La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

vendredi, avril 01, 2016

Lectures de mars

Le mois de mars fut riche en découvertes mais il se trouve que j’ai déjà parlé de la plupart de mes lectures précédemment ou que je réserve mes impressions pour des projets futurs. 
Essayons néanmoins de récapituler : 

9- Kikobook (2016) de Gérard Kikoïne (Editions de l’œil, 2016). 

J’ai évoqué le beau livre de souvenirs du maître de la pornographie à la française ici.

***

10- Ça, c’est Choron ! (2015) sous la direction de Virginie Vernay (Glénat, 2015) 

Georges Bernier, dit le professeur Choron, fut assurément la personnalité la plus atypique de la mythique équipe d’Hara-Kiri et Charlie-Hebdo. En dépit de quelques romans-photos désopilants et de petits contes à l’humour très noirs, Choron ne fut ni écrivain (comme Cavanna, par exemple), ni dessinateur (comme Reiser, Gébé ou Cabu) et n’a pas laissé de véritable œuvre derrière lui-même s’il a tâté de tout : le théâtre (Ivre mort pour la patrie) et la chanson (une épopée retracée avec une certaine verve par Berroyer et Lefred-Thouron).
Et pourtant, en dévorant ce très beau livre, on réalise que la vie même de Choron fut une œuvre d’art, constamment provocatrice et drôle. S’appuyant sur le beau livre de souvenirs rédigés en collaboration avec Jean-Marie Gourio,  Ça, c’est Choron ! retrace l’existence haute en couleurs d’un homme qui passa par la légion puis le colportage avant de devenir le fer de lance d’une des aventures journalistiques les plus singulières de la deuxième moitié du 20ème siècle. Richement illustré, le livre nous permet de revivre l’épopée Charlie-Hebdo/Hara-Kiri et de redécouvrir le professeur dans ses œuvres. Émaillé de témoignages passionnants et de dessins hilarants (ceux de Vuillemin, en particulier), il nous permet également de redécouvrir toutes les entreprises de Choron dans le domaine de la presse après la fin d’Hara-Kiri (notamment le lancement de sa revue pour enfants Grodada).
Revenir sur la trajectoire de Choron, c’est aussi réaliser à quel point l’humour (le vrai, celui qui va de Swift à Desproges en passant par Sade, Jarry, les surréalistes et tutti quanti) a aujourd’hui régressé. Entre les youtubeuses neurasthéniques et les jeunes crétins en chemise blanche qui ne jurent que par le second degré Canal  et les blagues qui prennent bien soin de n’égratigner personne,  de ne tirer que sur des ambulances, on se dit que l’humour sans limite, anarchiste et dévastateur de Choron nous manque cruellement…

***
11- Loin devant (2016) de Jérôme Leroy (L’éditeur, 2016)

J’ai parlé de ce recueil d’oraisons funèbres ici… 

***
12- Le Bruit du silence (1955) de Kurt Steiner (Fleuve Noir, collection : Horizons de l’au-delà, 1979)


Un roman fantastique angoissant, au style raffiné dont je réserve la critique pour un projet consacré à la collection Angoisse du Fleuve noir. 

***
13- Le Masochisme au cinéma (1978) de Jean Streff (Editions Henri Veyrier, 1978).

Il a été question de cet admirable essai ici

***
14- Fasciste (1988) de Thierry Marignac (Editions ActuSF, 2015)


Dans son très beau roman Le Bloc, Jérôme Leroy mettait en scène deux prototypes d’individus ayant adhéré au parti d’extrême-droite du « Bloc » : d’un côté, le déclassé brutal n’ayant aucun horizon dans une société française dévastée par le chômage si ce n’est l’ennui et la misère ; de l’autre, l’intellectuel décadent et nihiliste, s’engageant en politique par désir de tromper son ennui. D’une certaine manière, l’anti-héros du premier roman de Thierry Marignac, Rémi Fontevrault, est un peu la synthèse de ces deux personnages. Passé par les paras, le jeune homme a le goût de l’action et de la violence et s’il choisit un parti fasciste, c’est par esprit de contradiction (nous sommes en 1983, au moment où Mitterrand amorce un virage à 180° de sa politique) et par nihilisme. Mais d’un autre côté, c’est un fils de bourgeois et un intellectuel en mal de reconnaissance. Comme certains modèles historiques (Drieu la Rochelle en premier lieu), Rémi est obsédé par le déclin de l’Europe et par une volonté romantique d’en découdre avec le monde entier. 
La force du roman, c’est le style implacable de Marignac. Ni roman noir édifiant et "citoyen" à la Daeninckx, ni pamphlet d’extrême-droite, Fasciste est le portrait glacial et tranchant d’un jeune homme en quête d’aventure. Extrêmement documenté (le livre débute au moment des grandes manifestations contre la loi sur l’école libre et Rémi côtoie les tristes individus du G.U.D), le récit tente d’offrir à son personnage nihiliste une sorte d’épopée romanesque. Marignac le précise : dix ans plus tôt, il aurait écrit un livre sur les Brigades rouges. S’il s’intéresse au développement du Front national, c’est qu’à l’époque, il s’agit d’un mouvement pestiféré et que, dans la tête de son héros, c’est le seul qui offre une possibilité d’aventure (on imagine mal, en effet, un roman qui s’appellerait Socialiste ou Républicain !). Ce parcours est dénué toute posture morale facile mais également de toute complaisance pour ce mouvement fasciste dont les méthodes sont décrites avec précision.
L’ambiguïté fondamentale de ce roman qui refuse tout point de vue sur ce qu’il décrit (Marignac dit avoir voulu écrire un vrai « ready-made » dadaïste) en fait la force noire… 

 ***
15- Trafics de coquine (1979) de Claude Razat (Editions du Bébé noir. Collection Plaisir, 1979)


Premier roman de Jean-Pierre Bouyxou pour les mythiques éditions du Bébé noir, Trafics de coquine est sans doute son livre le plus « classique », loin des délires géniaux des Clystères de Paris ou de ses romans les plus singuliers (La Loque à terre). Nous suivons ici les aventures d’un jeune homme parti en Bolivie pour récupérer de la cocaïne et tenir le rôle de « mule ». Stéphane est accompagné par une jeune fille, la petite amie de son commanditaire, chargée de surveiller le bon déroulement des opérations. L’intrigue est construite de manière tout à fait classique : méfiance envers tout le monde une fois le couple arrivé en Bolivie, prise de contact avec les trafiquants, trahison potentielle… C’est de la littérature de gare solide, bien écrite et menée sans temps mort. Paradoxalement, ce roman le moins singulier de Bouyxou est sans doute aussi son plus personnel (d’après ses propres dires). Il ne s’agit pas de prétendre que Stéphane est l’auteur mais il est vrai qu’on retrouve des aspirations qui lui son propre, notamment dans cette manière de défendre de nouveaux rapports amoureux. Alors qu’il aime sa petite-amie qu’il a laissée à Paris, Stéphane fait l’amour avec celle qui l’accompagne mais renforce ainsi ses sentiments avec l’autre. Cet idéal libertaire, sans doute difficile à « tenir » dans la vie (parce que la jalousie et les sentiments amoureux sont des émotions qui ne se raisonnent pas), est assez touchant et fait le prix d’un roman qui annonce déjà les futures grandes réussites de Bouyxou. 

***
16- L’ennemi dans l’ombre (1971) d’Agnès Laurent (Fleuve noir. Collection Angoisse, 1971)

Un thriller fantastique mâtiné de romance à l’eau-de-rose un peu fade mais dont je parlerai également pour le projet que j’évoquais plus haut. 

***
17- François Truffaut (2014) sous la direction de Serge Toubiana. (Flammarion, 2014)

J’ai parlé du catalogue de cette exposition Truffaut à la Cinémathèque française ici

***
18- Les Situationnistes et l’anarchie (2012) de Miguel Amoros (Editions de la Roue, 2012) 


Comme son titre l’indique, Amoros analyse ici les liens (et discordes) qui ont pu exister entre les membres de l’Internationale situationniste et le mouvement anarchiste. Avouons-le d’emblée, l’essai est parfois un peu anecdotique, notamment lorsque l’auteur présente en détail les luttes intestines au sein de la Fédération anarchiste et les conflits entre groupuscules (l’inepte Maurice Joyeux étant devenu, par exemple, un des plus réguliers contempteurs des situationnistes). De la même manière, la conclusion est un peu brutale et on pourrait reprocher à l’auteur de manquer un peu de perspectives.
L’essai est néanmoins intéressant parce qu’en partant d’une analyse de certaines thèses de La Société du spectacle où Debord évoque la question anarchiste, Amoros souligne ce qui rapproche et distingue le mouvement situationniste et l’anarchie. Si les forces vives du mouvement anarchiste (Makhno, Durutti et les illégalistes) ont intéressé Debord et son groupe, il est clair que l’IS arrive à un moment où l’anarchie se fige en idéologie fossile. On peut regretter d’ailleurs, à ce titre, que quelqu’un comme Benjamin Péret soit passé totalement à côté des forces vives situationnistes.
A travers le scandale de Strasbourg en 67 et les mouvements contestataires à Nanterre début 68, l’auteur montre les conflits et points d’accord entre les situationnistes et certains éléments issus de l’anarchie. Mais le chapitre le plus intéressant du livre est sans doute celui où Amoros analyse l’échec des situationnistes à entrer en contact avec les éléments les plus avancés (Murray Bookchin) de l’anarchie anglo-saxonne. Si, là encore, on peut trouver qu’il entre un peu trop dans les détails, il parvient à prendre un peu de hauteur et à montrer à quel point les « forces révolutionnaires » dépendent d’un contexte historique et social précis. Pour être plus explicite, il montre comment les situationnistes ont eu raison de se méfier du happening à la française (Jean-Jacques Lebel), véritable "spectacle de la rébellion" tout en ayant tort de passer à côté d’expériences similaires en Amérique, dans un contexte historique totalement différent. La démonstration est assez convaincante et si on aurait aimé qu’Amoros creuse peut-être davantage son sujet (pourquoi s’arrêter avant Mai 68 ? Pourquoi ne pas aller plus loin dans l’analyse théorique des deux mouvements ?), on peut sans hésiter se plonger dans cet essai original.

Libellés : , , , , , , , , , , , ,

dimanche, décembre 27, 2009

L'esprit de 68

*Hara-Kiri (1960-1985) : La pub nous prend pour des cons. La pub nous rend cons. Présenté par Cavanna (Hoëbeke. 2009)
*Siné, 60 ans de dessins (Hoëbeke. 2009)





On aurait tort de réduire les deux magnifiques albums que publient les éditions Hoëbeke au seul « esprit de 68 » mais il est évident que les deux « phénomènes » analysés dans ces livres ont été marqués durablement par les secousses du joli mois de Mai tout en ayant, par ailleurs, contribué à leurs manières à préfigurer les « évènements ».

Après Hara-Kiri, les belles images, voilà un nouvel album consacré à la revue mythique créée par le professeur Choron et Cavanna. Cette fois, il est exclusivement dédié aux désopilantes fausses publicités qui émaillèrent la publication lors des vingt-cinq années où elle sévit. Inutile de dire que ces pastiches n’ont pas pris une ride et qu’on reste parfois même sidéré par une audace difficilement imaginable aujourd’hui. L’esprit « bête et méchant » de la revue fait merveille ici nous rappelle de façon salutaire qu’on peut effectivement rire de tout à condition de le faire de manière intelligente.
Si les textes anti-pubs de Cavanna, aussi justes soient-ils, qui émaillent ce joli livre d’images paraissent parfois un peu convenus ; on doit reconnaître aussi à l’auteur des Ritals d’avoir quelques éclairs de colères assez bienvenus :




« Incroyable, mais vrai. Ce harcèlement, ce martelage, cette persécution, cette obsession, ce décervelage, ce viol, ce sirop, cette goujaterie, cette vomissure, ces sourires répugnants de vénalité, ces « idées » laborieusement mises au point par des spécialistes de la psychologie profonde du connard tout-venant, cette bonhomie hypocrite, cette monstruosité rongeuse de vie, tout cela, nous seulement, vous le supportez, mais encore vous l’avalez, vous l’enfournez, vous vous en goinfrez, vous vous y plongez, vous le laissez couler en vous et vous emplir tout, ça vous dégouline par la bouche, par les oreilles, par les yeux, par tous les trous, avec, peut-être, parfois, soyons justes, un soupçon d’agacement, mais VOUS ACHETEZ ! Vous obéissez ! Au doigt et à l’œil ! Vous y courez ! Vous avez peur qu’il n’y en ait plus pour vous ! Vous tremblez de n’avoir pas à temps le tout dernier machin, la toute dernière bagnole, que le voisin l’ait avant vous ! Vous faites exactement ce qu’ils ont décidé que vous feriez, les mercantis, les marchands de merde, les laveurs de cerveau, les tentateurs au nez rouge. »



Collaborateur à Hara-Kiri et Charlie-Hebdo, la (longue) carrière de Siné dépasse largement le cadre de ces deux publications. De ces premiers dessins publicitaires (et oui !) pour la RATP jusqu’à la création de Siné-Hebdo en passant par ses collaborations à Lui, L’Express, Droit de Réponses et la création de ses propres journaux (Siné-Massacre, L’enragé), cet album permet de revenir sur les multiples facettes du talent de ce dessinateur et polémiste hors-pair.
L’approche choisie est thématique (Siné et la guerre d’Algérie, Siné et Mai 68, Siné et les chats, Siné et le jazz, Siné et le sexe…) et nous offre le plaisir de voir (ou revoir) les meilleurs dessins du maître, naviguant entre l’humour noir, la caricature féroce et la violence pamphlétaire.



L’un des plus beaux portraits qu’on ait faits de Siné est peut-être celui de Jacques Sternberg publia dans Arts en 1958. Il nous offrira par la même occasion une jolie conclusion à cette note :
« Sa vraie patrie, c’est la violence. Sa force, son potentiel d’attaque comme sa volonté de jeter à bas. Dans un petit monde d’attiédis ou de béats prêts à tout accepter avec courtoisie, il a sur rester « l’affreux Jojo » qu’il est dangereux d’emmener en visite, toujours prêts à allumer un pétard sous les jupes des dames ou à mettre le crucifix dans la soupière fumante ».



Libellés : , , , , , ,

lundi, mars 16, 2009

Le canard déchaîné

Bête, méchant et hebdomadaire : Une histoire de Charlie Hebdo (1969-1982) de Stéphane Mazurier (Buchet/Chastel, Les Cahiers dessinés. 2009)


Il convient avant de dire tout le bien qu’on pense de cette somme consacrée au seul journal vraiment novateur de la cinquième République de commencer par quelques petites réserves.
Bête, méchant et hebdomadaire est tiré d’une thèse de doctorat et le livre souffre un peu de ses origines universitaires. Stéphane Mazurier se nappe dans une objectivité « scientifique » là où l’on aurait souhaité plus de lyrisme et d’éclat pour narrer la formidable geste du Professeur Choron, de Gébé, Reiser, Willem, Cavanna et les autres. On devra se contenter d’un plan verrouillé avec ses trois grandes parties (l’histoire du journal, sa place au cœur du système médiatique et son positionnement politique dans la société française de l’après-68) que l’auteur suit scrupuleusement et d’une écriture un peu terne qui se garde de tout emballement.

Cet académisme de la forme ne gênerait pas si il ne conduisait parfois Mazurier à des simplifications ou à des jugements extrêmement réducteurs. On me pardonnera d’évoquer un sujet qui me tient à cœur mais j’avoue avoir eu du mal à avaler le passage dédié aux chroniques cinématographiques de Charlie Hebdo puisque l’auteur écrit qu’après le départ de Delfeil de Ton « la rubrique cinématographique de Charlie Hebdo devient plus conventionnelle, moins surprenante, moins sarcastique. A titre d’exemple, les films de Truffaut sont vivement appréciés par Pérez et Manchette, qui rejoignent ainsi l’opinion critique majoritaire ».
Voilà l’exemple même du travail du chercheur universitaire qui a du prélever quelques critiques ça et là en passant totalement à côté de tout ce qui fait le sel des critiques cinématographiques de Manchette. Dire qu’elles sont plus « conventionnelles » et moins « surprenantes » est une énormité, ne serait-ce que si l’on s’en tient au dernier papier de l’écrivain lorsqu’il avoue n’avoir pas vu la moitié des films qu’il a critiqués ! Sans revenir en détail sur Les yeux de la momie, bouquin essentiel (il faut le trompeter jusqu’à épuisement !), il suffit de se plonger dedans pour que saute aux yeux la singularité de l’écriture de Manchette, l’acuité de son regard (pas sûr que Delfeil eut été aussi qualifié que lui pour parler de Fassbinder, Cassavetes ou Satyajit Ray) et son humour incroyable. On me dira que c’est un détail et on aura sûrement raison. N’empêche qu’au détour d’une phrase ou d’un jugement scellé dans le prétendu marbre de la « raison scientifique », on trouve ça et là quelques simplifications un peu gênantes.
De la même manière, le caractère très pointu de son sujet s’avère parfois un peu frustrant. Sans aller jusqu’à une histoire du « nouveau » Charlie Hebdo (on sait ce que j’en pense !), on aurait aimé un peu plus d’information sur la mort de Reiser, par exemple, et la manière dont le mensuel Hara-kiri (publié jusqu’en 1986) traita l’évènement.
Là encore, on va dire que je prêche pour ma paroisse mais je trouve assez incroyable qu’on ne trouve pas dans l’index de ce gros pavé le nom de Marc-Edouard Nabe qui fut très proche de Choron, Siné et Vuillemin (Willem et ces deux derniers illustrèrent d’ailleurs certaines couvertures de ses livres). Non seulement l’écrivain commença en tant que dessinateur à Hara-kiri mais il nous a livré dans son journal des portraits époustouflants de toute la bande dont il n’aurait peut-être pas été inutile de parler.

Une fois ces réserves posées, le livre est assez indispensable, ne serait ce parce qu’il est le premier à tenter une véritable histoire du canard déchaîné et d’en saisir la singularité. Stéphane Mazurier nous plonge dans les origines de Charlie Hebdo : la rencontre de Choron et Cavanna au début des années 60, la création d’Hara-kiri, les interdictions successives qui frappent la publication jusqu’au fameux « Bal tragique à Colombey : un mort » qui donnera naissance à Charlie Hebdo en 1970. Il passe en revue la singularité des troupes du journal : l’anarchisme rigolard de Choron, l’humanisme libertaire de Cavanna, l’antimilitarisme de Cabu, le nihilisme écolo de Fournier, les sympathies communistes de Wolinski, la verve pamphlétaire de Delfeil de Ton…
Après cela, il nous plonge au cœur du journal, de ses méthodes de fabrication (le génie de Cavanna ayant été d’accorder à chacun de ses collaborateurs le titre de « rédacteur en chef » de sa propre rubrique) et son rapport avec les autres journaux. Enfin, c’est toute l’actualité de la France pompidolienne et giscardienne vue par les yeux du canard que refait naître Mazurier. L’occasion pour lui de dresser un « portrait robot » de l’identité du journal : son positionnement résolument anti-droite qui n’en fait pas pour autant un journal « de gauche », son antimilitarisme foncier, sa haine des religions, des flics et de la chasse et son ouverture du côté de la « contre-culture » (l’auteur resitue parfaitement les liens du journal avec les personnalités du café-théâtre : le café de la gare de Bouteille et Coluche, le Splendid mais aussi les initiatives nouvelles dont il fut à l’origine, comme l’aventure du film l’an 01 d’après la BD de Gébé).
Se plonger dans ce gros livre passionnant, c’est revivre en direct des évènements gravés dans les mémoires même si l’on est (c’est mon cas) trop « jeune » pour les avoir vécus en direct : les couvertures chocs, les procès, l’émission de Polac pour la mort du journal, les soirées arrosées et fortement sexuées de la rue des Trois-Portes, les têtes de turc favorites des rédacteurs…
L’essai est également un formidable document sur la France des années 60 et surtout 70, entre les derniers vestiges d’une censure archaïque et une libéralisation ambiguë. Mazurier montre très bien que l’aventure de Charlie Hebdo est strictement contemporaine de l’ample espoir né des évènements de 68. L’hebdomadaire est créé dans la foulée des évènements (c’est la mort de De Gaulle qui lui donne son envol) et meurt, comme les illusions de 68, avec l’arrivée de Mitterrand au pouvoir (l’auteur fait un parallèle fort intéressant avec l’évolution de Libération)
Avec l’arrivée des socialistes au pouvoir, quelque chose s’est irrémédiablement brisé : on ne retrouvera plus une insolence, une liberté de ton pareille.
La récente « affaire Siné » n’est qu’une des preuves les plus accablantes de cette domestication de l’esprit subversif et mal-pensant…



Libellés : , , , , , , , , , , ,

dimanche, février 08, 2009

Les années Marcellin

Ministre de l’intérieur sous De Gaulle puis Pompidou, Raymond Marcellin fut l’une des cibles privilégiées des caricaturistes de l’époque d’autant plus qu’il eut le redoutable privilège d’officier pendant les évènements de mai 68. L’un des traits marquants du règne de « Raymond la matraque » furent les frasques d’un journal « bête et méchant » que le gouvernement ne manqua pas d’interdire lorsqu’il titra, à la mort de De Gaulle, « Bal tragique à Colombey : un mort ». Vous avez tous reconnu le Hara-Kiri de Choron et Cavanna et c’est sur une évocation du vrai « bal tragique » (un fait divers qui fit la une des journaux quelques temps avant la mort de Charlot) que s’ouvre le recueil de textes de Delfeil de Ton On peut cogner, chef ? (Editions du Square. Série bête et méchante).
Relire ces textes du début des années 70 est un moyen assez agréable de se replonger dans une ambiance que nous n’avons pas connue et de réaliser à quel point le journalisme pouvait alors être virulent. Les textes de Delfeil de Ton (qui écrit actuellement une très belle histoire d’Hara-Kiri dans les pages de Siné-Hebdo) peuvent se diviser en deux catégories.
D’une part, les textes purement fantaisistes où l’auteur joue volontiers sur l’absurde (par exemple, les pages où il revisite l’histoire de France). Pour ma part, je trouve que c’est l’aspect le moins intéressant du recueil. D’abord parce que ce recours à l’absurde est devenu une telle tarte à la crème qu’on s’en lasse assez rapidement, ensuite parce que Delfeil de Ton n’a ni le génie d’écriture et d’imagination d’un Pierre Desproges. Ses textes qui relèvent de cette catégorie ne sont pas très drôles et on peut leur préférer la géniale rubrique qu’inventeront Choron et Gébé : l’art vulgaire. En revanche, les textes où l’auteur s’attaque à des faits d’actualités (l’interdiction d’un concert de jazz par les sbires de Marcellin) sont beaucoup plus corrosifs et intéressants. Ici se révèle la plume acide du pamphlétaire et c’est celle-ci que nous préférons…

C’est toujours sous le règne de Marcellin qui sortit le premier roman policier d’A.D.G la divine surprise. Il est très dommage que la présumée sensibilité « d’extrême droite » d’A.D.G semble empêcher une véritable redécouverte de cet auteur assez extraordinaire. A propos de cette appartenance sulfureuse, il faudrait signaler deux points. D’une part, il me paraît difficilement envisageable qu’un eunuque du Front National dédicace l’un de ses livres à…Jules Bonnot et à tous les bandits d’hier et d’aujourd’hui ; d’autre part, il se dégage de la divine surprise une telle haine du flic et de l’autorité qu’on voit assez mal comment cet auteur pourrait être récupéré par un ridicule parti nationaliste.
Alors certes, le livre est également dédié au pamphlétaire « réactionnaire » Michel-Georges Micberth et il fait preuve d’un délicieux mauvais esprit contre l’humanisme bien-pensant mais je n’arrive pas à y voir quelque chose de « fasciste ».
La divine surprise est un polar tordant qui narre les aventures d’une famille de gangsters (enfin, un père et son fils) prise dans les mailles d’une histoire haute en couleurs (braquages, guerre des gangs contre des Yougoslaves…). Plus que le récit, c’est le style d’A.D.G qui fait mouche, un style unique où se mêlent des réminiscences céliniennes, le bon vieil argot du père Simonin et les gallicismes des Hussards (« le ouisquie », « les hachélèmes »…).
Un vrai bonheur d’écriture !

Le féminisme, sous la forme que nous lui connaissons actuellement, a également connu son essor sous Marcellin (c’est au début des années 70 qu’ont eu lieu les premiers meetings du MLF). Vous connaissez un peu mon point de vue sur ledit féminisme : autant je déteste ce mouvement lorsqu’il est purement « communautariste », axé sur de seules revendications partielles (c’est la tendance Halimi-Alonso) ; autant j’ai beaucoup de sympathie pour les femmes qui n’envisagèrent pas l’émancipation de la Femme autrement que corrélative à l’émancipation globale de l’individu. Citons, par exemple, Théroigne de Méricourt, Louise Michel, Rirette Maîtrejean ou encore Valérie Solanas. Emma Goldman fait assurément partie de cette deuxième catégorie. Principale meneuse du mouvement anarchiste aux Etats-Unis où elle a émigré au début du 20ème siècle (elle fut la compagne d’Alexandre Berkman), Emma Goldman fut célèbre pour ses nombreuses conférences et sa propagande en faveur d’idées libertaires.
J’ai dégoté une réédition de deux textes de notre grande pétroleuse édités chez Syros à la fin des années 70 : la tragédie de l’émancipation féminine et Du mariage et de l’amour. Pour que ces deux courts textes fassent un livre, ils ont été agrémentés d’une préface et de notes d’une rare bêtise, assez caractéristique d’ailleurs du sectarisme d’un certain féminisme. Si l’on passe outre ces éléments, les deux textes n’ont rien perdu de leur force (je n’ai pas le livre sous la main mais j’essaierai d’en publier quelques extraits) et plaident pour une émancipation de l’individu, qu’il soit homme ou femme. Chez Goldman, on ne ressent ni cette frustration, ni cette haine de l’homme qu’on retrouve chez une imbécile comme Alonso. La Femme n’est pas chez elle une unité insécable, qu’il faut défendre en tant que telle (je ne vois pas en quoi une femme flic ou patronne serait moins ignoble qu’un homme dans ces stupides rôles !). Il s’agit plutôt de la défendre en tant qu’individu devant se séparer de ses chaînes et vivre selon ses désirs.
Le propos de l’auteur n’est pas réformiste (qu’il y ait autant de femmes que d’hommes dans l’hémicycle puant de n’importe quelle assemblée nationale, la belle affaire !) mais révolutionnaire.
C’est pour ça qu’elle continue de nous toucher…


Libellés : , , , , , , , , ,

vendredi, décembre 26, 2008

Le père Noël n'est pas une ordure...




Et en exclusivité mondiale :

Libellés : , , , , , ,