La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

vendredi, février 03, 2017

Lectures de janvier 2017



1- Axolot : histoires extraodinaires et sources d’étonnement : volume 3 (2016) de Patrick Baud (Delcourt, 2016) 

Avouons-le d’emblée, ce qui m’a séduit le plus dans cette bande-dessinée, c’est moins le graphisme (encore que certaines planches soient vraiment très belles) que le caractère totalement insolite des histoires racontées. Entre un « fantôme » dont le témoignage eut son poids au cours d’un procès et un sculpteur obsédé par la représentation parfaite de sa propre personne, l’ouvrage se présente comme un véritable cabinet de curiosités. Si Patrick Baud et son équipe s’intéressent avant tout au mystère et aux affaires énigmatiques, il termine toujours sur une touche rationnelle ou des suppositions plus ou moins scientifiques (car certaines affaires demeurent irrésolues).
Si tous les récits sont passionnants, je suis moins fan de certaines illustrations mais l’objectif n’est pas ici de distribuer les bons et les mauvais points (d’autant plus que mon manque d’objectivité éclaterait au grand jour si je soulignais la qualité de la BD de Boulet !).
Un beau livre qu’on dévore avec enthousiasme en attendant le prochain volume… 
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 2 -L’atour infernal (1982) de Jules Veine (La Brigandine, 1982)


Dernier des quatre romans publiés par Pierre Laurendeau aux éditions de la Brigandine, L’Atour infernal est une fable extravagante mettant en scène les deux plus puissants pontes de la planète qui décident un beau jour de réaliser, chacun de leur côté, la plus haute des tours. J’ai beaucoup aimé mais je n’en dirai pas plus dans la mesure où je n’ai, pour l’heure, pas d’autres envies qu’une saine oisiveté et, surtout, parce qu’il est possible de commander le livre que j’ai consacré à La Brigandine à l’adresse suivante. Vous trouverez alors une chronique de ce roman signée par l’excellent Gérard Lauve et vous saurez tout… 
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3- La Débauche (2017) d’Esparbec (La Musardine, 2017)

Là encore, inutile d’épiloguer puisque je vous ai déjà parlé de ce beau roman porno ici 
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4- Le Cinéma, art subversif (1974) d’Amos Vogel (Capricci, 2016) 


Célèbre et copieux essai sur le cinéma écrit en 1974 par le non moins fameux Amos Vogel, fondateur d’un des plus influents ciné-clubs d’avant-garde new-yorkais de la fin des années 60. L’objet de son étude est la définition d’un cinéma qu’il nomme « subversif » et qui englobe, de façon plus générale, tous les films qui sortent de la norme hollywoodienne et transgressent les codes en vigueur. Dans une première partie, il revient sur les grands moments de l’histoire du cinéma et à travers l’influence soviétique sur le montage (Dziga Vertov, Eisenstein…), à travers le surréalisme et l’expressionnisme allemand, il dresse le panorama d’une histoire du cinéma s’éloignant à tout prix du canon hollywoodien. Sans nier la culture encyclopédique d’Amos Vogel et son étonnant travail de défrichage, force est de constater que cette partie de l’ouvrage reste la plus « classique » dans la mesure où plus personne ne conteste désormais le génie des cinéastes invoqués. « Subversifs » à une époque, ces courants font désormais partie du patrimoine étudié dans les écoles et de nombreux ouvrages sont venus depuis pour disséquer le « montage attraction » ou « l’écriture automatique » de Dali/Buñuel.
Adoptant le parti-pris de chapitres relativement courts, très théoriques, suivis d’une sélection de nombreuses notules consacrées aux films illustrant ces chapitres, Amos Vogel regroupe par la suite des films subvertissant les règles morales ou esthétiques du cinéma. On trouvera donc des chapitres consacrés aux œuvres abordant de front la représentation du sexe, y compris dans ses pratiques jugées « déviantes » à l’époque (homosexualité, masturbation, etc.) ou celle de la mort. Il sera aussi question du blasphème et du tabou de la naissance. Mais il sera aussi question du cinéma mettant à mal l’idée même de représentation et de projection.
Toutes ces réflexions sont globalement passionnantes et Amos Vogel  décortique les films de manière limpide et avec une rare acuité. S’il fallait néanmoins apporter une réserve (j’aime pinailler), elle serait du côté de l’emploi un peu galvaudé du terme « subversif » (Jeux interdits, subversif ?). En essayant de regrouper tout son corpus derrière cette notion, Vogel prend le risque (et n’y échappe pas toujours) du fourre-tout. Que le cinéma de Leni Riefenstahl présente un intérêt esthétique, c’est une évidence mais j’ai du mal lorsque qu’il est qualifié de « subversif » (même si Vogel parle d’une subversion dangereuse). De la même manière, l’auteur est passionnant lorsqu’il évoque les franges les plus méconnues du cinéma expérimental (ce sont les pages que je préfère) mais pourquoi les associer aux plus banals des films de propagande ?
A cette réserve près, le livre n’a pas volé son titre de classique.
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5- Cami (1976) de Michel Laclos (Editions Seghers. Collection Humour, 1976) 


Au début de sa monographie, l’excellent Michel Laclos se réjouit de la soudaine reconnaissance de Cami, célébré alors par des gens aussi différents que Chaplin (qui le considérait comme le « plus grand humoriste au monde ») ou Prévert. En ces années 70, Jean-Jacques Pauvert a également entrepris un vaste travail de réédition de cet auteur « camique » injustement oublié. Hélas, quarante ans après, force est de constater que l’auteur du Petit corbillard illustré est retourné à une sorte d’anonymat et qu’il ne bénéficie plus aujourd’hui de la notoriété d’un Alphonse Allais ou d’un Pierre Dac. C’est dommage car l’anthologie « camique » en fin de volume montre à quel point l’humour de ces textes peut encore séduire. Certes, les calembours navrants et les jeux de mots foireux ont sans doute un peu vieilli mais ce qui stupéfie chez Cami, c’est sa manière d’échafauder les contes les plus improbables pour terminer par ces chutes navrantes. En ce sens, et bien que Breton ne l’ait pas adoubé dans son Anthologie de l’humour noir, les écrits de Cami ont une dimension, sinon surréaliste, au moins complètement nonsensique.  
Entre un appareil critique tout à faire remarquable et cette sélection de petits contes vraiment très drôles, ce petit ouvrage s’avère très recommandable. 
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6- Harold Lloyd (1970) de Roland Lacourbe (Editions Seghers. Collection Cinéma d’aujourd’hui, 1970)

D’aucuns pourraient trouver que les mythiques collections des éditions Seghers (embrassant la plupart des domaines artistiques) ont un côté un peu ingrat aujourd’hui : format un peu bâtard, illustrations en noir et blanc… Et pourtant, quelles mines d’or ! Si l’on excepte un essai écrit par Raymond Borde publié chez Premier Plan, le Harold Lloyd de Roland Lacourbe est le premier essai consacré à ce grand génie du cinéma burlesque publié en langue française. Abordant sa carrière d’un point de vue biographique, il analyse ensuite l’œuvre d’un point de vue thématique (le personnage de « l’homme aux lunettes d’écaille », le thème de l’ascension sociale…) et esthétique le temps d’un très passionnant tableau des procédés comiques à l’œuvre chez Harold Lloyd. Doté d’une riche bibliographie commentée et d’une filmographie bien complète, cet essai est un incontournable pour les amateurs du grand acteur burlesque. 
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7- Méphista contre Méphista (1969) de Maurice Limat (Fleuve Noir, Angoisse, 1969)


Ce n’est pas (plus) de la paresse mais je réserve la critique de ce roman (déjà rédigée) pour un projet ultérieur…

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mardi, novembre 11, 2014

Le droit à la caresse

Trois romans érotiques de La Brigandine.

La loque à terre de Georges de Lorzac
Fête de fins damnés de Gilles Soledad
Cime et châtiment de Pierre Charmoz
Éditions de La Musardine. 2014. (Lectures amoureuses)



Au cœur de ce continent largement inconnu que constitue la « littérature de gare », les mythiques éditions de La Brigandine constitue une singulière exception. Non seulement parce que le ton employé dans ces romans libertaro-polissons est totalement inédit dans le genre mais aussi parce que cette collection s'est répandue en toute illégalité pendant plusieurs années. Pour bien comprendre ce statut original, il convient de remonter un peu le temps.

En 1979, la SODIS, filiale de Gallimard, propose à Henry Veyrier de lancer une collection « érotique » sur le marché. L’honorable éditeur se trouvant alors dans une situation financière difficile, il confie à Jean-Claude Hache le soin de mettre sur pied un catalogue qui pourrait lui permettre de financer ses publications plus avouables (notamment ses beaux livres consacrés au cinéma).
Nous sommes en mai et Hache se trouve au pied du mur dans la mesure où les quatre premiers titres de la collection « Plaisir » du Bébé Noir doivent sortir en octobre. Il s’agit de trouver des auteurs capables d’écrire vite et de lui fournir une livraison mensuelle de quatre titres. Il s'entoure très vite de six écrivains qui, sous de multiples pseudonymes, vont devenir des piliers de la maison et fournir les trois quarts de la production d'une collection qui comptera au bout du compte 124 titres.

L’une des caractéristiques de la collection Bébé Noir (puis La Brigandine) sera son excessive liberté de ton. Mise à part la contrainte du format (192 pages au maximum) et une ligne éditoriale imposant un tiers d’érotisme explicite, les auteurs adopteront volontiers un ton iconoclaste et anarchisant qui fera la singularité de ces « romans de gare » agrémentés de pulpeuses playmates en couverture (on reconnaît parfois des stars du X de l'époque comme Brigitte Lahaie ou Marilyn Jess) et aux titres en forme de calembours (Pour une poignée de taulards, Le feu occulte, Le vice dans la vallée...).
Pour la petite histoire, le grand théoricien situationniste Raoul Vaneigem aurait même écrit deux livres pour Jean-Claude Hache (qui avait édité son Histoire désinvolte du surréalisme chez Paul Vermont) : L’île aux délices sous le pseudonyme sadien d’Anne de Launay (pour le Bébé Noir) et La vie secrète d’Eugénie Grandet, pastiche de Balzac écrit sous le pseudonyme de Julienne de Cherisy pour les éditions de la Brigandine. Si Vaneigem conteste être l’auteur de ces romans (sa compagne d’alors les aurait écrits pour éponger des dettes et il se serait contenté d’en réécrire quelques passages), on reconnaît néanmoins sa patte et ses obsessions dans ces deux savoureux romans parodiques.
L'excessive liberté qui règne au sein de la maison n’est pas pour plaire à tout le monde : les publications du Bébé Noir font l’objet d’interdictions régulières et certains écopent même de la fameuse « triple interdiction » (de vente aux mineurs, de publicité et d’exposition à l’affichage) qui oblige l’éditeur au dépôt préalable de toutes ses publications. Plutôt que de se soumettre à cette censure, Veyrier abandonne le Bébé Noir au début de l’année 1980 et lance La Brigandine dont les titres ne seront plus soumis au dépôt légal. En dépit de ses gros tirages (30.000 exemplaires par titre), La Brigandine restera donc pendant près de trois ans une collection sans existence « légale ».


Parmi les trois romans réédités aujourd'hui par les éditions de La Musardine, deux sont signés par des auteurs réguliers de la collection. La loque à terre est signé Georges de Lorzac, à savoir l'un des multiples pseudonymes de l'indispensable Jean-Pierre Bouyxou, agitateur hors-pair, essayiste (il est l'auteur d'un passionnant livre consacré à L'aventure hippie), historien du cinéma, réalisateur de films et rédacteur de la  fabuleuse revue Fascination dont il tint les rênes quasiment tout seul  à la fin des années 70. C'est par son entremise que seront contactés deux autres « piliers » de la maison : le dessinateur et photographe Raphaël G.Marongiu (alias Georges Moreville et Eric Guez) et le regretté Jacques Boivin (alias Benjamin Rup(p)ert), journaliste amoureux du fantastique et de la science-fiction qui collabora notamment à la mythique revue Midi-Minuit Fantastique.
Quant à Gilles Soledad, l'auteur de Fête de fin damnés, il s'agit d'un des multiples pseudonymes de Frank Reichert qui se faisait alors connaître comme scénariste de bandes dessinées (notamment avec Golo : Ballade pour un voyou, le bonheur dans le crime…). Avec ses deux complices René Broca (alias Sébastien Gargallo, Numos, Judith Gray, Philippe Packart…) et Jean-Marie Souillot (alias Frank Dopkine, Philippe Despare, Francis Lotka…), grand amateur de polar qui finira par en publier un dans la prestigieuse collection Série Noire de Gallimard (Les acharnés) ; Reichert fut l'un des auteurs les plus prolifiques de la maison.

Parfois, Jean-Claude Hache accueille des auteurs occasionnels. Citons pour la bonne bouche l'excellent Alain (devenu pour l'occasion Humphrey) Paucard (L'Ulster à l'estomac), le cinéaste expérimental Philipe Bordier (Tel père, tel vice), l'écrivain pour la jeunesse Yak Rivais (signant une Education gentiment sale sous le pseudonyme de Carlotta Simpson), l'expert en elficologie Pierre Dubois (God save the crime, récemment réédité) ou encore Jean Streff, auteur du Masochisme au cinéma qui imagina, sous le pseudonyme de Gilles Derais, une trilogie consacrée à un journaliste facétieux nommé Benoît Lange.
Pierre Laurendeau, alias Pierre Charmoz, fit également partie de ces auteur « occasionnels » (quatre de ses romans, dont Cime et châtiment, furent néanmoins publiés sous la bannière de la maison). Fondateur des éditions Deleatur à Angers, il réédite actuellement certains titres de la Brigandine dans la collection Sous la cape.

La réédition de ces trois romans polissons constituent une excellente occasion de goûter à l'excentricité et au ton séditieux de la mythique collection. Si la plupart des auteurs adoptèrent dans un premier temps le cadre de la série noire pour les titres parus sous la bannière Bébé noir, ils vont vite prendre des libertés par rapport au genre et s'aventurer du côté du fantastique, de la science-fiction voire de la chronique sociale.
Cime et châtiment est sans doute le plus « classique » des trois en terme de récit. Une bande de joyeux drilles enquête sur la mort mystérieuse d'un célèbre alpiniste avant d'être embarquée dans une rocambolesque histoire de trafic d'or. La seule originalité de cette enquête, c'est qu'elle se déroule en milieu montagnard et que Charmoz joue malicieusement avec le double-sens du vocabulaire de l'alpinisme (je vous laisse imaginer ce qu'on peut tirer de termes comme « grimpette », « pitons » ou « mousquetons »...). Mais ce qui séduit avant tout, c'est le ton rigolard et libertaire de l'ensemble. Comme dans quasiment tous les romans de La Brigandine, les flics sont ridiculisés (ici, un duo particulièrement incompétent) et l'auteur n'hésite pas à multiplier les clins d’œil. C'est ainsi que l'on assiste à la rencontre improbable d' « un groupe du Club des Randonneurs catholiques de Mgr Lefebvre » et « du Club des Randonneurs situationnistes. ». Charmoz possède également un sens de la formule (« un sourire à faire frire la pomme de Guillaume Tell sur le crâne d'Haroun Tazieff. ») et du trait piquant qui achèvent de rendre la lecture de ce roman fripon extrêmement agréable.


Les deux autres romans sont beaucoup plus sombres. Dans Fête de fin damnés, Frank Reichert plonge Paris dans l'obscurité la plus totale après une coupure globale d'électricité le soir de Noël. La capitale est livrée à des hordes de casseurs et de voyous qui profitent de la situation pour incendier et piller ce qu'ils trouvent à leur portée. Tandis que deux banlieusards totalement camés cherchent à assouvir leurs instincts les plus bestiaux, une jeune femme mystérieuse tente de retrouver les traces d'un ancien ministre. En inscrivant son récit dans un univers réaliste et sordide, l'auteur dresse un tableau apocalyptique et glaçant d'une France qui parque ses réprouvés dans les banlieues et qui n’offre plus le moindre espoir aux plus déclassés. La violence barbare qui éclabousse chaque page (viols, pillages, émeutes...) retentit comme une sonnette d'alarme face à une société profondément inégalitaire. L'érotisme n'a ici rien de joyeux mais participe à ce sentiment d'un retour à la loi de la jungle et au caractère très précaire d'une civilisation prête à basculer dans la sauvagerie au moindre problème « technique ».

De Jean-Pierre Bouyxou, Jean-Claude Hache disait avec une tendresse amusée qu'il s'était fait le spécialiste du « cul triste ». Il est vrai que si certains de ses romans sont tordants (L'odieux tout-puissant où un jeune homme découvre un jour qu'il est Dieu et en profite pour se livrer à tous les tours pendables imaginables, Les clystères de Paris, génial pastiche des romans-feuilletons de la fin du 19ème siècle...), d'autres se révèlent très sombres. La loque à terre fait partie de cette veine nihiliste et désespérée. Laurent vient de se faire plaquer et rentre à Bordeaux pour une visite à ses parents. Ces derniers habitent le plus haut étage d'une HLM sordide. Bien évidemment, l'ascenseur est en panne et Laurent entame une ascension qui s’avérera interminable. A partir de ce postulat minimaliste, Bouyxou/de Lorzac parvient à créer une atmosphère oppressante où suinte un dégoût généralisé pour l'humanité. Le désespoir qui vrille les tripes du « héros » fait constamment vaciller un récit qu'on pourrait volontiers qualifier de « kafkaïen » (l'ascension de cette cage d'escalier ne mène nulle part, Laurent semble constamment revenir à son point de départ...). L'érotisme n'a ici rien de libérateur et se conjugue souvent avec une violence qui renforce le malaise du lecteur.
L'univers entier devient vecteur d'angoisse et la révolte qui exsude de la plupart des Brigandine se fait ici nihiliste :

« Tant qu'à faire, faudrait se suicider utilement. Faire coup double. Par exemple, aller se faire péter la gueule dans un commissariat et le faire exploser par la même occasion, avec tous ses flics. Oh ! Ça servirait à rien, je sais. Mais autant se faire un dernier plaisir avant de crever. »

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samedi, novembre 01, 2014

Théorie du complot

Je ne saurais vous conseiller de vous procurer le plus rapidement possible L’abîme se repeuple de Jaime Semprun (Encyclopédie des nuisances). Même si ce court essai date de 1997, il n'a pas pris une ride et les flèches décochées contre la société industrielle sont d'une lucidité sans réplique. Sans se contenter de ressasser les théories situationnistes comme un catéchisme, Jaime Semprun parvient à poser un regard implacable sur son époque qui vaut toujours pour la nôtre (l'effarant développement des « nouvelles technologies » donne même un caractère prémonitoire à ce livre).
En guise d'exemple, un extrait où quatre ans avant les attentats du 11 septembre, Semprun explique le goût suspect de l'époque pour la « théorie du complot »...



« La domestication par la peur ne manque pas de réalités effrayantes à mettre en images ; ni d'images effrayantes pour fabriquer la réalité. Ainsi s'installe, jour après jour, d'épidémies mystérieuses en régressions meurtrières, un monde imprévisible où la vérité est sans valeur, inutile à quoi que ce soit. Dégoûtés de toute croyance, et finalement de leur incrédulité même, les hommes harcelés par la peur et qui ne s'éprouvent plus que comme des objets de processus opaques se jettent, pour satisfaire leur besoin de croire à l'existence d'une explication cohérente à ce monde incompréhensible, sur les interprétations les plus bizarres et les plus détraquées : révisionnismes en tout genre, fictions paranoïaques et révélations apocalyptiques. Tels ces feuilletons télévisés d'un nouveau genre, très suivis par les jeunes téléspectateurs, qui décrivent un monde de cauchemar où tout n'est que manipulations, leurres, trames secrètes, où des forces occultes installées au cœur de l’État complotent en permanence pour étouffer les vérités qui pourraient se faire jour ; vérités effectivement sensationnelles, puisqu'elles concernent en général les menées d'extraterrestres. Mais le propos de cette sorte de version médiatique moderne du Protocole des Sages de Sion est moins de désigner un ennemi et des responsables du complot que d'affirmer que celui-ci est partout : il ne s'agit pas, pour l'instant du moins, de mobiliser, pour des pogroms ou des Nuits de Cristal, mais plutôt d'immobiliser dans l'hébétude, la résignation à l'impossibilité de reconnaître, communiquer et établir quelque vérité que ce soit. Les extravagances calculées de ces produits de l'usine à rêves devenue usine à cauchemars n'ont pas pour but de convaincre, pas plus que ne l'ont celle de la propagande générale. Elles ont pour but de parachever la destruction du sens commun, l'isolement de chacun dans un scepticisme terrorisé : Trust no one, ne faites confiance à personne, tel est le message, on ne peut plus explicite. A propos de ce qui n'était alors qu'un simple travers individuel, Vauvenargues faisait cette remarque qui peut s'appliquer à la psychologie de masse de l'ère du soupçon : « l'extrême défiance n'est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des homme deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d'être trompé. »

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mercredi, mars 04, 2009

Le Je et l'action

L’ennemi du peuple (1903-04) de Georges Darien (L’âge d’homme. 2009)


Des pamphlétaires anarchistes virulents, j’ai déjà eu l’occasion d’en lire un certain nombre. Mais malgré leur verve rageuse, des gens comme Emile Pouget ou Albert Libertad ne me paraissent pas être allés aussi loin que Georges Darien dans la radicalité et l’intransigeance.
Un exemple entre cent, cette petite citation qui fera blêmir les « crapauds à pustules humanitaires » :

« Il faut tuer. Il faut rendre le mal pour le mal ; et le rendre avec usure. C’est le seul moyen de supprimer les malfaiteurs. Si l’on veut qu’une chose cesse d’exister, il faut la détruire. Et si des hommes veulent défendre cette chose-là, il faut tuer ces hommes-là. »

Le ton est donné et vous pouvez imaginer désormais de quelles matières explosives est constitué ce recueil d’articles rédigés par Georges Darien dans le bimensuel anarchiste L’ennemi du peuple qui sévit du mois d’août 1903 à celui d’octobre 1904.
Georges Darien est sans doute plus connu pour son œuvre littéraire que pour ses talents de polémiste individualiste. Son roman le plus célèbre, le voleur (adapté mollement par Louis Malle au cinéma avec Belmondo), est un pur chef-d’œuvre qui fut redécouvert assez tardivement (notamment par Breton). Mais on lui doit aussi un époustouflant réquisitoire contre l’armée et les compagnies disciplinaires (Biribi), un très beau tableau de la France bourgeoise et veule qui applaudit au moment de la capitulation de 70 et à l’écrasement de la Commune (Bas les cœurs) ainsi que deux pamphlets passionnants : Les pharisiens, où Darien prend violemment à parti Drumont et les antisémites et cet incroyable brûlot que reste encore aujourd’hui La belle France, essai où l’on retrouve un certain nombre d’idées contenues dans ses articles de journaux.
Le recueil des textes de Darien pour L’ennemi du peuple avait été effectué sous la houlette de Gérard Guégan par les éditions Champ Libre en 1972. Le livre étant devenu quasiment un incunable, c’est avec grand plaisir qu’on le voit réapparaître sous la bannière des excellentes éditions l’âge d’homme (dans une collection mitonnée par Noël Godin s’intitulant « le livre carabiné »), préfacé par Jean-Pierre Bouyxou.
Les textes sont divisés en quatre parties. Passons rapidement sur la dernière intitulée De quelques canailles où sont regroupés quelques pages incroyablement virulentes contre Jaurès (au moment où il lance l’humanité) et Tolstoï, pages où s’exprime parfaitement la haine que Darien voue au pacifisme et à la résignation chrétienne. Ce sont deux idées qui reviennent régulièrement sous sa plume et qui se retrouvent dans les deux premières parties du livre. Primo : à l’encontre d’un certain nombre d’anarchistes non-violents et pacifistes, Darien ne s’oppose pas à l’idée de guerre (même s’il conchie vertement le militarisme). Pour lui, une mobilisation générale permettrait au peuple d’avoir les armes en mains et de les retourner contre ses chefs. Théoricien de l’action, l’auteur ne voit pas d’autres moyens pour renverser l’état social de son époque et ne plus attendre un Age d’or sans cesse remis à un hypothétique futur lointain. L’histoire prouvera malheureusement que sa théorie était parfaitement erronée et que dans les veines du peuple partant la fleur au fusil pour la première grande boucherie mondiale coulait davantage le poison répugnant du patriotisme qu’une véritable volonté révolutionnaire!
Deuxième grande idée, qu’on retrouve largement développée dans La belle France : l’injustice sociale ne pourra être vaincue que lorsqu’on aura libéré la terre de la propriété privée. Là encore, cet attachement à la terre hérité des théories des physiocrates a un peu vieilli.
Reste alors la troisième partie du livre, peut-être la plus passionnante, à savoir les rapports de Darien avec le mouvement anarchiste.
Peut-on qualifier Darien d’anarchiste ? Lui-même réfute cette étiquette et on le voit prendre violemment à parti l’anar « sirop de coing » Charles Malato et même son collègue Emile Janvion avec qui il ne partage pas les mêmes convictions quant à la question de l’individualisme. Ce qui l’éloigne des anarchistes, c’est le côté presque « religieux » que peut revêtir parfois cette idéologie. Darien fustige aussi bien le dogme de l’abstention électorale (qui n’est pour lui qu’un des visages de l’inaction) que celui de la « grève générale » qu’il considère comme impropre à modifier le visage de la société.
En revanche, nul doute que notre bonhomme est un révolutionnaire et un individualiste dans la lignée de Max Stirner. Comme Zo d’Axa et Libertad, il reprend les leçons de La Boétie sur la servitude volontaire et n’a pas de mots assez durs pour vomir la passivité des masses, la résignation des pauvres, l’imbécile soumission du peuple :

« Qu’est-ce que le Peuple ? C’est cette partie de l’espèce humaine qui n’est pas libre, pourrait l’être, et ne veut pas l’être ; qui vit opprimée, avec des douleurs imbéciles ; ou en opprimant, avec des joies idiotes ; et toujours respectueuse des conventions sociales. »

Au-delà du « troupeau des moutons » et de celui des « bergers », il y a ce que Darien nomme l’Individu, le Hors-Peuple dont il fait partie. Cette absence absolue de compassion, de pitié pleurnicharde pour « les gens de peu » fera sans doute grincer beaucoup de dents et fera rejeter en bloc son auteur. Pourtant, c’est sans doute l’aspect de sa réflexion qui a le moins vieilli puisqu’il montre de manière assez juste que toute amélioration des conditions sociales (et qu’on ne vienne surtout pas me parler de « réformes » !) n’est envisageable que par l’action.
A nous de méditer maintenant sur les moyens de cette action…

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