Théorie du complot
Je ne saurais vous
conseiller de vous procurer le plus rapidement possible L’abîme
se repeuple de Jaime Semprun (Encyclopédie des nuisances). Même
si ce court essai date de 1997, il n'a pas pris une ride et les
flèches décochées contre la société industrielle sont d'une
lucidité sans réplique. Sans se contenter de ressasser les théories
situationnistes comme un catéchisme, Jaime Semprun parvient à poser
un regard implacable sur son époque qui vaut toujours pour la nôtre
(l'effarant développement des « nouvelles technologies »
donne même un caractère prémonitoire à ce livre).
En guise d'exemple, un
extrait où quatre ans avant les attentats du 11 septembre, Semprun
explique le goût suspect de l'époque pour la « théorie du
complot »...
« La domestication
par la peur ne manque pas de réalités effrayantes à mettre en
images ; ni d'images effrayantes pour fabriquer la réalité.
Ainsi s'installe, jour après jour, d'épidémies mystérieuses en
régressions meurtrières, un monde imprévisible où la vérité est
sans valeur, inutile à quoi que ce soit. Dégoûtés de toute
croyance, et finalement de leur incrédulité même, les hommes
harcelés par la peur et qui ne s'éprouvent plus que comme des
objets de processus opaques se jettent, pour satisfaire leur besoin
de croire à l'existence d'une explication cohérente à ce monde
incompréhensible, sur les interprétations les plus bizarres et les
plus détraquées : révisionnismes en tout genre, fictions
paranoïaques et révélations apocalyptiques. Tels ces feuilletons
télévisés d'un nouveau genre, très suivis par les jeunes
téléspectateurs, qui décrivent un monde de cauchemar où tout
n'est que manipulations, leurres, trames secrètes, où des forces
occultes installées au cœur de l’État complotent en permanence
pour étouffer les vérités qui pourraient se faire jour ;
vérités effectivement sensationnelles, puisqu'elles concernent en
général les menées d'extraterrestres. Mais le propos de cette
sorte de version médiatique moderne du Protocole des Sages de
Sion est moins de désigner un ennemi et des responsables du
complot que d'affirmer que celui-ci est partout : il ne s'agit
pas, pour l'instant du moins, de mobiliser, pour des pogroms
ou des Nuits de Cristal, mais plutôt d'immobiliser dans
l'hébétude, la résignation à l'impossibilité de reconnaître,
communiquer et établir quelque vérité que ce soit. Les
extravagances calculées de ces produits de l'usine à rêves devenue
usine à cauchemars n'ont pas pour but de convaincre, pas plus que ne
l'ont celle de la propagande générale. Elles ont pour but de
parachever la destruction du sens commun, l'isolement de chacun dans
un scepticisme terrorisé : Trust no one, ne faites
confiance à personne, tel est le message, on ne peut plus explicite.
A propos de ce qui n'était alors qu'un simple travers individuel,
Vauvenargues faisait cette remarque qui peut s'appliquer à la
psychologie de masse de l'ère du soupçon : « l'extrême
défiance n'est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des
homme deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d'être
trompé. »
Libellés : Jaime Semprun, société industrielle, subversion, théorie du complot

