La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

vendredi, août 17, 2007

Les bigots de la modernité

Moderne contre moderne : exorcismes spirituels IV de Philippe Muray (Les Belles Lettres. 2005)

C’est amusant, depuis que j’ai lu ce livre, je ne cesse de me demander ce que Philippe Muray aurait pensé de tous ces faux évènements que nous relate le J.T. Qu’aurait-il trouvé à dire de cette « journée des gauchers » (j’espère qu’on a songé à combler un vide juridique en obligeant les fabricants de guitares à confectionner des instruments pour nos amis gauchers et mettre fin ainsi à une odieuse période de discriminations ! A quand l’instauration de la parité entre gauchers et droitiers dans la fonction publique ? Ou dans les salles de rédaction des journaux où pourtant, une grande majorité écrit déjà de la main gauche !) ou de cette quête toujours plus incessante de coupables lorsque surviennent de malheureux accidents (qu’un manège lâche ou qu’un gosse se noie. Faut-il mettre des écriteaux au bord des rivières avec cette mention : l’eau peut nuire gravement à la santé ?). Quelles réflexions auraient pu lui inspirer cette grotesque mascarade que furent les dernières élections présidentielles et son dégoulinement d’œcuménisme « citoyen » (le peuple a retrouvé le chemin des urnes et a voté pour le Bien, le Moderne et le sens de la marche) qui confirme parfaitement ce que Muray disait : « C’est d’ailleurs à ça, me semble-t-il, que sert le clivage gauche-droite : à maintenir l’illusion d’un monde et d’une réalité historiques encore décryptables et gouvernables dans les termes de jadis, donc à ne rien voir et ne rien savoir de ce qui se passe concrètement. » Avec le ralliement sans vergogne des ordures de la gauche « moderne » (Lang, Kouchner…) au régime du nabot américanophile, nous voyons tous les jours cette illusion s’effondrer…

Mais revenons à cet essai, recueil hétéroclite de textes où Muray porte un regard sarcastique et décapant sur notre Modernité et notre monde en pleine déréliction depuis ce qu’il appelle l’après Histoire (il est amusant de noter qu’Annie Le Brun parle de « trop de réalité » à l’inverse de Muray qui voit disparaître le Réel alors que leurs analyses sont sensiblement les mêmes…).

Le livre est divisé en cinq parties. La première est un ensemble de textes (et d’entretiens) ayant rapport avec l’Art et la littérature. C’est dans la mort du roman que Muray diagnostique tout d’abord un des symptômes de notre Modernité. A mesure que le Réel fuit, il n’y a plus rien à raconter et « le nombril du monde a remplacé le monde » (voir l’analyse très pertinente du phénomène Angot). Muray s’en prend avec une virulence salutaire aux maîtres-penseurs médiatiques et journalistiques d’aujourd’hui (qui orchestrent eux-mêmes de petits scandales dans la sphère du Bien pour mieux ostraciser ceux qui voudraient réellement porter un œil critique sur le monde), à l’intelligentsia qui est incapable de dire un mot sur l’époque (beau texte contre Derrida). Le seul qui échappe à son courroux reste Baudrillard (ce n’est pas un mauvais choix !) dont Muray parle avec une rare intelligence.

La deuxième partie rassemble des textes donnés dans divers journaux (du Figaro à Marianne en passant par L’imbécile et le nouvel observateur) où l’auteur fait ce qu’il sait le mieux faire : porter un regard dévastateur sur les manifestations les plus grotesques de notre modernité. C’est ici qu’on trouvera le désormais fameux Sourire à visage humain consacré à Ségolène Royal mais également toute une série de réflexions sur la fin de l’Histoire, le triomphe du communautarisme, la tyrannie des minorités, l’effacement des identités sexuelles et le triomphe du matriarcat, l’infantilisme généralisé qui va de pair avec une demande outrancière de lois et de normes pour la protection des intérêts de chacun, sur le « moralisme pleurnichard et le libertarisme cynique » ; bref, sur ce qu’il a autrefois appelé « l’Empire du Bien » qui se caractérise par la fin de l’altérité, la résolution des conflits dans la fête permanente (« Homo Festivus ») et l’organisation toujours en mouvement d’un vaste « parc d’abstractions » mondial.

Après une courte troisième partie regroupant trois essais sur l’avenir donnés dans Le débat (dont l’excellent Citoyen, citoyenneté : « Ici comme ailleurs, il s’agit d’abord de mobiliser en faveur de ce qui est ; et dans le seul but de son renforcement. »), la quatrième partie est composée d’un ensemble d’entretiens passionnants où Muray explique très clairement sa pensée.

La dernière, peut-être ma préférée, est un recueil des articles écrits pour le journal La Montagne. L’actualité la plus brûlante (le référendum européen, la canicule de 2003, la guerre en Irak…) ou la plus anecdotique (Paris-plage, les raves…) sert de point d’appui à de courtes analyses d’une finesse et d’une drôlerie réjouissantes. Car Muray est quelqu’un de très drôle et il revient d’ailleurs à plusieurs reprises sur le rôle du rire et sa disparition (« Le rire touche à la fin de son cycle, il est entré dans la sphère des dangerosités homologuées, il porte atteinte aux bonnes mœurs et menace le nouvel ordre humanitaire-victimaire » : je vous jure que je n’avais pas commencé ce livre en écrivant mon texte sur Le témoin de Mocky !). Le fait que ces lignes furent publiées dans le périodique où écrivit Alexandre Vialatte n’a fait que renforcer, dans mon esprit, la communauté de pensée entre ces deux moralistes ironiques et désabusés.

J’avais prévu de parler dans cette note du rapport entre Guy Debord et Muray, de la notion de fête qui fait horreur à notre polémiste mais dont l’esprit, me semble-t-il, a été totalement trahi par rapport à ce qu’entendaient les situationnistes lorsqu’ils écrivaient : « les révolutions prolétariennes seront des fêtes ou ne seront pas, car la vie qu’elles annoncent sera elle-même créée sous le signe de la fête. Le jeu est la rationalité ultime de cette fête, vivre sans temps mort et jouir sans entraves sont les seules règles qu’il pourra reconnaître ». Je ne pense pas qu’ils avaient en tête les immondes « techno parades » ou l’horreur du tourisme de masse lorsqu’ils écrivaient ces mots ! Je ne suis pas toujours d’accord avec Muray dans cette manière qu’il a de lier un peu trop rapidement des conséquences funestes à une cause unique (Mai 68) ni dans cette façon qu’il a de réfuter la théorie du Spectacle debordienne (en faisant mine d’ignorer que cette théorie a, elle-même, évolué et que les commentaires sur la société du spectacle ne sont déjà plus la société du spectacle). De la même manière, je ne partage pas non plus l’admiration de l’auteur pour le pape et sa nostalgie (relative) pour l’ordre judéo-chrétien : on peut-être parfaitement athée et dégueuler face au spectacle répugnant de toutes les bigoteries modernes !

Mais, voyez-vous, la paresse me gagne et j’ai été suffisamment long. Oubliez les petites réserves que je viens de lister et plongez-vous dans l’œuvre de Muray : c’est un régal !

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1 Comments:

Anonymous Bernard Alapetite said...

Tout en étant de droite et américanophile d'ailleurs je m'envole pour New-York la semaine prochaine, je suis admiratif et d'accord tant dans le papier que sur le livre qu'il chronique. Toutefois je voudrais signaler que la crise du roman n'existe pas au USA même si celui-ci est, comme en France, parfois autobiographique comme ceux d'Edmund White, MacCauley ou Burroughs...Je te conseille après avoir épuisé "l'imaginaire de Gallimard" d'aller voir du coté domaine étranger de 10-18.
Ce qui caractérisait Vialatte était surtout une curiosité tout azimut que je ne retrouve pas chez nos "modernes" chroniqueurs

7:59 AM  

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