La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

samedi, novembre 01, 2014

Théorie du complot

Je ne saurais vous conseiller de vous procurer le plus rapidement possible L’abîme se repeuple de Jaime Semprun (Encyclopédie des nuisances). Même si ce court essai date de 1997, il n'a pas pris une ride et les flèches décochées contre la société industrielle sont d'une lucidité sans réplique. Sans se contenter de ressasser les théories situationnistes comme un catéchisme, Jaime Semprun parvient à poser un regard implacable sur son époque qui vaut toujours pour la nôtre (l'effarant développement des « nouvelles technologies » donne même un caractère prémonitoire à ce livre).
En guise d'exemple, un extrait où quatre ans avant les attentats du 11 septembre, Semprun explique le goût suspect de l'époque pour la « théorie du complot »...



« La domestication par la peur ne manque pas de réalités effrayantes à mettre en images ; ni d'images effrayantes pour fabriquer la réalité. Ainsi s'installe, jour après jour, d'épidémies mystérieuses en régressions meurtrières, un monde imprévisible où la vérité est sans valeur, inutile à quoi que ce soit. Dégoûtés de toute croyance, et finalement de leur incrédulité même, les hommes harcelés par la peur et qui ne s'éprouvent plus que comme des objets de processus opaques se jettent, pour satisfaire leur besoin de croire à l'existence d'une explication cohérente à ce monde incompréhensible, sur les interprétations les plus bizarres et les plus détraquées : révisionnismes en tout genre, fictions paranoïaques et révélations apocalyptiques. Tels ces feuilletons télévisés d'un nouveau genre, très suivis par les jeunes téléspectateurs, qui décrivent un monde de cauchemar où tout n'est que manipulations, leurres, trames secrètes, où des forces occultes installées au cœur de l’État complotent en permanence pour étouffer les vérités qui pourraient se faire jour ; vérités effectivement sensationnelles, puisqu'elles concernent en général les menées d'extraterrestres. Mais le propos de cette sorte de version médiatique moderne du Protocole des Sages de Sion est moins de désigner un ennemi et des responsables du complot que d'affirmer que celui-ci est partout : il ne s'agit pas, pour l'instant du moins, de mobiliser, pour des pogroms ou des Nuits de Cristal, mais plutôt d'immobiliser dans l'hébétude, la résignation à l'impossibilité de reconnaître, communiquer et établir quelque vérité que ce soit. Les extravagances calculées de ces produits de l'usine à rêves devenue usine à cauchemars n'ont pas pour but de convaincre, pas plus que ne l'ont celle de la propagande générale. Elles ont pour but de parachever la destruction du sens commun, l'isolement de chacun dans un scepticisme terrorisé : Trust no one, ne faites confiance à personne, tel est le message, on ne peut plus explicite. A propos de ce qui n'était alors qu'un simple travers individuel, Vauvenargues faisait cette remarque qui peut s'appliquer à la psychologie de masse de l'ère du soupçon : « l'extrême défiance n'est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des homme deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d'être trompé. »

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