La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

dimanche, juin 15, 2008

Hommage à Noël Godin (1)

Comme l’événement n’a pas été relayé, il faut le trompeter bien fort : l’anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin vient d’être rééditée et c’est peu dire que c’est un ouvrage indispensable.
Et comme c’est grâce à cet incroyable pavé que j’ai nourri une bonne partie de mes rayonnages de bibliothèque, je vous propose de lui rendre hommage en vous proposant régulièrement (plus ou moins : je n’ai pas de scan chez moi) des couvertures de livres des bons zigues qui figurent dans ladite anthologie et que j'ai acquis depuis une bonne dizaine d'années.
On commence aujourd’hui par le premier rayonnage de ma bibliothèque (dont les trois premiers auteurs occupent quasiment tout l’espace !) Et encore merci à Noël Godin pour les découvertes et à Charles Tatum pour m’avoir offert gracieusement la bibliographie mise à jour du livre.


















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samedi, avril 05, 2008

Bibliothèque idéale n°11 : la poésie française

La vie immédiate (suivi de La Rose publique et de Les Yeux fertiles et précédé de L’évidence poétique) de Paul Eluard (Gallimard. Poésie. 1974)


Peut-être n’est-ce pas le cas pour vous mais, pour ma part, je suis bien incapable de « commenter » de la poésie. En abordant cette catégorie de la « poésie française », j’en ai donc profité pour découvrir celle de Paul Eluard que je connaissais assez mal (mis à part le fameux Liberté que je ne peux pas supporter !)

Poésie surréaliste qu’Eluard définit plutôt bien dans L’évidence poétique : adopter le mot d’ordre de Lautréamont (« la poésie doit être faite par tous. Non par un »), s’inscrire dans la lignée des écrivains irréductibles à toute forme de pouvoir (bel hommage à Sade) et réinventer les notions de Bien et de Beau (« C’est ce bien, c’est ce beau asservis aux idées de propriété, de famille, de religion, de patrie, que nous combattons ensemble. »).

La vie immédiate est un exemple assez convaincant de cette poésie surréaliste libérée de toute contrainte, ne servant qu’elle-même et dont la force subversive vient de sa forme même (d’où les reproches adressés plus tard à Eluard par le grand Benjamin Péret lorsqu’il placera à nouveau sa poésie au service du drapeau et autres calembredaines du même style !)

Pour être tout à fait franc et même si j’ai une passion que je n’ai jamais cherché à dissimuler pour le surréalisme ; je trouve que la poésie d’Eluard a un peu vieilli et ne possède pas l’évidence et la drôlerie de celle d’un Péret (toujours lui !). Disons que le recours systématique à l’inconscient, aux images incongrues, aux rapprochements insolites a été tellement usé en 80 ans qu’on en viendrait presque à ne voir dans Eluard que la « version publicitaire » du surréalisme (celle qui abonde aujourd’hui).

J’exagère, bien entendu, mais c’est pour vous faire comprendre que ces pages marquées par les thèmes surréalistes (l’amour fou, l’onirisme, la révolte contre la dictature du sens…) ne sont pas celles que je préfère du mouvement.

Finalement, Eluard retrouve une seule fois la vigueur subversive de ses petits camarades, le temps d’une Critique de la poésie qui est le moment que je préfère :

« C’est entendu je hais le règne des bourgeois

Le règne des flics et des prêtres

Mais je hais plus encore l’homme qui ne le hait pas

Comme moi

De toutes ses forces.

Je crache à la face de l’homme plus petit que nature

Qui à tous mes poèmes ne préfère pas cette Critique de la poésie. »

Dont acte…

NB : Au niveau de la poésie française, pas de surprise quant à moi : j’adore (comme tout le monde !) Rimbaud, Baudelaire et, peut-être encore plus, l’immense comte de Lautréamont. J’aime également Tristan Corbière, Xavier Forneret et les merveilleux poèmes de Benjamin Péret.

J’apprécie aussi Verlaine et Apollinaire (diable, que je suis classique !). Et vous, qui placeriez-vous dans votre Bibliothèque idéale ?

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mardi, février 12, 2008

Apollinaire sous X

Les onze mille verges (1907) de Guillaume Apollinaire (Librio. 2006)


L’une des principales raisons pour lesquelles je vais arrêter ces abécédaires, c’est mon incapacité à trouver des écrivains commençant par la lettre X. Une fois ingurgité du Xénophon, il ne reste pas grand-chose si ce n’est un vieux livre de poche miteux signé Françoise Xenakis que je renâcle à acquérir. Du coup, même principe que la dernière fois : j’utilise la lettre X pour m’adonner sans vergogne au genre que cette lettre désigne, à savoir la littérature que l’on « ne lit que d’une main » (la seconde servant à prendre des notes, bien entendu !)

On sait que beaucoup de grands écrivains s’adonnèrent avec plaisir à la pornographie. Je vous ai suffisamment parlé de Pierre Louÿs mais il faut citer également le célèbre Con d’Irène d’Aragon ou l’hilarant Les rouilles encagées de Benjamin Péret. Apollinaire s’adonna également à la littérature licencieuse et si je ne connais pas les exploits d’un jeune Don Juan, j’ai pu réaliser à quel point les onze mille verges justifie le texte que Gainsbourg écrivit pour Birkin (« Apollinaire/ En a aussi des sévères/ Et des pas mûres dans ses vers/ Dans ses vers/ Onze mille ver-/Je me sens à bout de nerfs… »).

Le récit rocambolesque des voyages du prince Mony Vibescu où se succèdent les parties de jambes en l’air les plus indescriptibles est, en effet, d’une rare crudité. Apollinaire, comme Sade avant lui, prouve que le genre pornographique peut-être un excellent moyen de remettre en cause tous les fondements de nos sociétés. Il prouve également la toute-puissance de la littérature et de son imaginaire. Je sais que Les onze mille verges a été adapté au cinéma mais, sans avoir vu le film, je sais aussi pertinemment que cette adaptation est rigoureusement impossible ; le cinéma pornographique achoppant toujours sur le principe de réalité des corps qui l’empêche d’aller là où la littérature peut emmener le lecteur.

Si Louÿs était un érotomane complet, je pense que la pornographie fut pour Apollinaire un moyen pour vitrioler toutes les valeurs dominantes de son époque. Comme plus tard Péret aura recours au genre pour signer une œuvre incroyablement blasphématoire (ces fameuses Rouilles encagées, conte empli de prières détournées de manière obscène), Apollinaire fustige ici le militarisme, la folie guerrière des hommes et la déliquescence d’une aristocratie qui finira par mourir, emportée par le premier cataclysme mondial.

Comme le dit fort justement Elsa Marpeau dans une courte préface, l’écrivain s’amuse à tourner en dérision tout ce qui se présente comme les plus hautes « valeurs » d’une civilisation : l’armée (ici une bande de soudards assoiffés de sexe et de sang), le mariage (une cérémonie dont l’objet est de fustiger et violer un couple d’enfants), les mœurs de la haute société (le prince n'en est pas un) …

Âmes sensibles, s’abstenir ! Le livre est parfois très gore et Apollinaire ne recule devant aucune « perversion » : pédophilie, nécrophilie, zoophilie, coprophagie, gérontophilie, masochisme, sadisme seront présentés sans la moindre pudeur et inutile de dire que le tribadisme et la pédérastie sont monnaies courantes dans cet univers (gageons qu’avec des mots-clés pareils, je gagne de nouveaux lecteurs !). Une fois de plus, l’exagération est telle qu’elle ne provoque pas l’horreur qu’elle devrait susciter mais donne l’impression d’une vaste farce bouffonne où l’écriture permet une inversion carnavalesque de toutes les hiérarchies, de toutes les valeurs.

Ce n’est pas ce qu’il y a de plus raffiné chez l’auteur d’Alcools mais c’est assez roboratif…

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dimanche, février 03, 2008

"Dada est inutile comme tout dans la vie"

Dada est tatou. Tout est Dada (1916-1923) de Tristan Tzara (Garnier Flammarion. 1996)

C’est en 1916 à Zurich (au cabaret Voltaire pour être tout à fait exact) que naît l’un des mouvements littéraires et artistiques les plus importants du 20ème siècle : Dada. Parler d’ « importance » est déjà une contradiction tant ce mouvement, né du dégoût de la première guerre mondiale et d’un soupçon généralisé pour toutes les valeurs antérieures à ce conflit, s’est fièrement attelé à liquider l’Art et à « cracher comme une cascade lumineuse la pensée désobligeante ».

Comme pour la plupart des mouvements artistiques que j’admire, j’ai tendance à me méfier des figures emblématiques de ces mouvements. Ainsi, je suis beaucoup plus attaché à des surréalistes tels que Benjamin Péret ou René Crevel qu’à l’ordure Aragon ou au pontifiant Eluard. Pour le dadaïsme, c’est un peu la même chose : Tzara, a priori (car je n’avais lu aucun de ses textes jusqu’à ce jour), m’est moins sympathique que l’immense Picabia ou que le trop méconnu Ribemont-Dessaignes.

Tzara est sans doute resté trop crispé sur « son » bébé toute sa vie et c’est ce qui lui valut de nombreuses brouilles, notamment après le fameux « procès Barrès » où il se cantonna à lire un poème totalement dadaïste de son cru ; ce qui déplut fort à Breton qui n’allait pas tarder à s’éloigner de lui pour se lancer dans l’aventure surréaliste.

Dada est tatou. Tout est Dada est un recueil de textes témoignant de l’activité dadaïste de Tzara de 1916 à 1923. On y trouvera quelques recueils de poésies (Vingt-cinq poèmes, De nos oiseaux ou encore Monsieur AA l’antiphilosophe), sa célèbre pièce de théâtre Le cœur à gaz et les Sept manifestes Dada.

Pour ma part, je dois avouer que la poésie de Tzara, aussi originale soit-elle, m’a assez rapidement lassé. Sans doute parce qu’avec ses recherches sur la simultanéité, ses jeux sur le rythme, les sons et l’intrusion d’éléments extérieurs (coupures de journaux, extraits de poésie nègre…), cette poésie gagne à être écoutée et déclamée plutôt qu’à être lue. Tzara cherche à liquider le sens et à mettre sens dessus dessous toutes les valeurs héritées du passé (« Je suis contre les systèmes, le plus acceptable des systèmes est celui de n’en avoir par principe aucun ») afin de faire triompher la subjectivité la plus radicale. Le geste est passionnant mais la lecture de ces poèmes sans sens, parfois très drôles, est un peu fastidieuse même si l’on peut être séduit par certaines étincelles (« dieu est un tic nerveux des dunes inexactes ») et s’amuser de certains rapprochements incongrus.

Le cœur à gaz est tout aussi dénué de sens (« Il n’y a rien à comprendre tout est facile à faire et à prendre ») mais plus « accessible ». On sait que cette pièce fut l’occasion pour Tzara de se brouiller définitivement avec les surréalistes qui vinrent la chahuter lors d’une représentation en 1923. Tzara eut recours aux cognes et Maurice Nadeau évoque rapidement cette soirée dans son Histoire du surréalisme : « Breton et Péret sont malmenés à une représentation du Cœur à gaz de Tzara (juillet 1923) où ils étaient venus manifester. Pierre de Massot s’en tira avec un bras cassé, et Eluard, après être tombé dans les décors, avec une note d’huissier lui réclamant 8000 francs de dommages-intérêts. » En jouant sur la désarticulation du langage, les phrases répétées jusqu’à l’épuisement et la perte totale du sens, Tzara ridiculise la tradition du théâtre psychologique et bourgeois et annonce, d’une certaine manière, le nonsense d’un Ionesco. C’est plutôt amusant.

Mais s’il ne fallait retenir qu’une chose de ce volume, ce sont bien entendu les Sept manifestes Dada, pures merveilles où Tzara parvient à formaliser l’essence de cette incroyable révolte que fut le mouvement Dada : « Dada reste dans le cadre européen des faiblesses c’est tout de même de la merde, mais nous voulons dorénavant chier en couleurs diverses pour orner le jardin zoologique de l’art de tous les drapeaux des consulats. » Tzara multiplie les provocations, les adresses aux lecteurs (ou spectateurs) et n’amène une affirmation que pour la contredire dans la même phrase. Dada se présente comme une immense entreprise de négation mais, contrairement à ce qu’on a pu en dire (et ce que je pensais d’ailleurs !), il ne s’agit pas non plus de nihilisme. Table rase du passé, certes, mais pour inventer un art subjectif et individuel, qui naisse de la plus parfaite spontanéité : « Nous cherchons la force droite pure sobre unique nous ne cherchons RIEN nous affirmons la vitalité de chaque instant. »

Encore une fois, la geste dadaïste reste quelque chose d’unique et d’inouïe (il faudrait aussi parler des peintres merveilleux que sont Arp ou Schwitters).

Même sans adhérer totalement à la poésie du pape Tzara, il faut se replonger dans ses textes afin de saisir à nouveau le frisson de cette extraordinaire aventure …

NB : En bibliothéconomie, lorsqu’un ouvrage compte plus de trois auteurs, on le classe grâce à son titre. C’est selon ce précepte que je me suis plongé, pour attaquer la lettre U de mon abécédaire, dans une petite anthologie intitulée Un ange passe. L’arnaque est presque totale puisque ce petit recueil ne propose que quelques extraits de livres où apparaissent comme personnages des anges. Comme Gallimard semble vouloir recycler son catalogue, nous aurons le droit à des extraits totalement insignifiants de romans signés Jean d’Ormesson (cette chochotte mondaine !), Pennac (aïe !) ou encore Alix de Saint-André (misère !). Lorsqu’on se dit que les auteurs pourraient être intéressants (je pense au Faux-monnayeurs de Gide), le cadre étriqué de l’ouvrage empêche de savourer la prose. Reste alors trois poèmes délectables (signés Hugo, Prévert et Baudelaire : on ne risquait pas grand-chose !) et un petit conte d’Edgar Poe qui nous donne envie d’aller se replonger dans les œuvres de ces auteurs. Le reste est sans intérêt !

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