Idées fixes
Notes en vrac
Trois femmes (1924) suivi de Noces (1911) de Robert Musil (Le Seuil. Points. 1995)
Pour alimenter ma « bibliothèque idéale » dans la catégorie « nouvelle », je me suis dirigé vers Robert Musil, écrivain que j’avoue à ma grande honte n’avoir jamais lu et qui m’attire irrésistiblement.
Trois femmes et Noces sont deux recueils qui regroupent les cinq nouvelles que l’auteur de L’homme sans qualités a écrites dans sa vie. Pour être tout à fait franc, je n’y ai pas été sensible et j’avoue même avoir peiné pour arriver au bout de Noces. Voilà le type même d’ouvrage qu’on ne peut lire qu’à une table de travail (dans une bibliothèque, par exemple), le stylo à la main et en s’arrêtant dix minutes sur chaque page pour comprendre où l’auteur veut nous mener !
Je caricature un peu mais l’abord de ces nouvelles est malaisé. Les deux nouvelles de Noces ont pour héroïnes deux femmes qui courent après l’amour. Ou plus précisément un état très spécifique de ce sentiment que Musil tente d’approcher par cercles concentriques qui n’ont rien de narratifs (pour le dire sauvagement : il ne se passe rien d’un point de vue « dramatique »). Ces courts récits se composent donc d’une succession de descriptions très précises d’états d’âmes évoluant fugitivement, prenant soudainement une couleur différente. L’auteur s’approche au plus près des sensations les plus infimes en prenant en compte la manière dont « l’environnement » (le Réel auquel participe et dans lequel évoluent les personnages) influe sur les caractères.
Le résultat m’a paru plutôt hermétique mais peut-être m’y replongerai-je dans quelques années, à tête reposée…
Les trois nouvelles de Trois femmes inversent la donne et mettent en scène trois personnages masculins qui se heurtent à trois « énigmes » féminines. Mis à part un très beau passage métaphorique (celui de l’agonie d’un petit chat), j’avoue n’avoir pas plus adhéré à la portugaise qu’aux nouvelles de Noces et pour des raisons somme toute assez proches.
Par contre, et pour ne pas me montrer complètement borné, j’ai trouvé la nouvelle Tonka absolument remarquable. Si j’en crois la préface de Philippe Jaccottet, ce texte est en partie autobiographique et aborde un thème qui hantera également L’homme sans qualités.
Le narrateur est un jeune homme issu d’une famille aisée. Intellectuel, il est pourtant séduit par une jeune femme d’origine modeste, Tonka, avec qui il a une liaison. Elle finit par tomber enceinte alors que le jeune homme ne peut en aucun cas être le père de cet enfant. Pourtant, Tonka persiste à nier son infidélité…
Dans ce court récit fort émouvant, Musil joue sur les oppositions entre le masculin et le féminin, la culture et la nature, le doute et la foi, la raison et la croyance. L’homme cherche à imprégner sa marque sur le monde par la parole, l’intellect et la raison mais se heurte à l’énigme de la femme et à quelque chose qui le dépasse, un quelque chose « immense comme l’amour ». Au caractère assez velléitaire du narrateur s’oppose la force tranquille et naturelle de cette jeune fille qui l’aime et le mystère d’un amour inconcevable sans la confiance qu’il requière (croire en la fidélité d’une femme alors qu’elle est mystérieusement enceinte). L’écriture très méticuleuse de Musil m’a touché cette fois-ci car elle s’incarne dans des personnages qui m’ont paru mieux dessiné. C’est, à mon sens, la meilleure de ses nouvelles.
Quant à la dernière (la première du recueil), Grigia, elle aborde exactement le même thème que Tonka mais avec moins de force et de précision (l’homme qui soudain trouve l’amour chez une femme d’origine modeste et, par là, un nouveau sens à sa vie).
Peut-être aurais-je été plus sensible à ces nouvelles si j’avais mieux connu l’œuvre de Musil. Je vous redirai ça si je me lance un jour dans les désarrois de l’élève Törless ou l’homme sans qualités…
NB : Voyez-vous des recueils de nouvelles indispensables pour notre bibliothèque idéale ? (Exemples ici)
Libellés : Bibliothèque idéale, littérature de langue allemande, Musil, nouvelles
L’amour n’est pas aimé (1982) d’Hector Bianciotti (Gallimard. L’imaginaire 1986)
Existe-t-il une littérature hispano-américaine en dehors de Borges et Cortázar ? C’est un peu la question que je me posais avant d’aborder cette catégorie de la bibliothèque idéale qui m’a permis de renouer avec ma chère collection l’imaginaire.
Je ne savais rien de Bianciotti avant de me plonger dans ce recueil de nouvelles, genre que j’apprécie particulièrement dans la mesure où il permet de zigzaguer entres plusieurs récits et qu’il y a toujours un moyen d’apaiser sa faim même si tous les textes ne se valent pas. L’amour n’est pas aimé n’échappe d’ailleurs pas à la règle d’airain du recueil de nouvelles et s’avère très inégal.
Les initiales, récit qui ouvre le livre, laisse craindre le pire tant il est rasoir (je sais que c’est de la critique très prosaïque mais je vous livre mes impressions brutes de décoffrage !). J’ai songé à ce moment au texte très drôle de Jean-Edern Hallier (dans le refus) sur Garcia Marquez et le latino-américanisme en littérature avec ses sempiternelles « indications climatologiques qui ne trompent pas ». « D’abord, le soleil est torride alors que chez nous, il n’est que chaud. Les odeurs sont nauséabondes. Chez nous, celles (sic) ne sont que mauvaises. Ajoutons-y cette révélation essentielle, celle de la pluie humide. Serait-elle sèche en Europe ?»… Avec ses pampas qui s’étendent à perte d’horizon, ses personnages plongés dans le mutisme ou écrasés sous le fardeau du labeur et des traditions ; Bianciotti n’échappe pas toujours à ces clichés de la littérature sud-américaine.
De plus, le style de l’auteur est un brin affecté et vire parfois même à la pure componction. Ses personnages se voient refuser toute chance de salut ou d’espoir. Il ne s’agit pas même de réclamer quelques touches d’humour mais de constater qu’au bout du compte, cette gravité a quelque chose d’un peu pesant.
Bien sûr, il est difficilement niable que Bianciotti a un univers et des obsessions. Obsessions du passé, des racines familiales, de l’écrit ; mêlées à une insondable nostalgie qui s’abat sans arrêt sur des personnages convaincus d’être passés à côté de tout dans la vie. Mais franchement, sur les onze nouvelles qui composent ce recueil, une petite moitié est ennuyeuse à mourir et j’avoue avoir déjà oublié (quelques jours après les avoir lues !) de quoi il était question dans des nouvelles comme Le bal ou L’or de la mémoire !
Parfois, on se surprend à lire un passage magnifique (« La vie laisse les mêmes cendres que les rêves que nous a procurés la nuit et, les années passant, aucun indice ne nous permet de savoir avec certitude si ce que nous avons vécu a été plus réel que ce que nous avons imaginé. ») et l’on regrette que tout le recueil ne soit pas de la même eau.
Pour ne pas rester sur une trop mauvaise impression, signalons tout de même à nos lecteurs curieux quelques nouvelles plus réussies, comme l’escalier du ciel ou des imprudences de la courtoisie. J’aime aussi celles où Bianciotti évoque des figures littéraires réelles pour y greffer ses obsessions. Dans Bagheera, il décrit Rudyard Kipling sur son lit de mort, constatant le déclin de l’Empire Britannique dont il fut le chantre inspiré. Dans Bonsoir les choses d’ici-bas, c’est Valery Larbaud qui se souvient d’un de ses camarades de collège qui lui inspirera son plus célèbre personnage.
Mais s’il ne fallait lire qu’une nouvelle, il faudrait se précipiter sur Albina, la plus parfaite du lot. En évoquant, du point de vue d’un fils, une histoire d’amour entre un vieil homme et une femme rencontrée lors d’un voyage en Europe ; Bianciotti nous serre la gorge en faisant vibrer la corde des amours impossibles et des parenthèses enchantées qui nous rappellent que nos vies auraient pu être radicalement différentes.
Pour le coup, ce texte est magnifique…
Et vous, quels livres hispano-américains me conseilleriez-vous de mettre dans une bibliothèque idéale ?
Libellés : Bianciotti, Bibliothèque idéale, Jean-Edern Hallier, Kipling, Larbaud, littérature hispano-américaine, nouvelles