La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

dimanche, juillet 06, 2008

Bibliothèque idéale n°28 : le théâtre

La mort de Danton (1835) de Georg Büchner (L’arche. 1953)

Si j’ai jeté mon dévolu sur Georg Büchner pour attaquer la catégorie « théâtre » de la bibliothèque idéale, c’est tout simplement parce que cet auteur figure dans l’anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin dont je vous ai déjà parlé. Malheureusement, c’est pour la pièce Léonce et Léna que l’auteur a gagné sa place dans ladite anthologie alors que La mort de Danton est qualifié par Godin, à l’instar de l’autre célébrissime pièce de Büchner, Woyzek, de « drame rasoir ».

Personnellement, la pièce ne m’a pas « rasé » mais il faut bien reconnaître qu’elle ne m’a pas transporté des masses non plus. Je l’ai lue sans déplaisir mais sans non plus en retenir grand-chose et bien incapable de vous en dire plus que les quelques lignes que je viens de noircir.

Si vous insistez, je vous dirais que cette pièce se déroule sous la Terreur et met en scène les derniers jours de Danton (fichtre ! je pense que vous ne l’aviez pas deviné !).

La pièce vaut surtout pour les oppositions entre les caractères de Danton et de Robespierre. D’un côté, Danton symbolise d’une certaine manière le révolutionnaire hédoniste et individualiste, soucieux avant tout de préserver les libertés individuelles alors que Robespierre incarne la « raison d’Etat » et le crime commis au nom d’un idéal abstrait (le procès intenté à Danton par Saint-Just préfigure les procès staliniens).

Inutile de préciser que Büchner penche pour le modéré, celui qui préfère au « culte de la Raison » les bouges et les petites femmes faciles.

Par paresse, je m’arrête là aujourd’hui. Mais que ma paresse ne soit pas contagieuse et ne vous dispense pas de me conseiller des pièces de théâtre pour garnir les rayons de notre bibliothèque idéale…

(Pour ma part, se doivent d’y figurer : Un ennemi du peuple (Ibsen), Tout Ubu (Jarry), Les affaires sont les affaires (Mirbeau) sans oublier Shakespeare, Tchekhov, Shaw, Marivaux, etc.)

Libellés : , , ,

mardi, juillet 01, 2008

Bibliothèques idéale n°27 : les correspondances

Lettres à Milena (1920-1923) de Franz Kafka (Gallimard. L’imaginaire 2007)


Autant j’avoue avoir une véritable passion pour les journaux intimes des écrivains ou leurs mémoires ; autant de dois avouer que le genre épistolaire me laisse plus circonspect. Même en supposant qu’un journal ne soit pas forcément destiné à être lu, il reste toujours dans ce genre littéraire un véritable travail d’écriture où l’écrivain met en scène son rapport à autrui ou au monde. Cette « mise en scène » de l’intimité me semble souvent passionnante.

En lisant des correspondances (je connais, par exemple, celles de Léon Bloy ou celles d’Apollinaire), j’ai toujours un peu l’impression de m’immiscer dans un dialogue à deux qui ne me regarde pas. Ces lettres peuvent parfois être éclairantes sur la personnalité de leurs auteurs (Apollinaire partagé entre son amour pour Madeleine et son désir pour Lou) et on peut y trouver de fort belles choses (les poèmes de guerre du même Apollinaire) ; mais, en règle générale, cela ne me touche pas beaucoup.

A la rigueur, la seule lettre qui me botte sans réserve, c’est la lettre d’insultes dont furent friands surréalistes et situationnistes…

Les Lettres à Milena ne remettent pas fondamentalement en cause mon opinion sur les correspondances alors que je suis pourtant un grand admirateur de Kafka (j’ai dévoré dans ma jeunesse Le procès et La métamorphose).

Lorsque débute cette correspondance, Kafka a 37 ans. Milena, de 13 ans sa cadette, est chargée de traduire ses textes en tchèque. De caractère d’abord professionnelle, la correspondance vire ensuite vers le récit d’une passion entravée et jamais concrétisée. Milena est mariée, Franz est tourmenté (c’est peu de le dire !) : leurs amours resteront platoniques.

J’avoue être totalement incapable de dire si ce drame à une voix (il ne subsiste aucune lettre de Milena) est bon ou mauvais. Tout juste qu’il ne m’a pas touché.

Ce n’est certes pas inintéressant de voir se dévoiler au grand jour la personnalité incroyablement torturée d’un Franz Kafka amoureux mais incapable de déclarer simplement sa flamme. De toute cette correspondance suppure une culpabilité métaphysique que l’on retrouvera dans les œuvres de l’écrivain. Sentiment de culpabilité par rapport à une jeune femme qui n’est pas « libre », culpabilité à l’égard de ses origines (Kafka revient souvent sur son rapport douloureux au judaïsme)…

Affaibli physiquement (Kafka revient parfois sur sa maladie), l’auteur semble s’infliger toutes les tortures morales que l’on peut imaginer. Et de ces lettres émerge un drôle de sentiment de peur extrême, d’une angoisse qui ne le quitte jamais.

Je le redis : pour les fins connaisseurs de l’œuvre de Kafka, ça doit valoir le coup mais j’avoue pour ma part être resté à l’extérieur de ces échanges épistolaires douloureux…

Connaissez-vous des correspondances qui pourraient me faire changer d’avis quant à mes réserves sur le genre ?

Libellés : , , , ,

vendredi, juin 13, 2008

Bibliothèque idéale n° 25 : Mémoires et autobiographies

L’origine (1975) de Thomas Bernhard (Gallimard. L’imaginaire. 2007)


Lorsqu’on aborde le genre littéraire des mémoires et de l’autobiographie, on se trouve souvent confronté à d’impressionnants pavés. C’est souvent passionnant (je vous recommande absolument les sublimes Mémoires de Casanova) mais il faut prévoir un certain laps de temps pour en venir à bout (voir le Cardinal de Retz ou Chateaubriand).

Surprise ! L’origine de Thomas Bernhard est un récit très court (environ 160 pages), sec comme un coup de trique et d’une impitoyable puissance d’évocation. Cela faisait un petit moment que je voulais me mettre à cet auteur autrichien, sans doute l’un des plus célèbre de l’après-guerre, et je n’ai pas été déçu par cette brève autobiographie où l’auteur se remémore ses années au lycée pendant la seconde guerre mondiale à Salzburg (autobiographie qu’il poursuivra avec La cave, le souffle et d’autres encore).

« La ville est peuplée de deux catégories de gens : les faiseurs d’affaires et leurs victimes. ».

La première phrase du récit nous met tout de suite dans le bain : L’origine sera un livre de haine, de rancoeurs et de douleurs.

Haine contre une ville réputée pour son patrimoine culturel mais que l’auteur qualifie d’invivable et où il voit une profonde dénaturation de l’être humain. Haine également contre l’institution scolaire et l’internat où il dut subir les réprimandes de directeurs tyranniques. Rancœur contre une famille qui l’a abandonné (Bernhard n’a jamais connu son père) et qui ne s’estompe que lorsque l’écrivain évoque la figure du grand-père libertaire qui l’a élevé.

L’origine, ce sont également les souvenirs d’une douleur constante d’un adolescent pris entre ses envies suicidaires et le chaos de l’Histoire qui traverse le récit le temps de quelques pages hallucinées sur les bombardements de la ville autrichienne.

Le livre est divisé en deux parties compactes. La première, intitulée Grünkranz, se situe justement pendant la guerre et la direction nationale-socialiste de l’internat. La seconde, Oncle Franz, raconte l’évolution de cet internat suite à la chute du régime et l’arrivée au lycée des curés. C’est d’ailleurs le même dégoût qui anime Bernhard envers les nazis et les catholiques qu’il assimile non pas de manière caricaturale mais en se fiant à l’impression que ces personnes produisirent sur son esprit adolescent. Pour le jeune homme souffrant qu’il était, aucune différence entre les méthodes nazies et catholiques, entre l’hommage à Hitler avant de manger ou les bénédicités, les cérémonies officielles du régime et la messe du soir…

« Intellectuellement coincés entre le catholicisme et le national-socialisme nous avons grandi et nous avons finalement été broyés entre Hitler et Jésus-Christ en tant que reproduction de leurs images, faites pour abêtir le peuple. »

Le style de Bernhard est le ressassement haineux : sa prose est incroyablement compacte (ouvrez un de ses livres au hasard : il n’y a jamais un alinéa !) et les phrases sont souvent répétées plusieurs fois avec de petites modifications de tournures. Ces répétitions pourraient tourner à l’afféterie si elles ne formaient pas l’essence d’un style mêlant la douleur au dégoût, le fiel au désespoir.

Il y a dans L’origine des passages très beaux où l’asocial Bernhard se prend d’affection pour les « réprouvés » du lycée : un élève handicapé et un professeur particulièrement laid enseignant, qui plus est, la géographie ! (« Seuls m’ont vraiment intéressé la géographie en tant que matière totalement inutile, le dessin et la musique, … »). Je ne résiste pas au plaisir de vous citer ce passage qui me paraît d’une lucidité absolue sur l’ostracisme subit par les êtres qui s’éloignent, pour une raison ou une autre, de la norme d’une communauté donnée :

« Ici également, au lycée, comme partout où les êtres humains sont ensemble et surtout où ils sont en masse aussi terrifiantes que dans les écoles, la souffrance d’un individu ou la souffrance de quelques individus, comme la souffrance de l’infirme de l’architecte ou celle du professeur de géographie, ne devenaient pour eux rien que des sujets de leur amusement abject- témoignage d’une perversité répugnante. (…) Dans une pareille communauté, dans un pareil établissement, on cherche d’ailleurs aussitôt une victime et on la trouve d’ailleurs toujours. (…) Là où il y a des êtres humains, on fait toujours de l’un d’eux un objet de dérision et une source inépuisable de rires moqueurs, que ces rires soient bruyants ou légers, qu’ils soient les plus sournois, donc les plus silencieux. La société en tant que communauté n’a point de cesse jusqu’à ce que l’un parmi beaucoup ou parmi un petit nombre soit choisi comme victime et à partir de ce moment devienne toujours, à toute occasion, celui que le doigt de chacun désigne et transperce. La communauté en tant que société trouve toujours le plus faible et l’expose sans scrupule à ses rires et à la torture toujours nouvelle, de plus en plus terrible, de ses moqueries et de ses sarcasmes. C’est en imaginant et en inventant la torture toujours nouvelle et toujours plus blessante de ces moqueries et de ces sarcasmes qu’elle se montre la plus inventive. »

Comme vous pouvez le constater, le ton de l’auteur n’est pas à l’optimiste ! Mais ce court récit autobiographique désespéré se révèle, au bout de compte, assez magistral et toujours poignant.

A vous de me conseiller des mémoires et autobiographies pour notre bibliothèque idéale…

Libellés : , , , , ,

mercredi, juin 04, 2008

Bibliothèque idéale n°23 : la littératures en miettes

Dits et contredits (1909) de Karl Kraus (Champ Libre / Ivrea. 1993)


Derrière la désignation pas forcément très claire de « littérature en miettes », il faut entendre les œuvres composées par fragments courts, que ce soit des pensées, des maximes, des aphorismes, des « papiers collés » (Perros) ou des « nouvelles en trois lignes » (Fénéon)...

Je ne sais pas si l’on peut décemment parler de « genre » littéraire mais toujours est-il que je l’affectionne particulièrement, surtout lorsqu’on a affaire à des génies comme Lichtenberg, Chamfort, Nietzsche ou Bloy.

Ou comme Karl Kraus, l’un des grands maîtres du genre.

Comme le souligne Roger Lewinter, Kraus n’écrit pas ses aphorismes au jour le jour, comme Lichtenberg ; mais c’est a posteriori qu’il a recueilli avec minutie les meilleures pensées tirées de son journal Die Fackel (le flambeau). La forme courte n’a donc rien d’une coquetterie mais permet à l’écrivain polémiste d’aller à l’essentiel, d’aiguiser la lame de sa pensée comme celle d’un poignard.

Rien de plus luisant et de plus tranchant que le verbe de Kraus : à la fois puissamment ironique et sardonique (ses aphorismes sont très drôles et d’une méchanceté à la fois lucide et parfaitement réjouissante) mais avec également le don de pénétrer très loin dans l’esprit du lecteur et de l’amener à réfléchir à mille lieues des platitudes de ces journalistes qu’il exècre.

Plutôt qu’à une médiocre analyse de la pensée de l’auteur, je vous invite à vous régaler de ces quelques extraits que j’ai choisi pour vous :

« Rien n’est plus insondable que la superficialité de la femme. »

« A toutes les affaires de la vie, la femme participe avec son sexe. Parfois même, à l’amour. »

« L’homme a canalisé le torrent de la sensualité féminine. Maintenant, il n’inonde plus la terre. Mais il a aussi cessé de la fertiliser. »

« Vice et vertu sont parents comme diamant et charbon. »

« Les châtiments servent à l’intimidation de ceux qui ne veulent commettre aucun péché. »

« L’honneur est un appendice dans l’organisme de l’âme. Sa fonction est inconnue, mais il peut amener des inflammations. On peut tranquillement le couper aux gens qui inclinent à se sentir offensés. »

« Malheur à la loi ! La plupart de mes contemporains sont la triste conséquence d’un avortement omis. »

« Rien n’est plus étroit que le chauvinisme ou le racisme. Pour moi, les hommes sont tous égaux ; il y a des ânes partout, et pour tous, j’ai un égal mépris. Surtout pas de préjugés mesquins ! »

« Dans le chauvinisme, ce n’est pas tant l’aversion contre les nations étrangères que l’amour pour la propre nation qui m’est antipathique. »

« S’il n’y avait pas la politique, le bourgeois n’aurait que sa vie intérieure, donc, rien qui pût le remplir. »

« La pensée est un enfant de l’amour. L’opinion est reconnue dans la société bourgeoise. »

« Là où il n’y a plus de force ni de rire ni de pleurer, l’humour sourit à travers les larmes. »

« « Bien écrire » sans personnalité peut suffire pour le journalisme. A la rigueur pour la science. Jamais pour la littérature. »

Dans cette catégorie « littérature en miettes », voyez-vous des ouvrages indispensables ?

Libellés : , , ,

lundi, juin 02, 2008

Bibliothèque idéale n°22 : la nouvelle

Trois femmes (1924) suivi de Noces (1911) de Robert Musil (Le Seuil. Points. 1995)


Pour alimenter ma « bibliothèque idéale » dans la catégorie « nouvelle », je me suis dirigé vers Robert Musil, écrivain que j’avoue à ma grande honte n’avoir jamais lu et qui m’attire irrésistiblement.

Trois femmes et Noces sont deux recueils qui regroupent les cinq nouvelles que l’auteur de L’homme sans qualités a écrites dans sa vie. Pour être tout à fait franc, je n’y ai pas été sensible et j’avoue même avoir peiné pour arriver au bout de Noces. Voilà le type même d’ouvrage qu’on ne peut lire qu’à une table de travail (dans une bibliothèque, par exemple), le stylo à la main et en s’arrêtant dix minutes sur chaque page pour comprendre où l’auteur veut nous mener !

Je caricature un peu mais l’abord de ces nouvelles est malaisé. Les deux nouvelles de Noces ont pour héroïnes deux femmes qui courent après l’amour. Ou plus précisément un état très spécifique de ce sentiment que Musil tente d’approcher par cercles concentriques qui n’ont rien de narratifs (pour le dire sauvagement : il ne se passe rien d’un point de vue « dramatique »). Ces courts récits se composent donc d’une succession de descriptions très précises d’états d’âmes évoluant fugitivement, prenant soudainement une couleur différente. L’auteur s’approche au plus près des sensations les plus infimes en prenant en compte la manière dont « l’environnement » (le Réel auquel participe et dans lequel évoluent les personnages) influe sur les caractères.

Le résultat m’a paru plutôt hermétique mais peut-être m’y replongerai-je dans quelques années, à tête reposée…

Les trois nouvelles de Trois femmes inversent la donne et mettent en scène trois personnages masculins qui se heurtent à trois « énigmes » féminines. Mis à part un très beau passage métaphorique (celui de l’agonie d’un petit chat), j’avoue n’avoir pas plus adhéré à la portugaise qu’aux nouvelles de Noces et pour des raisons somme toute assez proches.

Par contre, et pour ne pas me montrer complètement borné, j’ai trouvé la nouvelle Tonka absolument remarquable. Si j’en crois la préface de Philippe Jaccottet, ce texte est en partie autobiographique et aborde un thème qui hantera également L’homme sans qualités.

Le narrateur est un jeune homme issu d’une famille aisée. Intellectuel, il est pourtant séduit par une jeune femme d’origine modeste, Tonka, avec qui il a une liaison. Elle finit par tomber enceinte alors que le jeune homme ne peut en aucun cas être le père de cet enfant. Pourtant, Tonka persiste à nier son infidélité…

Dans ce court récit fort émouvant, Musil joue sur les oppositions entre le masculin et le féminin, la culture et la nature, le doute et la foi, la raison et la croyance. L’homme cherche à imprégner sa marque sur le monde par la parole, l’intellect et la raison mais se heurte à l’énigme de la femme et à quelque chose qui le dépasse, un quelque chose « immense comme l’amour ». Au caractère assez velléitaire du narrateur s’oppose la force tranquille et naturelle de cette jeune fille qui l’aime et le mystère d’un amour inconcevable sans la confiance qu’il requière (croire en la fidélité d’une femme alors qu’elle est mystérieusement enceinte). L’écriture très méticuleuse de Musil m’a touché cette fois-ci car elle s’incarne dans des personnages qui m’ont paru mieux dessiné. C’est, à mon sens, la meilleure de ses nouvelles.

Quant à la dernière (la première du recueil), Grigia, elle aborde exactement le même thème que Tonka mais avec moins de force et de précision (l’homme qui soudain trouve l’amour chez une femme d’origine modeste et, par là, un nouveau sens à sa vie).

Peut-être aurais-je été plus sensible à ces nouvelles si j’avais mieux connu l’œuvre de Musil. Je vous redirai ça si je me lance un jour dans les désarrois de l’élève Törless ou l’homme sans qualités…

NB : Voyez-vous des recueils de nouvelles indispensables pour notre bibliothèque idéale ? (Exemples ici)

Libellés : , , ,

dimanche, février 17, 2008

Bibliothèque Idéale n°1 : les littératures de langue allemande

Sur les falaises de marbre (1939) d’Ernst Jünger (Gallimard. L’imaginaire)


Comme je vous le laissais entendre ces derniers temps, j’ai décidé de mettre un terme (au moins provisoirement) à mes abécédaires. Tout ça pour la simple et bonne raison que j’ai trouvé un autre moyen pour assouvir ma soif taxinomiste et qu’il me paraît encore plus stimulant que l’approche par noms d’auteurs. Ce moyen, c’est la Bibliothèque idéale publiée à la fin des années 80 sous la direction de Pierre Boncenne et où l’on trouve recensés et classés dans 49 catégories différentes les 49 ouvrages qu’il faut posséder prioritairement dans sa bibliothèque.

Bien évidemment, je me méfie de ces hiérarchies souvent très académiques et peu audacieuses. Mais j’aime assez le principe d’explorer ces 49 catégories.

Le principe est donc très simple : suivre scrupuleusement lesdites catégories (nous appréhenderons la littérature sous un angle géographique dans un premier temps, puis par « genres » et enfin, nous irons jeter un œil vers les autres domaines de la connaissance) en se contentant de sélectionner un des 49 livres conseillés (de cette manière, je conserve au sein d’un cadre rigide mon libre-arbitre !).

Commençons aujourd’hui avec les littératures de langue allemande.

« Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux. »

Un livre qui débute par des phrases pareilles ne peut pas être totalement mauvais ! Et c’est avec le même plaisir admiratif que l’on poursuit la lecture du célèbre roman allégorique d’Ernst Jünger qui présage en 1939 l’apocalypse à venir. Faut-il y lire une vive protestation contre l’avènement de l’hitlérisme ou un avatar de ce nationalisme que prêchait l’auteur et qui s’exercerait ici contre le stalinisme ? La question est loin d’être tranchée et zélateurs et contempteurs n’ont pas fini de s’escrimer autour de la figure controversée de Jünger (engagé volontaire pendant la première guerre mondiale pour Guillaume II, officier d’occupation à Paris pendant la seconde, nationaliste mais antinazi, sans doute au courant du complot tenté contre Hitler en 44…)

En ce qui me concerne, je trouve que l’œuvre dépasse largement son cadre « historique » pour accéder, par un style incroyablement lumineux, à la fable universelle jetée à la face de la Barbarie.

L’action se déroule dans un décor intemporel de falaises au sommet desquelles le narrateur se livre, avec frère Othon, à sa passion pour la botanique. Lieu de retraite paisible où ces hommes peuvent s’adonner à la science et à la poésie, il offre un vaste panorama sur les beautés terrestres.

Mais voila que les choses changent et que d’inquiétantes rumeurs parviennent aux oreilles des habitants de l’Ermitage. C’est l’ombre du grand Forestier qui s’allonge sur les territoires voisins, semant le chaos et l’horreur : « …et les temps étaient mûrs pour ceux qui jettent l’épouvante. » …

Il est évident qu’on peut voir se profiler derrière la silhouette de ce « grand Forestier » l’image d’Hitler et de ses hordes nazies. Mais il s’agit surtout de la figure mythique du Mal qui ressurgit, à des époques données, en exacerbant les conflits latents entre la civilisation et la barbarie.

La position de Jünger me paraît assez claire : c’est celle de l’aristocrate lettré et scientifique (« on reconnaît les grandes époques à ceci, que la puissance de l’esprit y est visible et son action partout présente. ») contre la meute et la force brute (« Profonde est la haine qui brûle contre la beauté dans les cœurs abjects »). Il met en scène cette opposition dans une fable symbolique portée par une langue parfaitement ciselée et d’une rare beauté (je ne lis pas l’allemand mais la traduction d’Henri Thomas me paraît tout à fait remarquable).

Sur le falaises de marbre m’a donné envie de pousser un peu plus loin ma découverte de l’œuvre de cet étonnant bonhomme mort à plus de cent ans et dont certaines pages sont d’ores et déjà gravées dans le même marbre que ses falaises…

Et vous ? Quels livres de langue allemande mettriez-vous en priorité dans votre bibliothèque ? Vous pouvez vous référez à ceux recensés dans la bibliothèque idéale ici ou en proposer d’autres…

Libellés : , , , ,