Lectures de septembre
Libellés : Conte, Debord, La Brigandine, Les Lèvres nues, lettrisme, littérature jeunesse, Paucard, Rivais, Scutenaire, surréalisme, Vaneigem
Notes en vrac
Libellés : Conte, Debord, La Brigandine, Les Lèvres nues, lettrisme, littérature jeunesse, Paucard, Rivais, Scutenaire, surréalisme, Vaneigem
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Contes (1835-1872) de Hans Christian Andersen (Le livre de poche. 2006)
Ouf ! Je crus ne jamais venir à bout de ma littérature nordique.
Outre mes nombreuses activités annexes du moment, j’eus beaucoup de mal à dénicher le livre me convenant pour ma bibliothèque idéale. Certains auteurs me sont très chers mais soit les titres proposés figuraient déjà dans ma bibliothèque (Ibsen), soit ils sont introuvables dans ma ville pour les auteurs dont je possède pourtant d’autres œuvres (Hamsun, Strindberg et l’immense Dagerman).
Je me suis donc rabattu sur les fameux contes d’Andersen que je souhaitais lire depuis ma découverte de l’essai de Jack Zipes sur les contes de fées et l’art de la subversion.
Que dire de plus sur ces contes dont certains sont toujours célébrés dans le monde entier et ont été adaptés en films (la petite fille aux allumettes) ou en dessin animé (la petite sirène) ?
Peut-être juste souligner l’intelligence de l’édition établie par Marc Auchet puisqu’elle offre, outre les titres des contes enfantins de renommée internationale (ceux déjà cités mais également Le vilain petit canard, la princesse sur le pois…), un panorama du talent de conteur d’Andersen qui se décline à l’intérieur de récits moins directement écrits pour les plus petits.
Pour ma part, quitte à passer pour un hérétique, je trouve néanmoins que l’ensemble de ces contes est inégal. J’adhère sans réserve aux plus connus (la petite fille aux allumettes reste un sommet d’émotion digne) mais certains m’ont paru assez assommants. Comme les histoires drôles, les plus courts sont souvent les meilleurs et j’avoue avoir baillé en lisant l’interminable Une histoire de dune ou le vent raconte l’histoire de Valdemar Daae et de ses filles.
Entre ces deux extrêmes, tout un panel de contes allant de la délicieuse satire sociale (l’excellent et très drôle Les nouveaux habits de l’empereur) au récit édifiant un brin sulpicien et cucul (Ce que racontait la vieille Johanne) en passant par des historiettes bouleversantes (la très émouvante Une peine de cœur) ou poétiques (les très beaux contes que sont, par exemples Les fleurs de la petite Ida ou Le lutin chez le charcutier).
Contrairement aux grands conteurs « classiques » (Perrault, Grimm), Andersen est issu d’un milieu social modeste. Sa renommée, il ne la doit qu’à son talent d’écrivain et à son travail acharné pour s’extirper de son milieu. A quelques exceptions près, ses contes ne sont pas non plus des réécritures de fables populaires orales mais bel et bien le produit de son imagination. Or l’on constate que la plupart de ses contes font allusion à ses origines modestes et qu’il a sans arrêt développé un complexe lié à son extraction sociale (le conte le plus significatif restant sans aucun doute le vilain petit canard).
Mais comme le souligne Zipes, si Andersen se penche souvent sur les conditions de vie des plus démunis (comment ne pas verser une larme sur le sort de la petite fille aux allumettes ?), il ne remet jamais fondamentalement en question l’ordre social existant. Il peut railler certains défauts des nantis et des gens de pouvoir (les nouveaux habits de l’empereur) ou montrer la grandeur d’individus mal jugés en raison de leurs positions sociales (Elle n’était bonne à rien !, Le jardinier et ses maîtres…) ; il reste néanmoins persuadé que cet ordre des choses est la volonté de Dieu et que chacun peut connaître le bonheur à condition d’être honnête et pieux.
Je caricature à peine tant certains contes débordent d’eau bénite et d’appels à la résignation béate !
Pour l’auteur, malgré la rudesse de l’existence pour une grande partie de la population, il ne fait aucun doute que le bonheur attend ces gens-là dans l’au-delà et qu’il faut prendre son mal en patience puisque c’est la volonté de Dieu !
Position pas très joyeuse mais qu’Andersen dépasse néanmoins en nous invitant à découvrir les individus au-delà des apparences, de voir la grandeur de certaines petites gens dont l’honnêteté et la loyauté valent mieux que l’hypocrisie des nantis.
Le rossignol est peut-être l’un des contes qui illustre le mieux les positions d’Andersen : on y voit à la fois son désir d’être reconnu par les plus grands comme poète, son envie de prouver que brille aussi une flamme incomparable chez les plus modestes (ce rossignol que seuls les enfants avaient remarqué dans un premier temps) mais aussi sa fidélité à l’égard des puissants.
Aucun désir chez lui de bouleverser la hiérarchie sociale mais juste une volonté parfois touchante d’y trouver une petite place et d’en réclamer une pour les plus modestes…
Alors, puisque les affaires reprennent, quels auteurs nordiques placeriez-vous d’urgence dans votre bibliothèque idéale ?
Libellés : Andersen, Bibliothèque idéale, Conte, Littératures nordiques, Zipes
Les contes de fées et l’art de la subversion (1983) de Jack Zipes (Payot et Rivages. Petite Bibliothèque Payot. 2007)
Terminons ce deuxième abécédaire, si vous le voulez bien, par un essai ; genre de livres que j’ai un peu délaissé le temps de cette exploration alphabétique de la collection l’imaginaire. Spécialiste du conte et de la littérature pour la jeunesse, Jack Zipes analyse ici la portée sociale des contes de fées, qu’ils soient classiques ou contemporains. Après les analyses freudiennes d’un Bettelheim, voici donc venues les analyses idéologiques.
Dans un premier temps, Zipes montre avec une certaine acuité la manière dont les auteurs classiques (Perrault, Grimm et Andersen) ont transformé les contes populaires traditionnels afin d’établir un modèle de civilisation conforme à celui des classes dirigeantes. En s’appuyant sur des exemples précis, il montre comment Perrault, par exemple, a rédigé ses contes de manière à proposer aux enfants un modèle culturel qui est celui de la bourgeoisie de Cour (classe à laquelle appartenait Perrault). Si de nombreux contes semblent offrir aux jeunes filles pauvres les possibilités d’une ascension sociale, il faut d’abord qu’elles se conforment au modèle dominant de l’aristocratie. Elles doivent être belles, coquettes, discrètes, dévouées, loyales et obéissantes à leurs maris. Ce sont les « vertus » féminines qu’exalte Perrault tandis que les « vertus » masculines sont le courage, l’intelligence et l’adresse. Les femmes ne doivent être sensibles qu’à ces qualités et oublier l’âge ou la laideur de l’homme (Cf. La belle et la bête, Riquet à la houppe…). L’exemple le plus frappant que cite Zipes est celui du Petit chaperon rouge. Alors que le conte originel vient des sociétés médiévales matriarcales et témoignait d’un rituel initiatique pour les jeunes filles (dans la version d’origine, l’héroïne mange littéralement le corps de sa grand-mère : la petite paysanne prouve qu’elle est assez forte pour remplacer son aïeule), Perrault en fait un conte d’avertissement où les jeunes filles sont sommées de taire leurs désirs naturels (les bois, le loup…) et de les brider. En ce sens, il s’inscrit totalement dans un processus historique où le pouvoir cherche à contrôler totalement les femmes (c’est l’époque des procès en sorcellerie et de la chasse aux hérétiques).
A quelques nuances près, on retrouve cette même volonté de transformer les contes populaires en « armes » de socialisation chez les frères Grimm afin de permettre aux enfants du monde entier d’intérioriser les normes et valeurs de la classe bourgeoise. Je n’entre pas dans les détails mais la démonstration est assez probante.
Tout aussi intéressante est la manière qu’a Zipes de décrypter les contes d’Andersen et de souligner à quel point ils sont garants de l’ordre existant. Pourtant, Andersen vient d’un milieu pauvre et l’essayiste montre que son discours est celui du « dominé ». Mais chez l’auteur de la petite sirène, jamais l’ordre social n’est contesté même si la Providence peut intervenir et extirper un « vilain petit canard » de son milieu d’origine et lui faire gagner des galons. La résignation est toujours de rigueur.
Lorsqu’il se contente de déchiffrer le discours sous-jacent des contes de fées, Zipes est assez passionnant et très pertinent. Malheureusement, on se rend vite compte que ce n’est pas ce jeu avec l’inconscient politique qui gêne l’auteur, mais la manière dont il ne sert qu’une classe favorisée. Or ce qu’il veut, ce sont des contes aussi édifiants mais pour la « bonne cause ». Notre intellectuel gentiment de gauche, forcément féministe et écologiste bienveillant nous propose alors de nous emballer pour des contes « subversifs » dont le contenu, à quelques rares exceptions près (j’aime bien l’analyse des contes d’Oscar Wilde que Zipes défend avec réserves), semble totalement cucul et aussi moralisateur (même si c’est avec des visées différentes) que ceux de Perrault, Grimm et Cie.
Jamais il n’est question d’écriture et de style. Un conte a beau présenter un elfe du nom de Xram (Marx à l’envers) et militer pour la collectivisation des biens ; ça n’en fait pas une grande œuvre et il est même probable que cela n’atteigne jamais le millième de la beauté classique des contes de Perrault et Grimm !
Ce côté « idéologique » de l’auteur affaiblit un peu la portée de son essai qui n’en demeure pas moins une tentative très intéressante de décryptage sociologique des contes de fées de notre enfance…
Libellés : Andersen, Conte, Grimm, idéologie, Perrault, Zipes