suit : nul n’est obligé de travailler s’il n’a pas envie de travailler.
Il est vrai que la première loi édictée par le premier législateur est celle-ci : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front… » Mais dans le pain il y a déjà la sueur du boulanger ; quand on y songe, c’est plus que suffisant.
Vous pensez peut-être que, si le pain quotidien est gratuit, personne ne voudra plus travailler. C’est une erreur ; il y aura des gens pour qui travailleront pour mettre du beurre sur leur pain ; il y aura des gens qui travailleront pour s’offrir des poules ou pour offrir à leurs poules des colliers de perles et des petites Citron… (Et il y a encore les gens vicieux, qui travaillent pour le plaisir de travailler.)
Et voilà le troisième article de notre Déclaration des Droits de l’Homme : Tout citoyen a le droit de mourir dans son lit.
Non, nous ne demandons pas la suppression de la guerre… Il y a trop de gens en France qui aiment la guerre et qu’il serait dangereux de contrarier. Il faut les laisser libres de se battre ; mais qu’ils n’emmènent pas les autres de force…Le jour de la mobilisation, chacun doit être libre de rester couché s’il préfère rester couché, sans être obligé de se faire porter malade.
Reste à déterminer la forme de gouvernement. L’idéal idéal serait sans doute « pas de gouvernement du tout ». Mais les électeurs veulent tous un gouvernement, et un candidat doit partager les opinions de ses électeurs.
Alors l’idéal relatif du gouvernement c’est un gouvernement personnel, c’est-à-dire un type que les citoyens puissent implorer, engueuler et au besoin guillotiner.
Un roi.
Mais pas un roi inamovible. Un roi qui est roi de naissance est insupportable parce qu’il se croit tout permis et que personne n’ose rien lui dire.
Que pensez-vous d’un roi élu pour un an, ou plus exactement tiré au sort parmi l’élite de la population ? … (Je veux dire parmi ceux qui ont obtenu de leur marchande de journaux une carte de lecteur assidu du Matin. Et le Matin organise ce tirage au sort comme toutes les autres loteries.)
Le gagnant monte sur le trône sous le nom de Durand XIII ou de Taponnier XVII. Il est entouré pendant son règne de quatre agents qui l’empêchent de se sauver et son pouvoir est absolu.
Mais au bout de douze mois, jour pour jour, il passe en cour d’assises. Il est jugé sur ses actes et d’après le témoignage de ses sujets.
S’il ne s’est pas conduit proprement pendant son règne, il est condamné à mort et exécuté dans les vingt-quatre heures. S’il s’est conduit proprement, il est acquitté avec félicitations, il a droit à une petite retraite et il prend part, chaque année, au banquet de l’Association amicale des anciens Rois de France.
Et puis on procède au tirage au sort de son successeur, qui monte sur le trône sous le nom de Stéphane VII ou de Lausanne XXI (c’est pour dire que n’importe qui peut faire un bon roi, à condition d’être surveillé de près et sous la menace de la guillotine).
Voilà donc mon étiquette politique : « la royauté tempérée par un régicide périodique. »

Libellés : ,

dimanche, juillet 16, 2006

Si mon ordinateur fonctionnait...

… Je vous aurais offert une nouvelle livraison de mes notes de lectures. Mais voilà que les titres s’accumulent et que je ne pourrais désormais plus faire bref. Faute de mieux, je me contenterais d’un rapide listing de tous les auteurs dont j’aurais aimé vous parler.

Pierre Loüys (Mimes des courtisanes , Psyché . En attente : Sanguines) Je ne me lasse pas de découvrir l’œuvre de cet écrivain esthète et raffiné, fasciné par la culture grecque. Maintenant, j’avoue que j’aimerais beaucoup découvrir ses pages licencieuses qu’il a publiées sous le manteau.

Octave Mirbeau (les affaires sont les affaires). Trompetons une fois de plus le génie de cet écrivain féroce ! Sa pièce est une pure merveille, une attaque au vitriol contre la bourgeoisie financière et la corruption du régime parlementaire de la troisième République. Un siècle plus tard, le regard satirique de Mirbeau est toujours d’actualité.

Catulle Mendès (la messe rose). C’est peu dire que le gendre de Théophile Gautier est aujourd’hui bien oublié. C’est dommage car son œuvre, très influencée par le Parnasse, recèle de bien jolies choses comme ces petits contes d’un érotisme très fin de siècle. Mendès est une figure assez typique d’une certaine littérature décadente que je goûte particulièrement.

Sacha Guitry (le veilleur de nuit, Françoise, Monsieur Prudhomme a-t-il vécu ?, Un soir quand on est seul + Pages choisies et Réflexions). Pas de pièces majeures dans celles que j’ai découvertes mais néanmoins cet esprit typique du grand dramaturge qui me réjouit tant car il ne respecte rien.

Georges Bernanos (Sous le soleil de Satan, la joie, Le chemin de la Croix des âmes. En attente : Nous autres français, Dialogues de Carmélites) . Je poursuis ma découverte du grand écrivain catholique. Si la noirceur âpre de ses romans me séduit, j’avoue que ma préférence va pour ses écrits « politiques ». Le chemin de la Croix des âmes est un recueil de ses textes extraordinaires publiés pendant la seconde guerre mondiale où Bernanos prouve une fois de plus ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un homme libre.

Oscar Wilde (Salomé) . Pièce symboliste rédigée directement en français. Ce n’est pas forcément l’œuvre que nous préférons mais rien de ce qu’a écrit l’immense Oscar Wilde ne nous laisse indifférent…

Albert Paraz (le poète écartelé). Ses partis pris virulents et ses amitiés désastreuses (il fut l’un des seuls à soutenir mordicus Céline après la Libération) ont valu à Paraz un ostracisme regrettable qui perdure aujourd’hui. C’est dommage car outre ses splendides pamphlets, ses romans valent le coup, à l’image de ce petit récit situé au 16ème siècle où l’auteur évoque avec beaucoup de malice les rapports de l’artiste et du Pouvoir.

Claude Farrère (les petites alliées, les hommes nouveaux). Les deux romans de cet ancien officier de marine féru d’exotisme nous offre un aperçu contradictoire de ses diverses facettes. D’un côté, les petites alliées, très beau portrait de demis-mondaines permettant à l’auteur de tracer un tableau sensuel et subtil des mœurs de la société toulonnaise ; de l’autre, un roman qui fait à la fois l’apologie du colon et de « l’homme nouveau » de l’époque (le bourgeois épais et libéral) tout en gardant une certaine nostalgie pour les valeurs chevaleresques d’antan. Le premier de ces deux livres mérite le coup d’œil.

Jules Vallès (les réfractaires). Intéressant recueil de contes et d’enquêtes journalistiques consacrés aux « excentriques » (les sans-logis, les doux-dingues, les artistes ratés et miséreux…) de Paris.

Léon Daudet (Devant la douleur, La police politique. En attente : Fantômes et vivants). C’est une note entière qu’il faudrait consacrer au fils d’Alphonse Daudet, personnage peu sympathique politiquement (royaliste, nationaliste, antisémite, figure de proue de l’Action française …) , assez mauvais romancier mais chroniqueur hors-pair de son époque. Les souvenirs qu’il a laissés sont prodigieux, à l’image de ce Devant la douleur où il évoque avec une verve qui n’appartient qu’à lui ses années à la fac de médecine. Portraits saisissant des « morticoles » (dont le professeur Charcot) mais également du monde littéraire et artistique de l’époque. C’est passionnant. Ses pamphlets m’intéressent également par leur véhémence même si je me situe à l’exact opposé de ses opinions. La police politique est intéressant car il nous offre le regard de Daudet sur les évènements du 6 février 1934 (la tentative avortée de coup d’état réalisé par les camelots du roi).

Georges Feydeau (Occupe-toi d’Amélie). Un classique du vaudeville qui doit prendre tout son sel lorsqu’il est joué dans la mesure où l’auteur soigne avant tout la mécanique du rire (on est impressionné par les précisions données par les didascalies qui font de la pièce un mécanisme d’horlogerie très précis)

Maurice Maeterlinck (l’oiseau bleu) . Pièce symbolique extrêmement casse-burnes.

René Fauchois (Rivoli). Les exploits de Napoléon lors de la bataille de Rivoli pour une pièce suintant l’urine de bidasse et le patriotisme le plus abject. Une horreur nationaliste !

Pierre Veber et Henry de Gorsse (la gamine) / Robert de Flers et GA de Caillavet (Papa). Deux antédiluviennes pièces de boulevard qu’on découvre avec le même plaisir qu’un film d’Emile Couzinet. Du nanar rigolo et désuet à souhait…

GB. Shaw (la maison des cœurs brisés). Encore un dramaturge dont je goûte avec plaisir la liberté de pensée. Ici, il nous livre un tableau Tchekhovien de la société anglaise à la veille de la première guerre mondiale.

Tristan Bernard (les moyens du bord, le petit café, la gloire ambulancière, Jeanne Doré). Mis à part Jeanne Doré, pièce mélodramatique écrite pour Sarah Bernhard et qui rappelle un peu Aux abois (adapté au cinéma il y a peu par Philippe Collin), on retrouve ici l’esprit sarcastique de Tristan Bernard et sa manière d’égratigner une société où règne en unique maître l’argent.

Cami (les nouveaux paysans). Il me faudra vous parler plus longuement de celui que Chaplin considérait comme « le plus grand humoriste au monde » et qui n’aurait pas démérité dans l’anthologie de l’humour noir de Breton. Ici, il s’agit de petits contes mêlant les calembours les plus youpitants, les allusions sarcastiques aux mœurs de l’époque (le retour à la terre : le recueil date des années Pétain) et un certain humour macabre assez caractéristique de celui qui commença comme dessinateur et conteur au Petit corbillard illustré !

Georges de la Fouchardière (Vive l’armée) Je ne reviens pas sur cet auteur dont je vous ai déjà parlé longuement sauf pour vous dire que j’ai dévoré ce recueil de textes antimilitaristes dont la verve satirique n’a pas vieilli…

Adolphe Retté (Du diable à Dieu. En attente : Quand l’esprit souffle) Figure totalement oubliée de la littérature fin de siècle ; Retté est assez typique de l’intellectuel français dans la mesure où il fut une parfaite girouette (Sollers n’a rien inventé !), passant de l’anarchisme le plus splendouillet au catholicisme le plus bégueule et terminant sa vie dans les bras de l’infâme Maurras. Du diable à Dieu est en fait le récit édifiant de sa conversion. Une curiosité même si j’avoue que j’aimerais désormais découvrir les textes subversifs de Retté…

Siné (Siné Massacre) . Avec Willem, Siné est certainement la dernière personne qui nous pousserait à acheter Charlie-Hebdo aujourd’hui, canard autrefois subversif et rallié aujourd’hui à l’Europe des marchands. J’ai dégotté en poche un recueil des meilleurs dessins de Siné et c’est superbe ! Même si les cibles sont souvent les mêmes (les flics, les curés, les militaires, De Gaulle, l’état d’Israël…), son anarchisme sectaire demeure salutaire en ces temps de défaite de la pensée…

Pierre Kropotkine (Parole d’un révolté). Les écrits d’un des plus célèbres « boy scout » de l’anarchie. Même si on peut trouver naïve la foi de Kropotkine dans le progrès, la science et l’avènement de la Révolution, on doit aussi concéder que ses analyses sur le capitalisme et sur l’Etat sont assez percutantes et qu’elles nous consolent des « gnôleries » [Emile Pouget] du « socialisme autoritaire ».

Amédée Ayffre (Cinéma et foi chrétienne. Eh ! Eh !) Lu par pur ostrogotherie. Un monument d’ennui qui n’a rien à envier aux analyses soporifiques d’un Emmanuel Burdeau…

Félicien Champsaur (l’arriviste. En attente : Nora, la guenon devenue femme) Encore un écrivain « fin de siècle » que je suis en train de découvrir. L’arriviste est un tableau saisissant des mœurs corrompues de la société française en 1900. Il fleure bon cette littérature décadente typique de la belle époque et son érotisme faisandé. Encore un grand auteur oublié qu’il faut redécouvrir…



Libellés : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

samedi, mai 13, 2006

Note de lectures

Ne me sentant pas toujours capable d’écrire une note sur chacune de mes lectures, je vous propose un bref panorama de quelques unes de mes dernières découvertes. Le tout sera un peu fouillis mais bon …

Romans, Nouvelles.

L’attrape-cœur de J.D.Salinger. J’aurais aimé consacrer plus de lignes à ce magnifique roman que j’ai découvert il y a déjà quelques mois. Avec ce récit de la fugue d’un jeune homme renvoyé de son collège qui préfère errer quelques jours dans New York plutôt que d’affronter le regard de ses parents ; Salinger capte à merveille ce que j’appellerais volontiers l’essence de l’adolescence. Même si ce livre a plus de 60 ans, que les « trop fort » ont désormais remplacé les « ça me tue » ; Salinger traduit à merveille, dans une langue à la fois proche du langage parlé et très travaillée, l’état d’esprit de cet âge prit entre l’enfance et l’âge adulte. Entre parcours initiatique, crainte de devoir se conformer à la triste compagnie des adultes et révolte indécise ; le jeune anti-héros de Salinger renvoie une image pleine d’humour et d’émotion de ce qu’est l’adolescence. Ca m’a tué !

***
Je ne m’appesantirai pas sur Georges de la Fouchardière puisque j’ai déjà consacré une longue note à ce lustucru. Après son récit de voyage (Au pays des chameaux), j’ai donc lu La grande rafle qui m’a un tantinet déçu. Le livre est certes amusant et présente un héros moultement sympathique puisqu’il s’agit d’un savant fou qui a mis au point un rayon capable d’influer sur la volonté humaine. Il utilise sa découverte à bon escient en débarrassant Paris de tous ses parasites (préfets, financiers, académiciens, politicards…). Malheureusement, mis à part quelques passages très youpiteux, le livre ne prend pas assez parti pour ce brave révolutionnaire pacifiste (toutes ses victimes sont enfermées dans un grand château et bien traitées) et préfère se ranger derrière un très conformiste (quoique chaud lapin) petit journaliste. De plus, le livre brocarde de manière un peu démagogique l’art contemporain et se vautre parfois même dans quelques réflexions racistes (une alter ego de Joséphine Baker est invitée à « remonter dans son arbre »). Au vue des autres livres de La Fouchardière, je parierais volontiers que les aspects les plus déplaisants de La grande rafle sont à mettre sur le compte du co-auteur du livre, à savoir Clément Vautel, le déplorable auteur de Mon curé chez les riches.

***
Restons dans les auteurs oubliés en exhumant le nom de Claude Farrère. A la fin du XIXème et au début de XXème siècle, la mode est à l’exotisme. Le proche et l’extrême Orient fascinent les petits occidentaux. Combinant les métiers de militaire et d’homme de lettres, Claude Farrère va, en bon disciple de Pierre Loti, écrire une quantité de récits de voyages, de romans et de nouvelles ayant pour cadre de lointaines contrées. L’homme qui assassina est assez caractéristique de ce goût pour l’exotisme. Dans ce roman où l’on suit un diplomate français en mission en Turquie et ses tentatives d’aider une belle dame mal-mariée avec un diplomate anglais, Farrère privilégie l’atmosphère au romanesque et se complait dans des descriptions que j’ai, pour ma part, trouvé assez emmerdantes. Ceci dit, le livre a des qualités d’écriture et recèle de fort beaux passages entre notre héros et la femme dont il devient secrètement amoureux. De plus, l’auteur pose un regard totalement fasciné sur la civilisation turque qu’il contemple et ne verse ni dans le paternalisme colonialiste, ni dans le racisme. Au contraire, comme son héros, il semble fuir les ambassades et fustiger la corruption occidentale sur le pays. C’est suffisamment rare pour susciter l’intérêt.
Les spécialistes de l’écrivain signalent à notre attention ses contes et nouvelles fantastiques. Je suis en train de lire L’autre côté…, un de ces recueils de contes insolites. Ce n’est pas désagréable quoique un peu inégal. Certains sont assez percutants et valent le coup, d’autres sont de fumeuses considérations oniriques où l’auteur se complait dans la description de rêves inintéressants. A mi-parcours, je dirais néanmoins que ça reste une curiosité à parcourir…

***
ESSAIS

Les grands cimetières sous la lune de Georges Bernanos. En raison de son austère stature d’écrivain et penseur catholique, j’avoue que je n’avais jusqu’à présent pas mis le nez dans les œuvres de Bernanos. N’ayant jamais pu trouver attrayant un titre comme Dialogues de carmélites et ne connaissant de l’auteur que quelques adaptations cinématographiques de ses romans (Le journal d’un curé de campagne et Mouchette de Bresson, Sous le soleil de Satan de Pialat) , je dois reconnaître également que la découverte de La France contre les robots, sublime pamphlet écrit après la Libération, fut pour moi un choc. Du coup, j’ai déniché chez un petit libraire ces Grands cimetières sous la lune, livre non moins étonnant que le précédent cité. Etonnant parce que Bernanos a été formé à l’école Drumont (cette nauséabonde crapule, auteur de La France juive) et de l’Action Française, qu’il se revendique royaliste et catholique et qu’il avait tout, a priori, pour prendre le parti des sbires de Franco pendant cette fameuse guerre d’Espagne qui est l’objet du livre. Or il s’avère qu’il va prendre le parti inverse en dénonçant avec une rare virulence les exactions commises par le régime du « caudillo » et la lâcheté de l’Eglise qui va se rallier derrière une si fécale figure. D’une certaine manière, l’écrivain dénonce la lâcheté petite-bourgeoise des « Bien-pensants » qui frétillent d’angoisse dès qu’on agite le spectre rouge du communisme et préfèrent renoncer à leur libre-arbitre et leur liberté en choisissant le camp de la force dictatoriale. Inutile de préciser que dans les pamphlets de Bernanos se trouvent des réflexions qui sont encore aujourd’hui d’une rare actualité…

***
Fustiger le bourgeois , tel a été également la tâche qu’a menée avec une incroyable rage un autre grand auteur catholique : Léon Bloy. A l’inverse de Bernanos qui ne m’attirait pas jusqu’à présent, j’ai toujours goûté avec délice la prose furibarde et hargneuse du « Vieux de la montagne ». Je connaissais ses deux principaux romans (la femme pauvre, le désespéré), son journal intime (à lire absolument) et quelques uns de ses pamphlets mais je n’avais pas lu Exégèses des lieux communs que j’ai déniché en livre de poche pour une somme dérisoire.
« Le vrai Bourgeois, c’est à dire, dans un sens moderne et aussi général que possible, l’homme qui ne fait aucun usage de la penser et qui vit, ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, l’authentique et indiscutable Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules ». Bloy entreprend donc de lister toutes ces formules (« Il n’y a pas de plaisir sans peine », « la pluie et le beau temps » , « l’argent ne fait pas le bonheur » …) et se livre à des interprétations aussi féroces que drolatiques. Plutôt que de longs discours, laissons parler l’auteur lorsqu’il se livre à une exégèse du lieu commun : « Etre dans le commerce… » :
« Le mensonge, le vol, l’empoisonnement, le maquerellage et le putanat, la trahison, le sacrilège et l’apostasie sont honorables, quand on est dans le commerce. « A plat ventre devant le client », disait un jour devant moi une patronne de café à un de ses garçons, « toujours à plat ventre, quand on est dans le commerce. ». Percutant !

THEATRE.

Lu quelques pièces de l’immense Jarry (Ubu enchaîné, Ubu sur la butte). Je vous fais grâce d’une exégèse mais lorsqu’on a humé l’ « Umour » du bonhomme, on ne peut plus entendre un chef d’état ou un politicard démagogue (pléonasme) de la même manière. Le théâtre ubuesque reste une fabuleuse entreprise de démystification.

***
Jean Richepin. Le chemineau.

Si l’immense Brassens n’avait pas eu la judicieuse idée de mettre en musique quelques uns de ses poèmes (Philistins, le sublime les oiseaux de passage…) , la nom de Jean Richepin serait lui aussi tombé dans les oubliettes du temps. C’est dommage car un homme qui se déclara « ennemi de la race blanche qui a inventé le foyer, la famille, la patrie, l’idéal et les dieux » ne pouvait pas être mauvais. Il y a donc de bonnes choses à calotter chez Richepin, que ce soit ses poèmes, ses romans ou ses contes fantastiques tordus (le coin des fous fait partie de ses rares œuvres à être rééditées de nos jours) . Parmi ces bonnes choses, ce goût immodéré de l’auteur pour les « hors-classes », les parias de tout type, qu’ils soient gitans (Miarka, la fille à l’ourse) ou vagabond libertaire comme ce Chemineau. Le drame (en vers !) est ici très classique (un mariage entre deux familles n’appartenant pas aux mêmes couches sociales est l’un des principaux enjeux de la pièce) mais contient néanmoins cette chouette profession de foi du héros :
« Là ! maintenant, voici. J’ai pour premier principe
De m’aller promener, libre, le nez au vent,
Quand il m’en prend envie ; et ça me prend souvent.
J’ai pour second principe, et n’en veux pas démordre,
D’envoyer promener quand on me donne un ordre.
Autrement dit, je suis un mauvais garnement,
Roulant en vagabond la grand’route, et l’aimant,
Travaillant pour manger, tout juste, et qui préfère,
Quand c’est son goût, ne rien manger, mais ne rien faire. »

BROCHURES, REVUES.

Internet est une belle invention. Grâce à la toile, je complète peu à peu ma collection de Fascination. Je me réserve l’occasion de revenir sur cette fabuleuse revue (créée et menée de main de maître par Bouyxou), une des plus passionnantes de la fin des années 70, début des années 80 (avec le Hara-Kiri de Choron).

Les deux derniers numéros des Cahiers du cinéma m’ont paru, par contre, assez consternants de médiocrité. J’ai du mal à saisir l’orientation de la revue qui ne semble plus désormais envisager le septième art autre part qu’à l’école ou au musée (au secours !). Quand au traitement des films, entre les faramineuses dithyrambes pour OSS 117 et V pour Vendetta et une notule condescendante pour Ruiz, on reste rêveur…

***

« Un gros commerçant proclamera sur ses affiches publicitaires : « il est interdit d’interdire de vendre moins cher (E.Leclerc), un autre : « Tous unis contre la vie chère » (Intermarché).
[…]
Quel fut ce bon temps où les sans-culottes plantaient leurs fourches dans le postérieur des sinistres possédants, aristocrates ou bourgeois, pour chasser ces parasites de leurs assemblée nationale et hôtels particuliers. Quel est ce mauvais temps où les possédants se font les propagandistes de la « rebelle attitude », afin de nous faire avaler l’amer venin de la servitude démocratisée. »
Cette judicieuse réflexion (parmi d’autres) se trouve dans une brochure intitulée Le publicitaire (n°11, Mars 2006) qu’on peut trouver pour une somme dérisoire (30 centimes) dans toutes les bonnes librairies (« la mémoire du monde » à Avignon, « la machine à lire » à Bordeaux, « Le sphinx » à Grenoble, « Meura » à Lille, « la Gryffe » et « La plume noire » à Lyon, « Nautilus » à Paris…). Sa lecture est hautement recommandable.

BD.

Diable, j’ai été trop long ! Alors très rapidement, en ordre décroissant.

Retour au collège de Riad Sattouf. Un vrai régal ! un jeune auteur de BD fait toujours des cauchemars à 27 ans où il se revoit au collège. Pour exorciser cette angoisse, il décide de réintégrer une classe de 3ème dans un lycée parisien ultra-chic. Sattouf croque avec un humour constant et une rare justesse ces fils de riches qui ne sont finalement que des ados comme tous les autres (obsédés par le cul et la mode). Ce n’est jamais condescendant ni paternaliste et malgré tous leurs défauts, on s’attache vite à ces jeunes gens (la petiote qui tombe amoureuse du dessinateur est extrêmement touchante).

Le combat ordinaire de Manu Larcenet. Une chouette découverte (ben ouais, ce n’est pas original mais je n’y connais rien en BD !). Cette histoire d’un photographe vaguement névrosé, de ses relations avec ses parents, son frère et sa copine m’a paru à la fois juste et profonde. Les personnages sont croqués avec délicatesse et l’auteur parvient à leur donner de l’épaisseur en quelques cases. Comme ce récit intimiste n’est pas dénué d’humour, la lecture s’avère tout à fait plaisante.

Cour Royale de Jean-Marc Rochette et Martin Veyron. Gros pastiche (avec jeux de mots et langage d’époque ad hoc) des BD historiques avec cette histoire de perruquier qui arrive à la cour avec sa fille qui attire toutes les convoitises des nobles et même du roi. Rigolo.

Une épaisse couche de sentiments de Sébastien Gnaedig et Philippe Thirault. Une bande dessinée située au cœur du monde impitoyable des ressources humaines avec des types aux dents de requins qui licencient à tour de bras. Histoire assez forte mais aussi très caricaturale. Dessins assez statiques auxquels je n’ai adhéré qu’ à moitié. Un équivalent dessiné du cinéma de Michael Moore, si vous voulez…

Jack.B.Quick : enfant prodige. D’Allan Moore et Kevin Nowlan. Un jeune prodige en culotte courte des sciences se livrent à toutes sortes d’expériences fantaisistes. Si une tartine beurrée tombe toujours du côté beurre et si un chat retombe toujours sur ses pattes, que se passe-t-il si on beurre le dos d’un chat ? C’est le seul gag qui m’a arraché un sourire dans cette BD chiante comme un jour de mai sous la pluie. J’avoue ne pas accrocher du tout à l’esthétique américaine du « Comic » et préférer, dans le genre, l’hilarante Rubrique scientifique de Boulet.
Mais là, on va dire que je ne suis plus objectif…

Libellés : , , , , , , , , , , , , ,

lundi, mai 01, 2006

Eloge de Georges de la Fouchardière



Si Jean Renoir et Fritz Lang (la rue rouge) n’avaient pas eu la judicieuse idée de porter à l’écran son roman La chienne, il est fort probable que la postérité aurait totalement enterré le nom de Georges de la Fouchardière. Oubli fort regrettable et d’autant plus étonnant que, comme le souligne Noël Godin dans son indispensable Anthologie de la subversion carabinée, « Georges de la Fouchardière a pourtant connu pendant trente ans en France la baleste popularité d’un Henri Rochefort ou d’un Tristan Bernard… »

Le hasard faisant bien les choses, je viens de revoir le film de Renoir juste après avoir fini Au pays des chameaux, dégotté à vil prix chez un petit libraire d’occasion, récit de voyages où l’auteur raconte avec un humour goguenard et sarcastique son séjour en terres tunisiennes et algériennes. Ecrit en 1925, on pouvait craindre le regard condescendant du colon arrogant. Il n’en est (presque) rien et si La Fouchardière raille quelques coutumes locales, il utilise certaines transpositions pour s’en prendre à ces cibles favorites, l’armée et la religion.
Car comme le note Clément Vatel (avec qui il a écrit plusieurs romans en collaboration, notamment la grande rafle que ma sœur vient de me ramener d’Egypte, quand je vous dis que le hasard fait bien les choses !) :
« Georges de la Fouchardière était anarchiste et il l’est resté. Ses milliers d’articles pourraient être, pour la plupart, répartis en deux catégories :
1- Les sarcasmes contre les maréchaux, les généraux, les officiers supérieurs, les officiers subalternes, les sous-officiers, surtout les adjudants.
2- Les sarcasmes contre le pape, les cardinaux, les évêques -surtout Mgr Grente, évêque du Mans et académicien-, les chanoines, les curés, les vicaires et l’abbé Bethléem, censeur entre tous sévère, qui met à l’index, son index à lui, jusqu’aux romans de Zénaïdes Fleuriot, déclarés dangereux pour les mœurs et pour la foi ! »

Nous verrons que notre amuseur ne limitait pas ses attaques à ces deux seules cibles. Pour l’heure, contentons-nous de vous signaler que ses livres (qu’on débusque encore relativement facilement chez les bouquinistes ou dans les braderies, ne vous en privez pas !) peuvent également se répartir en deux catégories.

Primo, des romans soit rigolards (la plupart du temps), soit dramatiques comme cette fameuse Chienne où un modeste employé d’une compagnie de bonneterie, marié à une douairière acariâtre, succombe au charme d’une petite prostituée. Celle-ci, poussée par son souteneur, va abuser du brave homme en lui soutirant un maximum d’argent. Le roman n’est ni mon préféré de l’auteur tout comme le film n’est pas mon préféré de Renoir même si Michel Simon fait merveille dans le rôle de cet homme discret soudain dévoré par les flammes de la passion. La fameuse scène où il assassine Lulu est assez fabuleuse (le désarroi de l’homme et le rire terrible de la femme, comme dans Parfait amour ! de Catherine Breillat ). Dans ses romans d’analyse, Georges de la Fouchardière faisait montre d’un pessimisme noir et d’un désabusement teinté de misogynie. Dans le genre, son roman le plus réussi reste, à mon sens, Joseph Pantois, fils de gendarme, un bijou où l’auteur décrit l’itinéraire d’un jeune homme timide qui, du catéchisme à l’armée en passant par l’incarcération scolaire, verra son destin brisé par les institutions et les ridicules conventions sociales. Outre les formidables missiles que La Fouchardière lance contre l’armée, la police, l’école, la religion ; ce roman est l’un des plus beaux jamais écrits sur la timidité (« …car les hommes timides, par un paradoxe de la nature, sont toujours des hommes sensibles. Les femmes se moquent d’eux, comme il convient, les femmes n’aiment que les hommes qui se moquent d’elles. »).
Je connais moins bien ses romans gaguesques. La grande rafle a une très bonne réputation chez les deux seuls zélateurs de Georges de la Fouchardière que je connaisse (Godin mais aussi Jean-Pierre Bouyxou qui lui consacra un très bel article dans le numéro 29 de Fascination) .
Pour ma part, j’ai aussi trouvé très intéressant Histoire d’un petit juif (1938), conte philosophique à la manière du Candide de Voltaire où l’auteur suit les pérégrinations d’un petit juif dans l’Europe troublée d’avant-guerre et dresse un panorama de la folie des hommes qui allait les mener à la seconde guerre mondiale (pour les amateurs de curiosité, La Fouchardière brocarde de manière très drôle au détour d’une page l’antisémitisme hystérique de Céline dans ce livre).
Pacifiste convaincu, La Fouchardière sera de ceux qui pensent qu’un pacte avec Hitler est préférable à une nouvelle guerre mondiale. Résultat, il continue à écrire sous l’Occupation dans l’Oeuvre du sinistre Déat, ce qui lui vaudra des ennuis à la Libération et son exclusion de la Ligue internationale contre l’antisémitisme. Il meurt en 1946, abandonné de tous et c’est peut-être cette triste fin qui commande l’ostracisme dont il est victime aujourd’hui.
Reste une flopée de romans terriblement inégaux. Je n’en ai pas lu énormément mais il est vrai que sa série relatant les aventures d’un héros franchouillard surnommé « le bouif » ou son Tibs d’étoupe et Nib de tifs , équivalent littéraires possible des films d’Emile Couzinet, ne peuvent intéresser que les amateurs d’invraisemblables nanars (j’en suis !).


Deusio, les recueils des innombrables articles que La Fouchardière donne à la presse (grand public ou anar). Ces youpitants pamphlets constituent la part la plus « actuelle » de l’œuvre de l’auteur et conservent une verve qui mériterait des rééditions. Je pense à ce superbe brûlot antimilitariste intitulé Au temps pour les crosses (« Je ne déteste pas l’homme qui est sous l’uniforme, je déteste l’uniforme qui se trouve sur l’homme parce qu’il est le signe d’une servitude ou l’instrument d’un prestige abusif et fallacieux ») ou encore à Balles sans résultat.
Là encore, je n’ai pas réussi à trouver tous les titres qui m’intéressent mais il est probable que son Vive l’armée ! ou le diable dans le bénitier doivent valoir leur pesant de cacahuètes.
J’ai par contre déniché le superbe les médecins malgré nous où les saillies de La Fouchardière sont une fois de plus virulentes et font souvent mouche. J’aime particulièrement la manière dont il fustige la servitude volontaire chère à La Boétie.
C’est sur cette citation que je vous laisserai mais si vous croisez au hasard d’une foire aux livres le nom de La Fouchardière, n’hésitez pas à y jeter un œil, ça vaut le détour…

« Ce n’est pas le médecin, c’est le malade.
Ce n’est pas le tyran, c’est l’opprimé.
Ce n’est pas le général, c’est le troufion de deuxième classe.
On nous embête en voulant toujours nous apitoyer sur les victimes ; les victimes choisissent leur bourreau et vont le chercher. Jamais on ne flétrira assez la passivité et la résignation de la victime, et sa complaisance qui est de la complicité. Car les victimes représentent le nombre et la force. »
[…]

« Je dénonce les victimes, seules responsables des maux dont elles souffrent. Les victimes : le malade, le contribuable, le soldat… »

* * *

« Il faut haïr les bourreaux, mais il faut se méfier des victimes. » (Didi, Niquette et Cie)

Libellés : , , , ,