La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

dimanche, mars 01, 2009

Le Je avec la Fiction

Alain Zannini (2002) de Marc-Edouard Nabe (Editions du Rocher.2002)

Je n’apprendrai rien à personne en rappelant qu’Alain Zannini est le véritable nom de Marc-Edouard Nabe, sans doute le plus doué des écrivains français contemporains et le plus controversé (personne ne lui a pardonné sa première apparition télévisuelle chez Pivot en 1985 et le teneur de son journal intime).
Même si la couverture du livre précise qu’il s’agit d’un « roman », inutile de préciser qu’avec un titre pareil, Alain Zannini apporte une nouvelle brique (plus de 800 pages : voilà une belle brique !) à l’édifice autobiographique magistral mis en chantier dès ses premières œuvres par l’auteur.
Peut-on parler ici d’un nouvel avatar de cette « autofiction » dont les journaleux en mal de modes littéraires ne cessent de nous rabattre les oreilles ? Sans doute ! Sauf qu’il faudrait être aveugle pour ne pas déceler le gouffre qui sépare la somme de Nabe (lâchons dès maintenant le mot, c’est un véritable chef-d’œuvre) et les atermoiements insipides et nombrilistes d’une Christine Angot. Chez Nabe, la matière autobiographique est travaillée par l’écriture, par une forme littéraire incroyablement dense et vivante (c’est sans doute pourquoi ses mésaventures amoureuses et sexuelles et ses « mondanités » nous touchent tant) alors que la platitude journalistique (je suis reporter de ma pauvre petite vie) et l’absence de style font office d’écriture chez Angot.
Alors que tout semble s’écrouler autour de lui (comme les 800 pages du livre vont nous le confirmer par la suite), Nabe décide en l’an 2000 de quitter Paris pour s’installer dans l’île grecque de Patmos, là où Saint-Jean écrivit l’Apocalypse. Lorsqu’un mystérieux pope lui vole son épais journal intime qu’il a emporté avec lui, Nabe rencontre celui qui va se charger de l’enquête et de retrouver l’objet volé : l’inspecteur Alain Zannini et son chien Œdipe.
Enquête allégorique qui va amener les « deux » hommes a rencontrer des personnages étranges (une secte chinoise, une voyante aveugle…) et Nabe à se pencher sur son passé qu’il essaie de reconstituer mentalement.
D’une certaine manière, Alain Zannini est le cinquième tome du Journal de Nabe. Je n’ai malheureusement réussi à dégotter que le premier (Nabe doit être l’auteur contemporain dont les livres sont les plus recherchés et dont les prix sont déjà incroyablement prohibitifs : allez voir sur des sites de ventes d’occasion en ligne !) mais j’ai retrouvé dans ce « roman » le même plaisir que j’avais eu à dévorer Nabe's dream. Le style flamboyant de l’auteur et son humour unique rendent absolument palpitant ce voyage dans la vie de l’auteur de 1990 (en gros) à 2000.
Les personnalités ne sont pas citées par leurs noms mais les prénoms suffisent à reconnaître les individus. Cela nous vaut des portraits savoureux de Sollers (le mentor ambigu), de Jeannot / Jean-Edern Hallier (avec qui Nabe s’est fâché tout en lui rendant hommage), de son « meilleur ami » qui l’a trahi (Stéphane Zadganski est malmené de façon très drôle) et de beaucoup d’autres (le fidèle Frédéric Taddéï, Patrick Besson, Hector Obalk…). Cela ne pourrait être qu’anecdotique mais Nabe parvient à transcender situations et personnages (magnifique passage où l’écrivain se rend à Meudon en péniche pour voir Lucette Destouches, la veuve Céline, en compagnie de Jean-François Stévenin) pour leur donner une véritable ampleur romanesque.
Idem pour ses déboires amoureux qui occupent une bonne part de l’œuvre. Au centre de sa vie sentimentale, la belle Hélène, sa femme, dont il dresse un portrait magnifique (je sais qu’on peut le trouver extrêmement cruel mais avec un peu de recul, je réitère mon propos, c’est un personnage absolument magnifique). Et puis ses (nombreuses) maîtresses. La plus célèbre, Diane Tell (qu’il m’a rendu extrêmement sympathique alors que j’avais d’elle l’image d’une insipide chanteuse de variété en toc. Il faut d’ailleurs voir l’extrait de l’émission de Christine Bravo qui provoquera la rencontre- l’extrait est disponible en ligne- pour réaliser à quel point la chanteuse est infiniment plus intelligente et fine que l’espèce de dragon ignoble qui l’interroge et qui tente de la faire prendre pour une imbécile sous couvert « d’humour » !) avec qui il se rendra à La Salette (inutile de préciser que l’ombre de Bloy plane toujours sur l’œuvre de Nabe, ainsi que celle de Céline et, ici, de Dostoïevski). Puis il y aura Laura, la « Peau Rouge » et Delphine la frigide (qui, en revanche, a droit à un portrait assez gratiné ! On sent qu’elle a fait souffrir notre écrivain même si, c’est toujours la limite du journal intime, elle n’a pas son droit de réponse) et les « suceuses » Caroline et Lorène (oui, précisons que les frasques amoureuses et sexuelles de Nabe sont parfois très crues !)
Portraits de femmes où d’aucuns ne verront que nombrilisme et misogynie alors qu’éclate à chaque phrase, à chaque mot l’addiction totale de l’écrivain à l’Absolu et ce que ce « sacerdoce » (au Beau, à l’Art, à l’Amour : il faut toujours mettre des majuscules avec Nabe) peut avoir de douloureux.
A ce titre, il y a des passages magnifiques où l’auteur trouve dans une boite à « hôtesses » (le bien-nommé « Paradis ») un îlot de paix et d’amour au milieu de splendides putes auxquelles l’auteur rend un hommage très émouvant.

« En ces temps de désarroi moralisateur des sexes et de revalorisation de la misère sexuelle, il m’était apparu que les putains étaient les dernières femmes dignes. Il existait à Paris un endroit où la chaleur humaine n’était pas attiédie par la « communication » et où le langage n’était pas un vain mot. »

Je n’entre pas dans les détails tant Alain Zannini m’a paru une somme autobiographique ET romancé foisonnante et intense (l’actualité – la tempête de 1995- rattrapant parfois le quotidien de l’écrivain). C’est aussi un ouvrage de transition puisqu’il procède à un échange d’identité (Zannini revient à la place de Nabe) et que le Journal Intime finit dans les flammes (diable ! que de pages merveilleuses perdues à tout jamais !)
En se débarrassant de ce double encombrant, Nabe peut vaincre le sortilège de « Dorian Gray » et vieillir apaisé. Du moins, aborder plus sereinement son œuvre en lui impulsant une nouvelle forme. Ce seront ses livres « adossés » à l’actualité (Une lueur d’espoir, Printemps de feu, J’enfonce le clou…) où l’événement sera retranscrit non plus dans une forme « journalistique » mais littéraire.
En espérant que les déboires de l’auteur avec son éditeur ne lui mettrons pas trop de bâtons dans les roues et lui permettrons de poursuivre son œuvre essentielle…

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mardi, février 26, 2008

Bibliothèque idéale n°3 : la littérature hispano-américaine

L’amour n’est pas aimé (1982) d’Hector Bianciotti (Gallimard. L’imaginaire 1986)

Existe-t-il une littérature hispano-américaine en dehors de Borges et Cortázar ? C’est un peu la question que je me posais avant d’aborder cette catégorie de la bibliothèque idéale qui m’a permis de renouer avec ma chère collection l’imaginaire.

Je ne savais rien de Bianciotti avant de me plonger dans ce recueil de nouvelles, genre que j’apprécie particulièrement dans la mesure où il permet de zigzaguer entres plusieurs récits et qu’il y a toujours un moyen d’apaiser sa faim même si tous les textes ne se valent pas. L’amour n’est pas aimé n’échappe d’ailleurs pas à la règle d’airain du recueil de nouvelles et s’avère très inégal.

Les initiales, récit qui ouvre le livre, laisse craindre le pire tant il est rasoir (je sais que c’est de la critique très prosaïque mais je vous livre mes impressions brutes de décoffrage !). J’ai songé à ce moment au texte très drôle de Jean-Edern Hallier (dans le refus) sur Garcia Marquez et le latino-américanisme en littérature avec ses sempiternelles « indications climatologiques qui ne trompent pas ». « D’abord, le soleil est torride alors que chez nous, il n’est que chaud. Les odeurs sont nauséabondes. Chez nous, celles (sic) ne sont que mauvaises. Ajoutons-y cette révélation essentielle, celle de la pluie humide. Serait-elle sèche en Europe ?»… Avec ses pampas qui s’étendent à perte d’horizon, ses personnages plongés dans le mutisme ou écrasés sous le fardeau du labeur et des traditions ; Bianciotti n’échappe pas toujours à ces clichés de la littérature sud-américaine.

De plus, le style de l’auteur est un brin affecté et vire parfois même à la pure componction. Ses personnages se voient refuser toute chance de salut ou d’espoir. Il ne s’agit pas même de réclamer quelques touches d’humour mais de constater qu’au bout du compte, cette gravité a quelque chose d’un peu pesant.

Bien sûr, il est difficilement niable que Bianciotti a un univers et des obsessions. Obsessions du passé, des racines familiales, de l’écrit ; mêlées à une insondable nostalgie qui s’abat sans arrêt sur des personnages convaincus d’être passés à côté de tout dans la vie. Mais franchement, sur les onze nouvelles qui composent ce recueil, une petite moitié est ennuyeuse à mourir et j’avoue avoir déjà oublié (quelques jours après les avoir lues !) de quoi il était question dans des nouvelles comme Le bal ou L’or de la mémoire !

Parfois, on se surprend à lire un passage magnifique (« La vie laisse les mêmes cendres que les rêves que nous a procurés la nuit et, les années passant, aucun indice ne nous permet de savoir avec certitude si ce que nous avons vécu a été plus réel que ce que nous avons imaginé. ») et l’on regrette que tout le recueil ne soit pas de la même eau.

Pour ne pas rester sur une trop mauvaise impression, signalons tout de même à nos lecteurs curieux quelques nouvelles plus réussies, comme l’escalier du ciel ou des imprudences de la courtoisie. J’aime aussi celles où Bianciotti évoque des figures littéraires réelles pour y greffer ses obsessions. Dans Bagheera, il décrit Rudyard Kipling sur son lit de mort, constatant le déclin de l’Empire Britannique dont il fut le chantre inspiré. Dans Bonsoir les choses d’ici-bas, c’est Valery Larbaud qui se souvient d’un de ses camarades de collège qui lui inspirera son plus célèbre personnage.

Mais s’il ne fallait lire qu’une nouvelle, il faudrait se précipiter sur Albina, la plus parfaite du lot. En évoquant, du point de vue d’un fils, une histoire d’amour entre un vieil homme et une femme rencontrée lors d’un voyage en Europe ; Bianciotti nous serre la gorge en faisant vibrer la corde des amours impossibles et des parenthèses enchantées qui nous rappellent que nos vies auraient pu être radicalement différentes.

Pour le coup, ce texte est magnifique…

Et vous, quels livres hispano-américains me conseilleriez-vous de mettre dans une bibliothèque idéale ?

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mardi, décembre 18, 2007

Fou Hallier ?

La force d’âme (1992) de Jean-Edern Hallier (Les belles lettres)

Ce nouvel abécédaire où je compte évoquer de nombreux textes polémiques et résolument incorrects m’a donné l’occasion de revenir sur le cas de Jean-Edern Hallier, personnage que je n’aimais pas du tout de son vivant et que j’ai un peu redécouvert en lisant ses textes du Refus.

La force d’âme est de la même eau : il s’agit là encore d’un recueil de textes originellement parus dans L’idiot international (journal où écrivirent Muray et Nabe, ce qui n’est pas rien !) et qui résument assez bien les différents combats menés sur tous les fronts par Hallier (contre Mitterrand et les socialistes, contre l’escroc Tapie, contre la guerre en Irak, contre la politique criminelle d’Israël…)

Je dois confesser humblement que tout ce qui m’agaçait énormément chez le trublion médiatique peu avant sa mort n’a pas totalement disparu. Les fanfaronnades de ce Don Quichotte fortement alcoolisé (à coup de verres de vodka) m’ont amusé autant qu’elles m’ont irrité par certains aspects.

Agacement devant les perpétuelles affabulations de cet homme dont on ne sait jamais trop si ce qu’il raconte est réel ou non (sa généalogie me paraît parfois fort fantaisiste). C’est d’autant plus énervant que certaines choses dénoncées par lui-même se sont révélées totalement vraies par la suite (le scandale des écoutes téléphoniques de l’Elysée, Mazarine…).

Ma deuxième source d’agacement, Hallier la métaphorise sans le vouloir : à un moment donné, ce familier de Castro suspecté d’avoir rejoint Le Pen (c’est l’un des grands classiques de l’époque que de traiter de « fasciste » ceux qui ne pensent pas comme elle !) dit que le communisme fut une mauvaise réponse à une bonne question. Or le polémiste fait sans arrêt la même chose, adoptant parfois les pires solutions pour répondre à de nobles combats. C’est d’ailleurs cet aspect de son tempérament qui fait écrire assez justement à Philippe Muray qu’Hallier n’avait qu’un vice : « ce mauvais génie qu’il avait malheureusement pour saboter les meilleures causes par des diffamations sordides et des acharnements qui finissaient par mettre la justice et la morale du côté des pires coupables. ».

Et je dois dire que c’est un peu de cette manière que j’ai ressenti L’honneur perdu de François Mitterrand, le célébrissime pamphlet interdit pendant une décennie qui fit d’Hallier l’ennemi numéro un du pouvoir socialiste et qui est réédité ici, même si certaines pages sont constellées de bandeaux noirs où le terme « censuré » remplace le texte.

Sur le fond, sa cabale contre le machiavélique monarque qui dévoya en quelques années tous les espoirs de la gauche pour mettre à la mode cette infecte peste libérale qui finira par nous emporter est fort juste et plutôt réjouissante. Mais relu aujourd’hui, le pamphlet a totalement perdu de sa force, non pas parce que le PS semble mort et enterré, mais parce qu’Hallier frappe souvent bas. Tout le monde sait maintenant les peu glorieuses histoires de la francisque et de l’amitié avec Bousquet. Mais pourquoi cet acharnement sur le physique de Mitterrand, sur sa vie privée ? Tout cela dessert un propos intéressant.

Dernière source d’agacement : Hallier ne me paraît jamais vraiment « sincère ». Même si ça se voit moins ici que dans Le refus, il ne se départit jamais d’une certaine fascination pour le pouvoir et pour les vanités de la gloire. Il a beau clamer fort son « catholicisme », citer Péguy et plagier certaines phrases de Bloy, je ne vois là qu’une certaine « pose » qui n’a rien à voir avec le sens de l’absolu d’un Nabe par exemple.

Ces réserves faites, la force d’âme est un livre qu’on redécouvre avec beaucoup de plaisir et qui permet de se rendre compte que l’écrivain a, lui aussi, été beaucoup calomnié et accusé injustement (cette ridicule condamnation à la « haine raciale » qu’une lecture honnête de ses textes serait bien en peine de révéler). Hallier frappe peut-être parfois trop fort mais il frappe toujours juste et je pense qu’ils peuvent se compter sur les doigts d’une seule main les intellectuels ayant eu le courage de s’élever comme lui contre l’inique et criminelle première guerre du Golfe. De la même manière, notre bonhomme s’est toujours élevé avec panache contre les nouveaux marchands du temple, pour le peuple palestinien, contre l’Europe de Maastricht et des technocrates, contre l’imbécillité médiatique, contre les collusions entre la politique et les affaires (la sinistre affaire l’opposant à Tapie est édifiante !). Tout cela est encore d’actualité et ses réflexions sur nos dictatures libérales molles et sur le politiquement correct sont déjà très incisives.

De plus, Hallier a souvent une belle plume. Je ne sais absolument pas ce qu’il vaut comme écrivain (je ne connais pas ses romans) mais il a le sens de la formule qui fait mal ou qui touche au cœur (« c’est ça le racisme, l’épouvante refoulée de la caresse d’autrui… »). Son écriture est virulente, parfois outrancière mais c’est aussi cet excès qui fait le charme des polémistes.

Selon la formule consacrée : la force d’âme mérite le coup d’œil… (ne serait-ce que pour ce texte proposé en annexe où un proche de JEH raconte son épopée à Marseille lors des élections. Un vrai roman policier : c’est hallucinant !)

PS : un petit extrait de la prose de JEH :

« Il y a autant de fanatisme stupide dans le fanatisme de la tolérance que dans l’intolérance elle-même. La tolérance n’est plus aujourd’hui que le mot d’ordre de l’impitoyable guerre de religion que mèneront les marchands du temple contre tout ce qui est sacré. La tolérance, c’est le mépris bourgeois de l’autre : on ne l’accepte pas, on le tolère. La tolérance, c’est le cache-misère d’une société qui se suicide lentement, par persuasion publicitaire, dans le confort et le conformisme intellectuel. On est devenu le libre-penseur, mais seulement de la liberté des autres. »

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vendredi, juin 01, 2007

Quelques mots sur Jean-Edern Hallier

Le refus (1994) de Jean-Edern Hallier (Ramsay. 1994)

Se garder de porter des jugements trop rapides ! Lorsque j’avais une petite vingtaine d’années (au moment où a paru ce livre), je ne pouvais pas supporter le personnage de Jean-Edern Hallier. Ce provocateur de pacotille, ce trublion médiatique toujours en quête de publicité me semblait exaspérant. Du coup, je n’avais jamais ouvert un de ses livres.

Depuis, Jean-Edern est mort, les passions autour de son nom se sont apaisées et l’on peut commencer à envisager sereinement son œuvre.

D’avoir découvert Le refus me donne une très forte envie de poursuivre mon exploration de la personnalité de ce brillant polémiste. Il ne s’agit pas ici à proprement parler d’un pamphlet mais d’un assemblage assez hétéroclite de textes d’Hallier, tirés de diverses publications (surtout l’idiot international mais aussi Paris-Match ou Le Figaro), d’articles de journalistes consacrés à l’auteur auxquels s’ajoutent des extraits de correspondances (des fax adressés à Jérôme Garcin, à son éditeur…), des poèmes et un délicieux dictionnaire (très subjectif) de la littérature française pour conclure le tout.

Le résultat, quoique inégal, s’avère assez passionnant. Commençons par le moins bon : les poèmes que nous livre Jean-Edern Hallier sont absolument insignifiants et ne présentent pas le moindre intérêt. D’autre part, certains aspects de la personnalité du fanfaron continuent de m’irriter. Malgré la liberté que s’accorde le polémiste (nous allons y revenir), il faut bien reconnaître qu’il subsiste toujours chez lui un côté servile qui le fait s’aplatir devant de biens médiocres personnalités du moment qu’elles le soutiennent. C’est ainsi qui flagorne, un peu trop à mon goût, devant les plus tartignolles « gendelettres » de Paris (que ce soit les flatulents « Jean » (foutre) : Cau, d’Ormesson et Dutourd ou François Nourissier) ou devant d’insignifiants politicards : Seguin ou Balladur (pour ce dernier, Hallier demeure dans l’expectative et conserve une distance critique. Mais c’est sans vergogne qu’il ose écrire qu’il a « rallié la majorité » ! Le comble de la vulgarité pour un pamphlétaire !)

Hallier fut toute sa vie en quête de publicité et usa pour ce faire de stratagèmes assez puérils (comment prendre autrement que comme un caprice ce désir incongru d’être admis à l’Académie Française ?).

Plus intéressant est le tour « journal intime » que finit par prendre ce patchwork de textes. Nous y suivons, au jour le jour, les démêlées de l’auteur avec les éditions Albin Michel lors de la publication de son roman Je Rends Heureux, le feuilleton judiciaire qui l’opposa à Bernard Tapie et ses ennuis de santé qui le rendirent, ces années-là, aveugle. Hallier évoque également le scandale des écoutes de l’Elysée et nous voilà replongé dans la France d’il y a 15 ans, dans les sinistres dernières années du règne Mitterrandien (le sang contaminé, les scandales financiers, le suicide de Bérégovoy…) et le retour (non moins sinistre !) de la droite balladurienne au pouvoir. L’aspect « document » du Refus est assez passionnant.

Mais là où Hallier se montre le plus percutant, c’est sur le terrain de la polémique. Qu’il fustige l’Europe de Maastricht (« Adolescent, je me sentais jeune Européen. J’aimais l’Allemagne des Niebelungen, la Belgique du rempart des béguines, la douce Italienne de Florence, ou la Carmen de Séville. J’étais prêt à coucher avec toutes les Européennes et voici qu’on veut me marier de force avec une fonctionnaire à lunettes de Bruxelles, liftée, son corsage béant sur les gros nichons de sa Silicon valley à elle, et qui s’exprime dans un jargon que le plus prétentieux des bas-bleus n’oserait même pas employer. ») ou la guerre en Irak (du temps de l’immonde Bush senior), c’est toujours avec une verve insolente et plutôt revigorante.

Le livre est construit autour de trois polémiques majeures où Hallier et son journal furent partie prenante. Dans un premier temps, c’est le violent combat que l’écrivain a mené pour publier son pamphlet contre Mitterrand et ses virulentes saillies contre les brontosaures de la gauche caviar (Lang, Fabius, Kiejman.). Bien avant ses multiples condamnations, le bandit Bernard Tapie fut l’objet des fureurs de notre redresseur de torts. Résultat : un procès à rallonge et la saisie des biens d’Hallier (l’avenir prouva que ce dernier était pourtant bien en dessous de la vérité lorsqu’il comparait l’escroc Tapie à Stavisky !).

Deuxième polémique : les boulets tirés sur Le monde des livres et en particulier Josyane Savigneau, copine de Sollers défendant presque exclusivement les ouvrages Gallimard dans les colonnes de son journal. Les attaques d’Hallier ne volent parfois pas très haut mais elles ont le mérite d’éclairer un certain malaise de la presse qui n’a fait qu’empirer depuis (les réseaux de connivence, la dépendance aux grands groupes financiers…)

Dernière polémique dont l’écrivain fut, pour le coup, la victime : l’assimilation de son journal l’idiot international à une passerelle d’entente entre les anciens communistes et l’extrême droite (les « rouges-bruns »). La publication des articles retraçant le film de l’histoire montre à quel point l’épouvantail « fasciste » fut et reste l’une des armes les plus utilisées pour manipuler l’opinion et clouer au pilori quiconque n’adhère pas au moule du prêt à penser de la démocratie molle (à l’époque, c’était le moule de la gauche caviar mais c’est exactement la même chose sous la droite actuelle).

On ne sera pas non plus étonné de retrouver le fourbe Daeninckx derrière cette tentative d’amalgames douteux !

Le refus dessine donc les contours d’une pensée vive et insolente dans la lignée de celle des Lumières qu’Hallier vénère. Cerise sur le gâteau, le livre se termine par un insolent dictionnaire de la littérature française. C’est sur quelques exemples que je terminerai cette note :

« Apollinaire : mort d’un éclat de poème dans la tête. »

« Nègre : prénom inconnu. L’auteur le plus prolifique de la littérature de tous les temps. »

« Bourdieu : […] Finalement, cette macédoine de concept, genre surgelé de resto U, donne Bouvard et Pécuchet qui voudraient bien refaire le dictionnaire des idées reçues par sondage- et qui vous expliquent en cinq cents pages que les enfants pauvres réussissent moins bien à l’école que les riches. »

« Jean-François Revel : confirmation de la théorie de Lavater sur la morpho-psychologie. Dispensez-moi d’écrire le reste… »

« Marguerite Duras. Vieille dame indigne des lettres françaises. Littérature Tampax à l’usage des attachés de direction et des divorcées sur la quarantaine. […] L’indigence de sa phrase donne l’illusion de mettre l’avant-garde à la portée des classes moyennes sans culture. […] Vieux corbeau littéraire. A jeter dans la Vologne. »

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