La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

mercredi, juin 04, 2008

Bibliothèque idéale n°23 : la littératures en miettes

Dits et contredits (1909) de Karl Kraus (Champ Libre / Ivrea. 1993)


Derrière la désignation pas forcément très claire de « littérature en miettes », il faut entendre les œuvres composées par fragments courts, que ce soit des pensées, des maximes, des aphorismes, des « papiers collés » (Perros) ou des « nouvelles en trois lignes » (Fénéon)...

Je ne sais pas si l’on peut décemment parler de « genre » littéraire mais toujours est-il que je l’affectionne particulièrement, surtout lorsqu’on a affaire à des génies comme Lichtenberg, Chamfort, Nietzsche ou Bloy.

Ou comme Karl Kraus, l’un des grands maîtres du genre.

Comme le souligne Roger Lewinter, Kraus n’écrit pas ses aphorismes au jour le jour, comme Lichtenberg ; mais c’est a posteriori qu’il a recueilli avec minutie les meilleures pensées tirées de son journal Die Fackel (le flambeau). La forme courte n’a donc rien d’une coquetterie mais permet à l’écrivain polémiste d’aller à l’essentiel, d’aiguiser la lame de sa pensée comme celle d’un poignard.

Rien de plus luisant et de plus tranchant que le verbe de Kraus : à la fois puissamment ironique et sardonique (ses aphorismes sont très drôles et d’une méchanceté à la fois lucide et parfaitement réjouissante) mais avec également le don de pénétrer très loin dans l’esprit du lecteur et de l’amener à réfléchir à mille lieues des platitudes de ces journalistes qu’il exècre.

Plutôt qu’à une médiocre analyse de la pensée de l’auteur, je vous invite à vous régaler de ces quelques extraits que j’ai choisi pour vous :

« Rien n’est plus insondable que la superficialité de la femme. »

« A toutes les affaires de la vie, la femme participe avec son sexe. Parfois même, à l’amour. »

« L’homme a canalisé le torrent de la sensualité féminine. Maintenant, il n’inonde plus la terre. Mais il a aussi cessé de la fertiliser. »

« Vice et vertu sont parents comme diamant et charbon. »

« Les châtiments servent à l’intimidation de ceux qui ne veulent commettre aucun péché. »

« L’honneur est un appendice dans l’organisme de l’âme. Sa fonction est inconnue, mais il peut amener des inflammations. On peut tranquillement le couper aux gens qui inclinent à se sentir offensés. »

« Malheur à la loi ! La plupart de mes contemporains sont la triste conséquence d’un avortement omis. »

« Rien n’est plus étroit que le chauvinisme ou le racisme. Pour moi, les hommes sont tous égaux ; il y a des ânes partout, et pour tous, j’ai un égal mépris. Surtout pas de préjugés mesquins ! »

« Dans le chauvinisme, ce n’est pas tant l’aversion contre les nations étrangères que l’amour pour la propre nation qui m’est antipathique. »

« S’il n’y avait pas la politique, le bourgeois n’aurait que sa vie intérieure, donc, rien qui pût le remplir. »

« La pensée est un enfant de l’amour. L’opinion est reconnue dans la société bourgeoise. »

« Là où il n’y a plus de force ni de rire ni de pleurer, l’humour sourit à travers les larmes. »

« « Bien écrire » sans personnalité peut suffire pour le journalisme. A la rigueur pour la science. Jamais pour la littérature. »

Dans cette catégorie « littérature en miettes », voyez-vous des ouvrages indispensables ?

Libellés : , , ,

2 Comments:

Anonymous Rafaël Nadal said...

Le Précis de décomposition de Cioran m'a traumatisé, beaucoup trop je pense, à une époque où j'étais un peu fragile. Ce livre est dangereux. A ne pas lire durant l'enfance ou l'adolescence.
Idéal antidote au poison Cioran : Ainsi parla Zarathoustra, immense livre en miettes.

4:34 PM  
Blogger gludure said...

Un doux reveur, un brin naif, Malcolm De Chazal, excelle dans les fragments litteraires. Voir Sens-Palastque. Plus énigmes qu'aphorismes,la rumination de ses "pensees" plonge les sens dans une douce torpeur et réchauffe les coeurs tendres fatigués des imposantes théories.

6:46 PM  

Enregistrer un commentaire

<< Home