La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

dimanche, décembre 27, 2009

L'esprit de 68

*Hara-Kiri (1960-1985) : La pub nous prend pour des cons. La pub nous rend cons. Présenté par Cavanna (Hoëbeke. 2009)
*Siné, 60 ans de dessins (Hoëbeke. 2009)





On aurait tort de réduire les deux magnifiques albums que publient les éditions Hoëbeke au seul « esprit de 68 » mais il est évident que les deux « phénomènes » analysés dans ces livres ont été marqués durablement par les secousses du joli mois de Mai tout en ayant, par ailleurs, contribué à leurs manières à préfigurer les « évènements ».

Après Hara-Kiri, les belles images, voilà un nouvel album consacré à la revue mythique créée par le professeur Choron et Cavanna. Cette fois, il est exclusivement dédié aux désopilantes fausses publicités qui émaillèrent la publication lors des vingt-cinq années où elle sévit. Inutile de dire que ces pastiches n’ont pas pris une ride et qu’on reste parfois même sidéré par une audace difficilement imaginable aujourd’hui. L’esprit « bête et méchant » de la revue fait merveille ici nous rappelle de façon salutaire qu’on peut effectivement rire de tout à condition de le faire de manière intelligente.
Si les textes anti-pubs de Cavanna, aussi justes soient-ils, qui émaillent ce joli livre d’images paraissent parfois un peu convenus ; on doit reconnaître aussi à l’auteur des Ritals d’avoir quelques éclairs de colères assez bienvenus :




« Incroyable, mais vrai. Ce harcèlement, ce martelage, cette persécution, cette obsession, ce décervelage, ce viol, ce sirop, cette goujaterie, cette vomissure, ces sourires répugnants de vénalité, ces « idées » laborieusement mises au point par des spécialistes de la psychologie profonde du connard tout-venant, cette bonhomie hypocrite, cette monstruosité rongeuse de vie, tout cela, nous seulement, vous le supportez, mais encore vous l’avalez, vous l’enfournez, vous vous en goinfrez, vous vous y plongez, vous le laissez couler en vous et vous emplir tout, ça vous dégouline par la bouche, par les oreilles, par les yeux, par tous les trous, avec, peut-être, parfois, soyons justes, un soupçon d’agacement, mais VOUS ACHETEZ ! Vous obéissez ! Au doigt et à l’œil ! Vous y courez ! Vous avez peur qu’il n’y en ait plus pour vous ! Vous tremblez de n’avoir pas à temps le tout dernier machin, la toute dernière bagnole, que le voisin l’ait avant vous ! Vous faites exactement ce qu’ils ont décidé que vous feriez, les mercantis, les marchands de merde, les laveurs de cerveau, les tentateurs au nez rouge. »



Collaborateur à Hara-Kiri et Charlie-Hebdo, la (longue) carrière de Siné dépasse largement le cadre de ces deux publications. De ces premiers dessins publicitaires (et oui !) pour la RATP jusqu’à la création de Siné-Hebdo en passant par ses collaborations à Lui, L’Express, Droit de Réponses et la création de ses propres journaux (Siné-Massacre, L’enragé), cet album permet de revenir sur les multiples facettes du talent de ce dessinateur et polémiste hors-pair.
L’approche choisie est thématique (Siné et la guerre d’Algérie, Siné et Mai 68, Siné et les chats, Siné et le jazz, Siné et le sexe…) et nous offre le plaisir de voir (ou revoir) les meilleurs dessins du maître, naviguant entre l’humour noir, la caricature féroce et la violence pamphlétaire.



L’un des plus beaux portraits qu’on ait faits de Siné est peut-être celui de Jacques Sternberg publia dans Arts en 1958. Il nous offrira par la même occasion une jolie conclusion à cette note :
« Sa vraie patrie, c’est la violence. Sa force, son potentiel d’attaque comme sa volonté de jeter à bas. Dans un petit monde d’attiédis ou de béats prêts à tout accepter avec courtoisie, il a sur rester « l’affreux Jojo » qu’il est dangereux d’emmener en visite, toujours prêts à allumer un pétard sous les jupes des dames ou à mettre le crucifix dans la soupière fumante ».



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lundi, mars 16, 2009

Le canard déchaîné

Bête, méchant et hebdomadaire : Une histoire de Charlie Hebdo (1969-1982) de Stéphane Mazurier (Buchet/Chastel, Les Cahiers dessinés. 2009)


Il convient avant de dire tout le bien qu’on pense de cette somme consacrée au seul journal vraiment novateur de la cinquième République de commencer par quelques petites réserves.
Bête, méchant et hebdomadaire est tiré d’une thèse de doctorat et le livre souffre un peu de ses origines universitaires. Stéphane Mazurier se nappe dans une objectivité « scientifique » là où l’on aurait souhaité plus de lyrisme et d’éclat pour narrer la formidable geste du Professeur Choron, de Gébé, Reiser, Willem, Cavanna et les autres. On devra se contenter d’un plan verrouillé avec ses trois grandes parties (l’histoire du journal, sa place au cœur du système médiatique et son positionnement politique dans la société française de l’après-68) que l’auteur suit scrupuleusement et d’une écriture un peu terne qui se garde de tout emballement.

Cet académisme de la forme ne gênerait pas si il ne conduisait parfois Mazurier à des simplifications ou à des jugements extrêmement réducteurs. On me pardonnera d’évoquer un sujet qui me tient à cœur mais j’avoue avoir eu du mal à avaler le passage dédié aux chroniques cinématographiques de Charlie Hebdo puisque l’auteur écrit qu’après le départ de Delfeil de Ton « la rubrique cinématographique de Charlie Hebdo devient plus conventionnelle, moins surprenante, moins sarcastique. A titre d’exemple, les films de Truffaut sont vivement appréciés par Pérez et Manchette, qui rejoignent ainsi l’opinion critique majoritaire ».
Voilà l’exemple même du travail du chercheur universitaire qui a du prélever quelques critiques ça et là en passant totalement à côté de tout ce qui fait le sel des critiques cinématographiques de Manchette. Dire qu’elles sont plus « conventionnelles » et moins « surprenantes » est une énormité, ne serait-ce que si l’on s’en tient au dernier papier de l’écrivain lorsqu’il avoue n’avoir pas vu la moitié des films qu’il a critiqués ! Sans revenir en détail sur Les yeux de la momie, bouquin essentiel (il faut le trompeter jusqu’à épuisement !), il suffit de se plonger dedans pour que saute aux yeux la singularité de l’écriture de Manchette, l’acuité de son regard (pas sûr que Delfeil eut été aussi qualifié que lui pour parler de Fassbinder, Cassavetes ou Satyajit Ray) et son humour incroyable. On me dira que c’est un détail et on aura sûrement raison. N’empêche qu’au détour d’une phrase ou d’un jugement scellé dans le prétendu marbre de la « raison scientifique », on trouve ça et là quelques simplifications un peu gênantes.
De la même manière, le caractère très pointu de son sujet s’avère parfois un peu frustrant. Sans aller jusqu’à une histoire du « nouveau » Charlie Hebdo (on sait ce que j’en pense !), on aurait aimé un peu plus d’information sur la mort de Reiser, par exemple, et la manière dont le mensuel Hara-kiri (publié jusqu’en 1986) traita l’évènement.
Là encore, on va dire que je prêche pour ma paroisse mais je trouve assez incroyable qu’on ne trouve pas dans l’index de ce gros pavé le nom de Marc-Edouard Nabe qui fut très proche de Choron, Siné et Vuillemin (Willem et ces deux derniers illustrèrent d’ailleurs certaines couvertures de ses livres). Non seulement l’écrivain commença en tant que dessinateur à Hara-kiri mais il nous a livré dans son journal des portraits époustouflants de toute la bande dont il n’aurait peut-être pas été inutile de parler.

Une fois ces réserves posées, le livre est assez indispensable, ne serait ce parce qu’il est le premier à tenter une véritable histoire du canard déchaîné et d’en saisir la singularité. Stéphane Mazurier nous plonge dans les origines de Charlie Hebdo : la rencontre de Choron et Cavanna au début des années 60, la création d’Hara-kiri, les interdictions successives qui frappent la publication jusqu’au fameux « Bal tragique à Colombey : un mort » qui donnera naissance à Charlie Hebdo en 1970. Il passe en revue la singularité des troupes du journal : l’anarchisme rigolard de Choron, l’humanisme libertaire de Cavanna, l’antimilitarisme de Cabu, le nihilisme écolo de Fournier, les sympathies communistes de Wolinski, la verve pamphlétaire de Delfeil de Ton…
Après cela, il nous plonge au cœur du journal, de ses méthodes de fabrication (le génie de Cavanna ayant été d’accorder à chacun de ses collaborateurs le titre de « rédacteur en chef » de sa propre rubrique) et son rapport avec les autres journaux. Enfin, c’est toute l’actualité de la France pompidolienne et giscardienne vue par les yeux du canard que refait naître Mazurier. L’occasion pour lui de dresser un « portrait robot » de l’identité du journal : son positionnement résolument anti-droite qui n’en fait pas pour autant un journal « de gauche », son antimilitarisme foncier, sa haine des religions, des flics et de la chasse et son ouverture du côté de la « contre-culture » (l’auteur resitue parfaitement les liens du journal avec les personnalités du café-théâtre : le café de la gare de Bouteille et Coluche, le Splendid mais aussi les initiatives nouvelles dont il fut à l’origine, comme l’aventure du film l’an 01 d’après la BD de Gébé).
Se plonger dans ce gros livre passionnant, c’est revivre en direct des évènements gravés dans les mémoires même si l’on est (c’est mon cas) trop « jeune » pour les avoir vécus en direct : les couvertures chocs, les procès, l’émission de Polac pour la mort du journal, les soirées arrosées et fortement sexuées de la rue des Trois-Portes, les têtes de turc favorites des rédacteurs…
L’essai est également un formidable document sur la France des années 60 et surtout 70, entre les derniers vestiges d’une censure archaïque et une libéralisation ambiguë. Mazurier montre très bien que l’aventure de Charlie Hebdo est strictement contemporaine de l’ample espoir né des évènements de 68. L’hebdomadaire est créé dans la foulée des évènements (c’est la mort de De Gaulle qui lui donne son envol) et meurt, comme les illusions de 68, avec l’arrivée de Mitterrand au pouvoir (l’auteur fait un parallèle fort intéressant avec l’évolution de Libération)
Avec l’arrivée des socialistes au pouvoir, quelque chose s’est irrémédiablement brisé : on ne retrouvera plus une insolence, une liberté de ton pareille.
La récente « affaire Siné » n’est qu’une des preuves les plus accablantes de cette domestication de l’esprit subversif et mal-pensant…



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dimanche, mai 04, 2008

Le savoir-vivre de Vaneigem

Entre le deuil du monde et la joie de vivre (2008) de Raoul Vaneigem (Verticales)




S’il ne fallait lire qu’un livre pour comprendre « l’esprit » de Mai 68, c’est bien entendu le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem qu’il faudrait choisir. Et puisque nous sommes en période de commémorations, la sortie du dernier essai de l’auteur du Livre des plaisirs vient à point nommé pour mesurer à quel point l’homme est resté fidèle à ses combats d’antan (combien sont-ils à pouvoir en dire autant ?) et combien sa pensée reste précieuse en ces temps moribonds.

Sous-titré les situationnistes et la mutation des comportements, ce livre laisse penser que Vaneigem se penche sur son passé au sein du groupe et en analyse le fonctionnement.

Las ! Ceux qui s’attendaient à des révélations fulgurantes ou à un témoignage détaillé sur la vie de cette désormais mythique Internationale Situationniste (mythique car demeurant la seule organisation à ne s’être pas fourvoyée dans les idéologies les plus tartignolles de la fin des années 60 et à avoir dénoncé l’horreur du maoïsme et du stalinisme renaissant sous diverses formes à travers le monde) seront déçus.

L’auteur y fait bien quelques allusions mais ce n’est en fait qu’un prétexte pour poursuivre les analyses qu’il étaye depuis près de 50 ans ! A travers son expérience au sein de l’IS, il reprend les thèmes développés alors, ceux qui sont toujours d’actualité (l’émancipation de l’individu, la volonté de vivre plutôt que de survivre, la lutte pour se libérer des prisons du travail et de la consommation afin d’assouvir ses désirs…) et les impasses auxquelles il a été confronté (la réponse de la violence par la violence, le système des exclusions au sein du groupe qui relève de l’instinct de mort et du bouc émissaire…).

En bon disciple de Stirner (la révolte qu’il propose est strictement individuelle et ne prend racine qu’à partir du désir des individus : « La volonté d’émancipation est incompatible avec la volonté de l’imposer ») et de Fourier (Vaneigem ne se réfère qu’aux désirs, aux plaisirs et aux affinités électives) ; l’auteur analyse avec une véritable lucidité l’état de notre monde actuel livré aux saccages que lui font subir les marchands et les boursicoteurs.

Lorsqu’on reste dans le domaine de la critique, le livre s’avère très fort et témoigne d’un regard qui n’a rien perdu de son acuité :

« Ainsi, au rythme de la crétinisation publicitaire, le culte de la mode s’est-il érigé en critère d’excellence et d’exclusion. L’emprise du marché exerce sur l’enfance un pouvoir de subornation qui substitue au désir d’être soi cette envie de paraître essentiellement compétitive, d’où procèdent l’agressivité, la frustration, la violence, l’instinct prédateur. »

Vaneigem se livre aussi à de très belles remises en question du travail salarié à quoi il oppose le pouvoir de la création. Comme dans Modestes propositions aux grévistes, il milite pour la gratuité, notamment de tout ce qui relève du bien public (la santé, l’éducation, le logement, les transports en commun…).

D’aucuns lui reprocheront sans doute de rester totalement cloîtré dans son système utopique mais Vaneigem élude le reproche en s’en prenant à la servitude volontaire et au pouvoir de résignation des individus quand tout indique que la société livrée aux prédateurs et mafieux de l’économie les conduit vers l’abyme.

Néanmoins, s’il fallait quand même faire quelques petites réserves sur Entre le deuil du monde et la joie de vivre, outre son caractère un brin répétitif (finalement, Vaneigem reprend sans arrêt le même livre) ; c’est qu’alors même que l’auteur professe sa méfiance pour l’intellectualisme, il offre en pâture aux lecteurs des termes comme « vie », « vivant », « désir » qui finissent par paraître presque abstraits faute d’une définition précise. Je vois parfaitement ce que peut être la « survie » (l’obligation de se vendre pour un salaire permettant de manger et de se loger en attendant la sortie du bagne en fin de semaine ; sortie qui n’offre d’ailleurs qu’un itinéraire balisé à l’intérieur des plaisirs consommables !) mais qu’elle est cette « vie » que lui oppose Vaneigem ?

Est-ce ce retour à des sociétés de cueillette pour lesquelles il semble avoir de l’affection ? Et en quoi ce retour à la nature paraît plus « désirable » qu’une soirée au cinéma ou même dans un stade de foot ? (je fais exprès de prendre ce dernier exemple car si j’ai horreur du sport, j’ai bien conscience que le désir de certains peut également se nicher de ce côté-là )

Je sais bien que je caricature : Vaneigem ne prône jamais le retour à la nature et la vie en communauté (qui ne me paraît pas plus « authentique » que celle vécue dans le cadre de l’esclavage salarié !) mais les notions qu’il emploie sans arrêt me paraissent presque trop abstraites pour être opératoires (de la même manière, qu’est-ce que cette « création » à laquelle il fait toujours allusion en l’opposant au travail : est-ce des œuvres d’art ? de l’artisanat ? du bricolage ? des découvertes scientifiques ? Et est-ce que tout le monde en est capable ?)

Ces quelques réserves ne doivent pas empêcher de se plonger dans cette pensée fertile qui dresse un constat terriblement juste de l’état de notre monde. Les solutions apportées, même si certaines me paraissent frappées au coin du bon sens (gratuité, fin du travail…), me semblent encore un peu confuses.

Mais n’ayons pas peur de tout réinventer :

« Rien n’est impossible à celui que n’arrête pas l’improbable »…

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dimanche, mars 04, 2007

B comme Baudrillard

Le miroir de la production de Jean Baudrillard

Aléas de l’abécédaire : alors que j’avais prévu depuis un petit moment de vous parler d’André Breton pour la lettre B, voilà que quelqu’un m’a chipé au dernier moment les pas perdus. Contraint de trouver en catastrophe un autre auteur, je me suis rabattu du côté des sciences humaines pour dégotter ce petit essai de Jean Baudrillard.
Bien m’en a pris puisqu’il est totalement roboratif. A l’heure des penseurs couchés et de la pensée servile, la parole de Baudrillard reste précieuse et représente parfaitement, selon moi, cette «troisième voie » qu’il s’agit d’explorer entre les rebuts fossilisés des théories marxistes et ses avatars staliniens et le ralliement massif des laquais aux merveilles du capitalisme et de la social-démocratie molle.

Tel qu’il se présente, Le miroir de la production démonte avec une rare acuité certaines impasses de la théorie marxiste, principalement tous les concepts découlant de cette fameuse théorie de la production. Baudrillard reprend les principaux éléments de la théorie marxiste (le travail, la Nature, le matérialisme historique…) et les analyse à rebrousse-poil, montrant qu’une des grosses faiblesses du marxisme est de n’avoir critiqué que les contenus de la production (apologie d’une valeur d’usage mythique contre la valeur d’échange) sans en avoir critiqué la forme. « Faute de concevoir un autre monde de richesse sociale que celui fondé sur le travail et la production, le marxisme ne fournit plus, à long terme, d’alternative réelle au capitalisme ».
Je n’entre pas dans les détails (on ne résume pas une pensée complexe en quelques lignes) mais les observations de Baudrillard sont extrêmement stimulantes, démontrant avec vigueur qu’en élaborant un ensemble de concept dans le cadre même de l’économie politique, le marxisme ne fait que consolider ladite économie. (« Marx fait une critique radicale de l’économie politique, mais il le fait encore dans la forme de l’économie politique »)

Il montre, par exemple, comment la théorie de Marx ne s’adapte pas aux sociétés primitives et à quelle distorsion elle n’hésite pas à se livrer pour faire plier le Réel sous le joug de l’idéologie. « Dès qu’ils [les concepts critiques] se constituent dans l’universel, ils cessent d’être analytiques, c’est la religion du sens qui commence. Ils deviennent canoniques, et ils entrent dans le mode de reproduction théorique du système » La grande force du livre, c’est de montrer justement comment une théorie devient idéologie et se fige dans un discours métaphysique (l’universalisation de la notion de travail et de production, mouvement générique de l’homme à ses débuts tendant à transcender ces notions dans un futur idéal).

A ce caractère générique de la production, Baudrillard oppose « l’échange symbolique » et évoque l’existence de rapport sociaux non fondés sur la survie, la satisfaction des besoins, la nécessité de domestiquer la nature. Il évoque aussi le caractère «actuel » de la Révolution loin des dogmes de la lutte des classes et du dépérissement de l’Etat : « Ce que la poésie et la révolte utopique ont en commun, c’est cette actualité radicale, cette dénégation des finalités, c’est cette actualisation du désir, non plus exorcisé dans une libération future, mais exigé ici, tout de suite, dans sa pulsion de mort aussi, dans la radicale comptabilité de la vie et de la mort. Telle est la jouissance, telle est la révolution. Elle n’a rien à voir avec l’échéancier politique de la Révolution . »
Ce caractère immédiat de la révolution, il les voit dans les révoltes qui surgissent à l’époque de la parution du livre (1975) et qui n’ont rien à voir avec des mouvements «de classes » : mouvements de la jeunesse, des homosexuels, des femmes… Il y aurait beaucoup à dire sur la façon dont l’économie marchande a récupéré ces entreprises de subversion et c’est sur ce seul point que le livre a peut-être un peu vieilli (disons qu’il est alors totalement de son temps).
Le reste est passionnant.

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mardi, août 29, 2006

Fin de siècle, amour vache, Villon et Mai 68 (notes de lecture)

Comme promis, nous allons nous lancer dans un bref résumé de mes lectures estivales. Tout ce qui est contemporain (à une exception près) fera l’objet de notes ultérieures (enfin, si j’en ai le courage !). Nous resterons donc dans les ouvrages classiques ou oubliés, la plupart du temps rédigés par des auteurs dont je vous ai déjà parlé.

Pierre Louÿs (Sanguines, Aphrodite, Les chansons de Bilitis) . Je ne reviens pas sur l’auteur de Pybrac à qui j’aie consacré la note précédente. Je continue néanmoins à découvrir avec délectation son œuvre « officielle ». Les chansons de Bilitis sont présentées par leur auteur (qui n’avait alors que 24 ans !) comme une traduction du Grec. C’est bien entendu une mystification et cette poétesse nommée Bilitis n’a jamais existé. Le recueil est composé de trois parties : l’enfance et l’adolescence de Bilitis (le désir naissant, ses amours avec un berger), un voyage à Mytilène (occasion d’un bel amour saphique avec une courtisane) et une dernière partie à Chypre. La pureté du style de l’auteur fait de ces vers une boisson enivrante et sensuelle au charme indéniable. L’érotisme est omniprésent sans jamais être cru. Ce type d’atmosphère, on le retrouve dans le beau Aphrodite, roman se déroulant également dans l’Antiquité et qui contient tous les thèmes de l’écrivain (le désir qui se dérobe à mesure qu’on approche de son objet, l’inaccessibilité de l’Idéal en amour…). Les nouvelles cinglantes de Sanguines méritent également d’être redécouvertes…

Georges Bernanos (Nous autres, Français, Dialogues des carmélites). Pas énormément de choses à ajouter à propos du grand écrivain catholique. Je persiste à préférer le polémiste au romancier. Je reconnais volontiers la beauté du style des Dialogues des carmélites (qui est une adaptation d’une nouvelle allemande qui devait être adaptée au cinéma et qui ne sera que beaucoup plus tard) mais je dois avouer que mon irréductible athéisme m’a laissé aux portes de ce couvent français pendant la Terreur. Tant pis pour moi. Nous autres, Français est un recueil d’articles publiés avant le début de la seconde Boucherie Mondiale où Bernanos vitupère l’abdication de ses compatriotes face à la montée des périls et des dictatures. C’est intéressant, surtout lorsqu’il s’en prend à celui qui fut l’un de ses maîtres à penser pendant sa jeunesse : Charles Maurras. Et comme nous allons reparler de l’antisémitisme d’autres écrivains de la génération précédente (Bernanos a été nourri à l’antisémitisme de cette crapule de Drumont et de l’Action française), je trouve assez touchant de le voir comprendre à quel point le racisme et la xénophobie vont précipiter l’Europe dans l’abîme (même si le début de la citation peut choquer !) : « Je crois qu’il y a une question juive, je crois au péril que la nation juive, l’esprit juif, le génie juif, admirablement défini par Bernard Lazarre et Péguy, font courir à la défaillante chrétienté. Mais j’aimerais mieux être fouetté par le rabbin d’Alger que de faire souffrir une femme ou un enfant juif. »

Adolphe Retté. (Quand l’esprit souffle). Je crois qu’il n’y a rien de pire au monde que les renégats. Nous parce qu’ils ont changé d’avis (après tout, seuls les imbéciles, etc.) mais parce qu’ils mettent à leur tour un zèle imbécile à défendre ce qu’ils ont d’abord combattu. Pour preuve, l’anarchiste Retté (voir ma précédente note de lecture) transformé en crapaud de bénitier et racontant ici, dans un style béni-oui-oui ostentatoire, la conversion de personnes célèbres (Huysmans, Verlaine, Claudel) ou pas. C’est bête à pleurer et d’un ennui total.

Léon Daudet (Fantômes et vivants, L’entre deux guerres, Salons et journaux). Ca y est, j’ai enfin réussi à me procurer les six premiers volumes de la série des souvenirs de l’écrivain et polémiste royaliste Léon Daudet (le fils d’Alphonse). Ces trois volumes sont un régal même si au cœur de ce succulent poisson, on trouve parfois quelques arrêtes. Ces arrêtes sont l’antisémitisme odieux de l’auteur qui se traduit par des pages dithyrambiques en faveur de l’abject Drumont et de sa France juive (dans Fantômes et vivants) ou par un chapitre intitulé « l’influence des juifs pendant l’Entre-deux-guerres » (dans le troisième Tome). Cette phobie de l’Israélite est tellement ridicule et grotesque qu’elle prêterait à rire si on ne connaissait pas les effets qu’elle eut un demi-siècle plus tard ! Passons. Le reste est fabuleux car Daudet est un conteur hors-pair qui décrit avec une verve inouïe la vie parisienne de la fin du XIXème siècle. Les tableaux qu’il dresse des milieux littéraires et artistiques sont pleins de vie et l’auteur a un don certain pour la formule lapidaire et imagée (« Mendès, sur un sentiment vrai, fait l’effet d’une limace sur un fruit. ») De plus, il a côtoyé tout le monde. Fantôme et vivants sont les souvenirs de jeunesse d’un jeune homme qui fréquente la famille Hugo (l’enterrement de Victor est un grand moment), qui observe aux soirées de son père des gens comme Maupassant, Rochefort, Zola (qui en prend plein la tête) ou encore Mirbeau... L’entre-deux-guerres relate aussi bien la participation de Daudet au Journal de Xau (coucou Coppée, Alphonse Allais, Tristan Bernard…) que les « tendances » intellectuelles de l’époque (l’auteur évoque les attentats anarchistes et dénigre l’influence de gens comme Tolstoï, Ibsen ou Nietzsche sur l’intelligentsia du moment) ou un voyage en Angleterre (où l’on croise James, Meredith et « l’affaire » Wilde) . Quant à Salons et journaux, comme son titre l’indique, c’est une plongée passionnante dans les divers milieux parisiens (les salons, les coulisses du Gaulois, l’exposition universelle de 1900 et des restaurants où se croisaient Proust et Debussy). Je mettrai certainement en ligne un extrait de ces souvenirs pour vous donner un exemple de ce style vif et imagé, volontiers rabelaisien.

Léon Bloy (Le salut par les juifs). Il me faut encore parler de Drumont puisque dans cet essai, Bloy commence par cracher sur la France juive et cette manière qu’a l’auteur de faire commerce de son antisémitisme. Le reste est une exégèse typiquement Bloyenne, le flot torrentiel d’une écriture unique qui charrie aussi bien les pépites que les rogatons. Les rogatons, c’est cet éternel antisémitisme qui choquera un esprit de ce début du 21ème siècle. Mais si on lit entre les lignes, on verra que cet antisémitisme purement théologique (ça n’a rien à voir avec le racisme nazi, même s’il n’est pas plus acceptable pour autant !) se caractérise par l’espoir de la rédemption par ce peuple. Il creuse dans les textes (la parabole du fils prodigue) afin de montrer que ce Salut est déjà écrit. Coupables d’avoir crucifié le Christ, Bloy voit dans la vie de tous les jours les juifs condamnés à répéter sans arrêt ce geste (puisque ce sont eux qui détiennent l’argent, ils crucifient chaque jour le Pauvre et l’Argent n’est finalement rien d’autre que le Sang du Christ qui inonde la planète). Ce geste fait horreur à l’auteur mais il est empli d’une vraie pitié pour ce peuple « maudit » qui finira par retrouver le « vrai chemin ». Voilà très sommairement résumé (je schématise à l’extrême) une pensée parfois difficile à suivre (because, toujours mon athéisme) mais assez unique et attachante malgré (à cause de ?) ses excès.

Félicien Champsaur (Nora, la guenon devenue femme, La caravane en folie). Champsaur est un écrivain totalement typique de la fin du 19ème siècle, fasciné par la déliquescence et la décadence d’une civilisation gangrenée par l’argent et l’ambition. Après l’arriviste, tableau balzacien en trois volumes de la vie parisienne ; Nora est un roman de science-fiction où une bande de savants a réussi à donner naissance à un singe presque civilisé et à faire d’une guenon une femme et une star du music-hall (l’héroïne est dessinée, sur la couverture, sous les traits de Joséphine Baker !). Contrairement aux apparences, le film est dénué du moindre soupçon raciste et flétrit davantage les mœurs dites civilisées que les instincts dits animaliers. L’auteur exalte « l’amour sans frein et sans loi » qui représente pour lui « le fond de la vie » et profite pour exacerber le climat sensuel et érotique de son œuvre. Très intéressant.
La caravane en folie se présente d’abord comme un roman exotique dont étaient friands les lecteurs de l’époque (il y a un côté Claude Farrère). On y suit les aventures d’un brave commandant traversant l’Afrique en compagnie de sa superbe femme vers qui tous les regards sont rivés. Si l’on fait fi d’un certain regard colonialiste (mais néanmoins respectueux dans la mesure où sont dénoncées les exactions blanches), le livre est très agréable et vaut pour son climat de sensualité lourde. Champsaur, à son habitude, exacerbe le climat érotique de son récit et créé une atmosphère moite où les désirs se font électriques. Je ne comprends pas que cet écrivain soit si oublié !

Abel Hermant (la biche relancée). Mon goût pour la littérature fin de siècle me joue parfois des tours puisqu’il m’a poussé à essayer un livre d’Hermant dont il me semblait avoir entendu parler dans Fascination (et chez Daudet où l’auteur de Serge est raillé de manière hilarante !) Or en vérifiant mes sources, je me suis rendu compte que j’avais affaire à un écrivain totalement conformiste (qui sera même par la suite radié de l’Académie Française pour avoir écrit dans les journaux collabos pendant la 2ème guerre mondiale et affiché une fascination homosexuelle pour les soldats nazis occupant la France). La biche relancée est un roman d’analyse où l’auteur copie le style 18ème pour dresser un tableau sans sève de sa classe sociale (c’est un spécialiste des romans « à clés » mais il est difficile, pour moi, de mettre un nom « réel » derrière chacun de ses personnages). Cette « littérature de porcelainier macabre » (Daudet) est totalement apprêtée (ah ! Cette manière de remplacer le « pas » par le « point » histoire de ne « point » paraître vulgaire !) artificielle et d’un ennui total.

Tristan Bernard (Amants et voleurs). Délicieux recueil de nouvelles mettant en scène un certain nombre de voleurs (surtout) et de quelques amants. A part deux textes (où l’auteur abuse de l’argot) qui ont mal vieilli, le reste est d’un très haut niveau et j’avoue goûter avec bonheur à l’esprit de Bernard (qui est fort drôle mais beaucoup plus pessimiste qu’on veut bien le dire). Au rayon des curiosités, on notera que la nouvelle La dernière visite est une version en prose de la pièce Jeanne Doré que Tristan Bernard créera pour Sarah Bernhardt.

George Bernard Shaw (César et Cléopâtre, la profession de Mme Warren, Correspondance). Je poursuis également ma découverte du grand dramaturge (et polémiste) britannique GB.Shaw. Le style de ses pièces est assez particulier, très satirique et ne cherchant pas forcément à boucler une intrigue. La profession de Mme Warren est une féroce satire de l’Angleterre puritaine où la prostitution est utilisée comme métaphore plus globale pour désigner un monde où rien n’existe en dehors de l’argent. Quant à sa pièce « historique », Shaw joue malicieusement sur une donnée rarement soulignée : lorsqu’ils se rencontrèrent, César avait plus de 50 ans alors que Cléopâtre en avait 15, 16 ! L’auteur, en faisant de la reine égyptienne une gamine apeurée persuadée que les romains vont la manger, arrive à démystifier le couple et s’amuse de l’héroïsme guerrier, de la gloriole.
Sa correspondance avec Mrs Patrick Campbell est aussi assez passionnante. Outre qu’elle offre un témoignage très vivant des milieux théâtraux anglais au début du 20ème siècle, elle dessine à mesure qu’elle avance le récit perfide d’un amour atrocement vache. Dans un premier temps, alors qu’il est marié, Shaw tombe follement amoureux de l’actrice dont il fera l’héroïne de son Pygmalion (pour ceux qui ne connaissent pas du tout, c’est cette pièce qu’adaptera Cukor lorsqu’il réalisera My fair lady). Malheureusement, l’actrice se remariera avec quelqu’un d’autre et le dramaturge lui conservera toujours une rancune sans pour autant cesser de lui écrire. On assiste alors à la longue déchéance d’une actrice tandis que le dramaturge vole vers une notoriété qui ne sera dès lors plus démentie. Cette manière qu’ils ont de s’aimer, de se séduire et de se déchirer fait de leur relation un vrai roman épicé et palpitant.

Jean Teulé (Je, François Villon). Une petite incursion dans la littérature contemporaine en compagnie d’un ancien animateur de Nulle part ailleurs (époque Canal+ historique) qui semble s’être spécialisé dans les biographies (très) romancées des poètes de notre patrimoine. Après Rimbaud et Verlaine, Teulé s’attèle ici à relater la vie de François Villon. Les chapitres courts et un certain sens du romanesque font que le livre n’est pas désagréable à lire même si j’avoue n’avoir pas été transporté par l’entreprise. D’une part, je trouve un peu artificielle la manière dont Teulé tente de relier les poèmes du maître avec certains éléments de sa vie. D’autre part, il y a un petit côté « Villon pour les Nuls » dans ce livre qui me semble assez superficiel (l’épisode des coquillards me semble un brin longuet et l’auteur en rajoute dans le côté « mauvais garçon » et truand du poète). A vous de voir…

Jacques Baynac (Mai retrouvé). En Mai 68, Jacques Baynac est à Censier et trouve sa place comme animateur d’un des plus fabuleux moments révolutionnaires du siècle. 10 ans plus tard, il est devenu historien et a publié un certain nombres de livre sur divers mouvements révolutionnaires (les anars français, les révolutionnaires russes ou la bande à Baader). Mai retrouvé retrace donc les évènements de ces belles journées qui faillirent ébranler le monde. Le livre se compose de deux parties. La première est plutôt évènementielle et Baynac fait appel à ses souvenirs pour retracer le début du mouvement jusqu’à cette fameuse nuit des barricades. La deuxième est plus analytique et rend compte des projets mis en œuvre (surtout à Censier) pour la poursuite du mouvement et pour y associer la classe ouvrière.
L’intérêt du livre, c’est son « double-regard ». D’un côté, celui du témoin engagé dans un mouvement qui raconte avec fougue son expérience ; de l’autre, celui de l’historien qui corrobore ses dires par un certain nombre de sources et qui se réfère sans arrêt à des données objectives. Si la vision de Baynac reste partiale (le Mai des situationnistes relaté par René Viénet dans Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations doit être différent), il n’en reste pas moins qu’il nous offre là un livre parfaitement documenté et qui met bien en lumière certains aspects désormais très connus de ce mouvement (la manière dont le PC et la CGT l’ont saboté pour aboutir aux tristement réformistes accords de Grenelle). Un témoignage exaltant !

Graham Greene. (Notre agent à la Havane). Une amie libraire m’ayant offert ce livre, je me suis résolu à le lire sans le moindre enthousiasme, n’ayant aucun goût pour l’espionnage et autres jamesbonderies. Je n’avais jamais lu un livre de Greene et je dois avouer que dès les premières pages, j’ai été séduit par ce roman d’une grande drôlerie. L’auteur s’est s’en doute servi de ses propres souvenirs pour narrer cette invraisemblable histoire d’un vendeur d’aspirateurs qui voit sa vie basculer lorsqu’on le propulse, « à l’insu de son plein gré » espion pour la couronne à la Havane ! Pour l’argent, notre héros joue le jeu et raconte de gros bobards qui permettent à Greene de se moquer des services d’espionnages britanniques. L’humour (flegmatique, bien entendu) est constant et le rythme jamais pris en défaut. J’ai pris un énorme plaisir à ce livre qui fut pour moi une belle révélation.

(To be continued…)

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samedi, mai 06, 2006

L'aventure de "Champ Libre"

Gérard Guégan. Cité Champagne, esc. I, Appt. 289, 95- Argenteuil (Champ libre 1 : 1968-1971). Grasset



J’ai toujours un peu de mal avec les témoignages des anciens de 68 qui généralement se divisent en deux catégories : ceux écrits par les renégats qui font amende honorable et se rallient sans complexe aux abominations de la société actuelle ; et ceux des anciens combattants aigris qui se retournent, la larmichette au coin de l’œil, sur un passé définitivement enterré. Deux travers qu’évitent admirablement Gérard Guégan qui signe ici l’un des livres les plus passionnants du moment.
Le pari n’était pas gagné d’avance car, en sachant comment s’est terminée l’aventure de Champ libre pour l’auteur (évincé en 1974 par Lebovici), il y avait du règlement de compte dans l’air. Or malgré quelques piques irritantes lancées contre certaines personnalités (nous y reviendrons), Guégan évite également cet écueil. Mais commençons par le début.

Cité champagne… est l’évocation de la naissance d’une des plus fabuleuses aventures éditoriales de l’après-guerre. Jeune père de famille et apprenti écrivain tout juste sorti de l’épopée de Mai 68, Gérard Guégan fait la connaissance d’un autre Gérard (Lebovici), riche impresario avec qui il décide de lancer une nouvelle maison d’édition qui publierait les textes les plus à même de prolonger la Révolution. C’est ainsi que naquirent les éditions Champ libre dont le catalogue des publications laissent encore aujourd’hui pantois. Des classiques de la subversion (Déjacque, Darien, Coeurderoy, Zo d’Axa…) aux agitateurs de l’époque (Jules Celma, le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, le Groupe d’Information sur les Prisons et bientôt la réédition de L’instinct de mort de Mesrine) en passant par les situationnistes (Debord, Voyer, Jaime Semprun…) et Boulgakov, Cravan, Schwitters, Gracian, Ardant du Picq, Clausewitz, Orwell, Groucho Marx, W.C Fields ; Champ libre ne laissa quasiment rien passer des manuels destinés à nous mettre « les yeux en face des troubles » (même si Guégan regrette d’avoir loupé l’édition française de l’excellent et indispensable Do it de Jerry Rubin).

Ecrit de manière très vivante, dans un style haletant (de courts paragraphes qui rythment l’aventure), Guégan mêle les souvenirs personnels (ses tracas avec les staliniens dans la cité rouge d’Argenteuil, ses tours pendables, ses amours tumultueuses…) à un tableau étonnamment juste de la société française à la charnière des années 70.
Entre les souvenirs de l’assassinat de Sharon Tate et de la découverte de La nuit des morts-vivants de Romero, on croise les gens de la Vieille Taupe (cette librairie d’extrême gauche qui deviendra malheureusement par la suite une officine du révisionnisme), Jim Morrison et Reiser. On sent parfaitement les tensions qui pouvaient alors exister entre les divers groupuscules (les conflits entre la Vieille Taupe et les situationnistes qui, au fur et à mesure que le temps passe, gravitent de plus en plus autour de Champ Libre par l’intermédiaire de Voyer et Viénet) et le durcissement de la répression étatique (les flics du sinistre Marcellin).
Au milieu de tout ça, les rêves et la mauvaise foi d’un individu prêt à en découdre avec le monde entier. Guégan, c’est son mérite, ne renie pas son passé mais ne se met pas non plus en valeur. Dans cette histoire, ce qui pouvait gêner a priori, c’est que ses principaux acteurs ne sont plus de ce monde aujourd’hui (Lebovici a été assassiné dans des circonstances qui restent toujours mystérieuses en 1984 et Debord s’est suicidé). Facile donc de se donner le beau rôle et de faire parler les morts. Guégan ne le fait pas (il met lui même en scène ses difficultés à ordonner ses souvenirs et les confrontent avec les impressions d’autres témoins de l’époque : Sorin, Le Saux…) même si on sent toujours une véritable rancœur contre Debord (devenu par la suite le grand ami de Lebovici qui produira ses films).
Si certains faits donnent raison à Guégan (dans Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici, Debord nie avoir connu l’auteur alors que sa Correspondance révèle un certain nombre de lettres envoyées à l’auteur des Irréguliers), certaines remarques me paraissent totalement déplacées (sur la virilité ou la calvitie de Debord) et ne présentent aucun intérêt. Mis à part ces quelques piques fielleuses, le livre ne suscite pas la moindre réserve tant il est écrit avec fougue. Guégan, et c’est tant mieux, n’a rien renié de ses combats d’antan (les quelques remarques qu’il s’autorise sur notre époque sont très pertinentes) et son livre n’a jamais l’allure de souvenirs momifiés.
C’est dire si on attend le deuxième tome avec impatience…

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