La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

samedi, février 14, 2009

Cinéma et littérature

Il est d’usage de parler des liens entre la littérature et le cinéma lorsque se profile à l’horizon la question de l’adaptation des œuvres littéraires à l’écran. Or l’inverse existe aussi : des cinéastes mettent parfois de côté leurs caméras pour s’adonner au plaisir de l’écriture (songeons aux superbes livres autobiographiques de Bergman).
Je viens de terminer deux romans écrits par des individus davantage connus pour leurs œuvres cinématographiques.

Dans Les vacances du pouvoir (Michalon. 2007), Jean-Pierre Mocky imagine les pérégrinations de tous les candidats à l’élection d’avril 2007 pendant leurs vacances.
J’ai bien trop d’estime pour Mocky cinéaste pour m’attarder davantage sur cette farce assez poussive et déjà bien datée (c’est le problème lorsqu’on réagit « à chaud » à l’actualité). En emboîtant le pas à une équipe de paparazzis et de touristes hollandais, l’auteur voudrait tirer à vue sur la classe politique française (ce qui est louable mais qui revient aussi à tirer sur un corbillard !). Malheureusement, il manque tout ce qui fait l’intérêt du cinéma de Mocky : la verve, le rythme et les portraits hauts en couleurs. Pas forcément très bien écrit, le récit ne retient l’attention que lors de quelques rares passages assez enlevés et m’a fait songer à l’un des rares films ratés du cinéaste : Une nuit à l’assemblée nationale. La rage libertaire et drolatique du grand Jean-Pierre s’accommode mal des vicissitudes de la politicanaillerie !

Tout le monde connaît Terry Jones acteur (il fut l’un des piliers des Monty Python) et cinéaste (c’est lui qui coréalisa les films du groupe, que ce soit Sacré Graal ou Le sens de la vie) mais son œuvre « littéraire » est moins renommée. J’aimerai beaucoup lire son livre anti-Bush où il fustige l’interventionnisme américain au Moyen-Orient et c’est avec curiosité que j’ai découvert son Erik le viking (Bragelonne. 2008).
Curiosité parce que j’ai vu (il y a fort longtemps) le film éponyme que Jones réalisa avec Tim Robbins. Or il s’avère que le livre n’a strictement rien à voir avec le film. Il s’agit d’un vrai conte pour enfant qui narre les aventures d’Erik et de ses compagnons, de braves vikings, à la recherche du « pays où le soleil se couche le soir venu ». A chaque chapitre correspond un épisode fantastique (confrontation avec un vieil homme des mers, avec un dragon et toutes sortes d’obstacles imaginables). Ce n’est pas franchement désagréable mais, est-ce un problème d’écriture ou de traduction, je trouve le livre pas très bien rédigé. Ce découpage en chapitres courts donne le sentiment d’une narration hachée qui ne parvient pas à trouver sa propre unité.
De plus, contrairement à ce que l’on pouvait espérer de Terry Jones, le livre n’est jamais drôle et se trouve lesté par les considérations « morales » propres aux contes auxquelles j’ai un peu de mal à accrocher (je les trouve un brin convenues). Reste de très belles illustrations signées Boulet (je sais, vous allez me dire que je ne peux pas dire le contraire ! Sauf que si je ne le pensais pas vraiment, je me contenterais de me taire…) et un univers imaginaire qui pourra peut-être séduire ceux qui ne sont pas trop réfractaires, comme moi, à cette fantaisie...

Pour terminer, un petit mot sur le Procès de Jeanne d’Arc de Bresson. J’ai dégotté aux puces le scénario du film (Julliard. 1962). C’est intéressant de le lire quand on connaît le film car on se rend compte à quel point un scénario n’est rien sans le traitement que lui fait subir ensuite le metteur en scène. Bien sûr, à travers les dialogues on entend les voix blanches des interprètes et on se remémore la sécheresse du film. Mais c’est par l’art de son cadre et de son montage que Bresson parviendra à faire de ce scénario sans réelles « qualités » (je parle au niveau purement « littéraire ») un film immense…

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vendredi, août 17, 2007

Les bigots de la modernité

Moderne contre moderne : exorcismes spirituels IV de Philippe Muray (Les Belles Lettres. 2005)

C’est amusant, depuis que j’ai lu ce livre, je ne cesse de me demander ce que Philippe Muray aurait pensé de tous ces faux évènements que nous relate le J.T. Qu’aurait-il trouvé à dire de cette « journée des gauchers » (j’espère qu’on a songé à combler un vide juridique en obligeant les fabricants de guitares à confectionner des instruments pour nos amis gauchers et mettre fin ainsi à une odieuse période de discriminations ! A quand l’instauration de la parité entre gauchers et droitiers dans la fonction publique ? Ou dans les salles de rédaction des journaux où pourtant, une grande majorité écrit déjà de la main gauche !) ou de cette quête toujours plus incessante de coupables lorsque surviennent de malheureux accidents (qu’un manège lâche ou qu’un gosse se noie. Faut-il mettre des écriteaux au bord des rivières avec cette mention : l’eau peut nuire gravement à la santé ?). Quelles réflexions auraient pu lui inspirer cette grotesque mascarade que furent les dernières élections présidentielles et son dégoulinement d’œcuménisme « citoyen » (le peuple a retrouvé le chemin des urnes et a voté pour le Bien, le Moderne et le sens de la marche) qui confirme parfaitement ce que Muray disait : « C’est d’ailleurs à ça, me semble-t-il, que sert le clivage gauche-droite : à maintenir l’illusion d’un monde et d’une réalité historiques encore décryptables et gouvernables dans les termes de jadis, donc à ne rien voir et ne rien savoir de ce qui se passe concrètement. » Avec le ralliement sans vergogne des ordures de la gauche « moderne » (Lang, Kouchner…) au régime du nabot américanophile, nous voyons tous les jours cette illusion s’effondrer…

Mais revenons à cet essai, recueil hétéroclite de textes où Muray porte un regard sarcastique et décapant sur notre Modernité et notre monde en pleine déréliction depuis ce qu’il appelle l’après Histoire (il est amusant de noter qu’Annie Le Brun parle de « trop de réalité » à l’inverse de Muray qui voit disparaître le Réel alors que leurs analyses sont sensiblement les mêmes…).

Le livre est divisé en cinq parties. La première est un ensemble de textes (et d’entretiens) ayant rapport avec l’Art et la littérature. C’est dans la mort du roman que Muray diagnostique tout d’abord un des symptômes de notre Modernité. A mesure que le Réel fuit, il n’y a plus rien à raconter et « le nombril du monde a remplacé le monde » (voir l’analyse très pertinente du phénomène Angot). Muray s’en prend avec une virulence salutaire aux maîtres-penseurs médiatiques et journalistiques d’aujourd’hui (qui orchestrent eux-mêmes de petits scandales dans la sphère du Bien pour mieux ostraciser ceux qui voudraient réellement porter un œil critique sur le monde), à l’intelligentsia qui est incapable de dire un mot sur l’époque (beau texte contre Derrida). Le seul qui échappe à son courroux reste Baudrillard (ce n’est pas un mauvais choix !) dont Muray parle avec une rare intelligence.

La deuxième partie rassemble des textes donnés dans divers journaux (du Figaro à Marianne en passant par L’imbécile et le nouvel observateur) où l’auteur fait ce qu’il sait le mieux faire : porter un regard dévastateur sur les manifestations les plus grotesques de notre modernité. C’est ici qu’on trouvera le désormais fameux Sourire à visage humain consacré à Ségolène Royal mais également toute une série de réflexions sur la fin de l’Histoire, le triomphe du communautarisme, la tyrannie des minorités, l’effacement des identités sexuelles et le triomphe du matriarcat, l’infantilisme généralisé qui va de pair avec une demande outrancière de lois et de normes pour la protection des intérêts de chacun, sur le « moralisme pleurnichard et le libertarisme cynique » ; bref, sur ce qu’il a autrefois appelé « l’Empire du Bien » qui se caractérise par la fin de l’altérité, la résolution des conflits dans la fête permanente (« Homo Festivus ») et l’organisation toujours en mouvement d’un vaste « parc d’abstractions » mondial.

Après une courte troisième partie regroupant trois essais sur l’avenir donnés dans Le débat (dont l’excellent Citoyen, citoyenneté : « Ici comme ailleurs, il s’agit d’abord de mobiliser en faveur de ce qui est ; et dans le seul but de son renforcement. »), la quatrième partie est composée d’un ensemble d’entretiens passionnants où Muray explique très clairement sa pensée.

La dernière, peut-être ma préférée, est un recueil des articles écrits pour le journal La Montagne. L’actualité la plus brûlante (le référendum européen, la canicule de 2003, la guerre en Irak…) ou la plus anecdotique (Paris-plage, les raves…) sert de point d’appui à de courtes analyses d’une finesse et d’une drôlerie réjouissantes. Car Muray est quelqu’un de très drôle et il revient d’ailleurs à plusieurs reprises sur le rôle du rire et sa disparition (« Le rire touche à la fin de son cycle, il est entré dans la sphère des dangerosités homologuées, il porte atteinte aux bonnes mœurs et menace le nouvel ordre humanitaire-victimaire » : je vous jure que je n’avais pas commencé ce livre en écrivant mon texte sur Le témoin de Mocky !). Le fait que ces lignes furent publiées dans le périodique où écrivit Alexandre Vialatte n’a fait que renforcer, dans mon esprit, la communauté de pensée entre ces deux moralistes ironiques et désabusés.

J’avais prévu de parler dans cette note du rapport entre Guy Debord et Muray, de la notion de fête qui fait horreur à notre polémiste mais dont l’esprit, me semble-t-il, a été totalement trahi par rapport à ce qu’entendaient les situationnistes lorsqu’ils écrivaient : « les révolutions prolétariennes seront des fêtes ou ne seront pas, car la vie qu’elles annoncent sera elle-même créée sous le signe de la fête. Le jeu est la rationalité ultime de cette fête, vivre sans temps mort et jouir sans entraves sont les seules règles qu’il pourra reconnaître ». Je ne pense pas qu’ils avaient en tête les immondes « techno parades » ou l’horreur du tourisme de masse lorsqu’ils écrivaient ces mots ! Je ne suis pas toujours d’accord avec Muray dans cette manière qu’il a de lier un peu trop rapidement des conséquences funestes à une cause unique (Mai 68) ni dans cette façon qu’il a de réfuter la théorie du Spectacle debordienne (en faisant mine d’ignorer que cette théorie a, elle-même, évolué et que les commentaires sur la société du spectacle ne sont déjà plus la société du spectacle). De la même manière, je ne partage pas non plus l’admiration de l’auteur pour le pape et sa nostalgie (relative) pour l’ordre judéo-chrétien : on peut-être parfaitement athée et dégueuler face au spectacle répugnant de toutes les bigoteries modernes !

Mais, voyez-vous, la paresse me gagne et j’ai été suffisamment long. Oubliez les petites réserves que je viens de lister et plongez-vous dans l’œuvre de Muray : c’est un régal !

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dimanche, janvier 21, 2007

Elections 2...

"Député n. Individu dépendant d'un quelconque affairiste ou de son homme de main. Le député est généralement un jeune homme bien fait de sa personne, nanti d'une cravate rouge et d'un fin réseau de toiles d'araignées qui relie son nez à son pupitre. Quand le concierge le heurte par inadvertance avec son balai, il produit un nuage de poussière.
Ministre n. Personne qui agit avec un grand pouvoir et une faible responsabilité. En diplomatie, dignitaire envoyé dans un pays étranger comme une incarnation visible de l'hostilité de son souverain. Sa qualification principale est à un degré d'allégations plausibles juste en dessous de celles d'un ambassadeur.
Politicien n. Anguille habitant la fange dans laquelle sont enfoncés les pilotis de la société organisée. Quand elle avance en se tortillant, elle confond l'agitation de sa queue avec le tremblement de l'édifice. Si on le compare avec les grands hommes d'Etat, le politicien souffre du désavantage d'être encore vivant.
Politique n. Lutte d'intérêts déguisée en débat de grands principes. Conduite d'affaires publiques pour un avantage privé.
Présidence n. Le cochon le plus gras du champ de la politique américaine.
Président n. Figure de proue d'un petit groupe d'hommes dont- et dont seulement- il est parfaitement connu que l'immense majorité de leurs compatriotes ne voudrait à aucun prix d'aucun d'eux comme Président.
Vote n. Acte et symbole du droit d'un homme libre de faire de lui-même un sot et de son pays un chaos."
Ambrose Bierce Le dictionnaire du diable

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dimanche, décembre 10, 2006

Profession de foi

Vous l’avez constaté, nous entrons dans la période pénible de la grande mascarade électorale. En guise d’antidote à cette grotesque foire d’empoigne où d’ineptes politicards vont rivaliser de démagogie et de bassesse pour vous convaincre qu’ils détiennent une solution miracle que vous avez en vous, je vous livrerai plus ou moins régulièrement des textes résolument anti-« soufflage universel ». Pour commencer, nous vous proposons une chronique maroufle de Georges de la Fouchardière dont je vous ai déjà parlé et sur lequel je reviendrai bientôt puisque ma sœur (loué soit son nom !) m’a déniché deux de ses ouvrages. L’exemple de la prose saccageuse du bonhomme que je vous offre vient des Oies du capitole (éditions Montaigne. 1928).

***

Dans l’espoir de comprendre enfin quelque chose à la politique, au panachage, au Cartel des Gauches et aux autres trucs de la concentration républicaine, j’ai assisté à une réunion où tous les candidats du premier secteur devaient s’expliquer en seize rounds…Alors, j’ai compris ; j’ai compris que les candidats n’y comprenaient absolument rien.
Les uns sont venus dire que tous irait bien pourvu que ça dure. Les autres sont venus dire que tout irait bien pourvu que ça change. Mais il y a un candidat qui a fait l’unanimité dans l’assemblée ; dès qu’il a paru sur l’estrade, tous les auditeurs ont crié joyeusement, d’une seule voix : « Il est saoul ! » Or c’est le seul qui n’ait pas dit de bêtises ; il est vrai qu’on ne lui a pas permis de parler.
Mais, parmi tant d’orateurs qui exprimaient le mécontentement public, j’ai été surpris de constater que pas un seul n’avait inscrit dans son programme la réforme essentielle, urgente, indispensable : la révision de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui est complètement ratée dans sa formule et dans ses résultats, comme tout le reste de la révolution.
L’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme devrait être ainsi conçu : Tout citoyen a le droit de manger. Dans une société civilisée, tout homme a droit à un minimum de nourriture, c’est-à-dire au pain quotidien. Il est monstrueux que les boulangers vendent le pain. Le pain doit être distribué gratuitement et à discrétion par le gouvernement, même aux citoyens qui ne travaillent pas. Car l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme doit se formuler comme suit : nul n’est obligé de travailler s’il n’a pas envie de travailler.
Il est vrai que la première loi édictée par le premier législateur est celle-ci : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front… » Mais dans le pain il y a déjà la sueur du boulanger ; quand on y songe, c’est plus que suffisant.
Vous pensez peut-être que, si le pain quotidien est gratuit, personne ne voudra plus travailler. C’est une erreur ; il y aura des gens pour qui travailleront pour mettre du beurre sur leur pain ; il y aura des gens qui travailleront pour s’offrir des poules ou pour offrir à leurs poules des colliers de perles et des petites Citron… (Et il y a encore les gens vicieux, qui travaillent pour le plaisir de travailler.)
Et voilà le troisième article de notre Déclaration des Droits de l’Homme : Tout citoyen a le droit de mourir dans son lit.
Non, nous ne demandons pas la suppression de la guerre… Il y a trop de gens en France qui aiment la guerre et qu’il serait dangereux de contrarier. Il faut les laisser libres de se battre ; mais qu’ils n’emmènent pas les autres de force…Le jour de la mobilisation, chacun doit être libre de rester couché s’il préfère rester couché, sans être obligé de se faire porter malade.
Reste à déterminer la forme de gouvernement. L’idéal idéal serait sans doute « pas de gouvernement du tout ». Mais les électeurs veulent tous un gouvernement, et un candidat doit partager les opinions de ses électeurs.
Alors l’idéal relatif du gouvernement c’est un gouvernement personnel, c’est-à-dire un type que les citoyens puissent implorer, engueuler et au besoin guillotiner.
Un roi.
Mais pas un roi inamovible. Un roi qui est roi de naissance est insupportable parce qu’il se croit tout permis et que personne n’ose rien lui dire.
Que pensez-vous d’un roi élu pour un an, ou plus exactement tiré au sort parmi l’élite de la population ? … (Je veux dire parmi ceux qui ont obtenu de leur marchande de journaux une carte de lecteur assidu du Matin. Et le Matin organise ce tirage au sort comme toutes les autres loteries.)
Le gagnant monte sur le trône sous le nom de Durand XIII ou de Taponnier XVII. Il est entouré pendant son règne de quatre agents qui l’empêchent de se sauver et son pouvoir est absolu.
Mais au bout de douze mois, jour pour jour, il passe en cour d’assises. Il est jugé sur ses actes et d’après le témoignage de ses sujets.
S’il ne s’est pas conduit proprement pendant son règne, il est condamné à mort et exécuté dans les vingt-quatre heures. S’il s’est conduit proprement, il est acquitté avec félicitations, il a droit à une petite retraite et il prend part, chaque année, au banquet de l’Association amicale des anciens Rois de France.
Et puis on procède au tirage au sort de son successeur, qui monte sur le trône sous le nom de Stéphane VII ou de Lausanne XXI (c’est pour dire que n’importe qui peut faire un bon roi, à condition d’être surveillé de près et sous la menace de la guillotine).
Voilà donc mon étiquette politique : « la royauté tempérée par un régicide périodique. »

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