La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

mardi, décembre 18, 2007

Fou Hallier ?

La force d’âme (1992) de Jean-Edern Hallier (Les belles lettres)

Ce nouvel abécédaire où je compte évoquer de nombreux textes polémiques et résolument incorrects m’a donné l’occasion de revenir sur le cas de Jean-Edern Hallier, personnage que je n’aimais pas du tout de son vivant et que j’ai un peu redécouvert en lisant ses textes du Refus.

La force d’âme est de la même eau : il s’agit là encore d’un recueil de textes originellement parus dans L’idiot international (journal où écrivirent Muray et Nabe, ce qui n’est pas rien !) et qui résument assez bien les différents combats menés sur tous les fronts par Hallier (contre Mitterrand et les socialistes, contre l’escroc Tapie, contre la guerre en Irak, contre la politique criminelle d’Israël…)

Je dois confesser humblement que tout ce qui m’agaçait énormément chez le trublion médiatique peu avant sa mort n’a pas totalement disparu. Les fanfaronnades de ce Don Quichotte fortement alcoolisé (à coup de verres de vodka) m’ont amusé autant qu’elles m’ont irrité par certains aspects.

Agacement devant les perpétuelles affabulations de cet homme dont on ne sait jamais trop si ce qu’il raconte est réel ou non (sa généalogie me paraît parfois fort fantaisiste). C’est d’autant plus énervant que certaines choses dénoncées par lui-même se sont révélées totalement vraies par la suite (le scandale des écoutes téléphoniques de l’Elysée, Mazarine…).

Ma deuxième source d’agacement, Hallier la métaphorise sans le vouloir : à un moment donné, ce familier de Castro suspecté d’avoir rejoint Le Pen (c’est l’un des grands classiques de l’époque que de traiter de « fasciste » ceux qui ne pensent pas comme elle !) dit que le communisme fut une mauvaise réponse à une bonne question. Or le polémiste fait sans arrêt la même chose, adoptant parfois les pires solutions pour répondre à de nobles combats. C’est d’ailleurs cet aspect de son tempérament qui fait écrire assez justement à Philippe Muray qu’Hallier n’avait qu’un vice : « ce mauvais génie qu’il avait malheureusement pour saboter les meilleures causes par des diffamations sordides et des acharnements qui finissaient par mettre la justice et la morale du côté des pires coupables. ».

Et je dois dire que c’est un peu de cette manière que j’ai ressenti L’honneur perdu de François Mitterrand, le célébrissime pamphlet interdit pendant une décennie qui fit d’Hallier l’ennemi numéro un du pouvoir socialiste et qui est réédité ici, même si certaines pages sont constellées de bandeaux noirs où le terme « censuré » remplace le texte.

Sur le fond, sa cabale contre le machiavélique monarque qui dévoya en quelques années tous les espoirs de la gauche pour mettre à la mode cette infecte peste libérale qui finira par nous emporter est fort juste et plutôt réjouissante. Mais relu aujourd’hui, le pamphlet a totalement perdu de sa force, non pas parce que le PS semble mort et enterré, mais parce qu’Hallier frappe souvent bas. Tout le monde sait maintenant les peu glorieuses histoires de la francisque et de l’amitié avec Bousquet. Mais pourquoi cet acharnement sur le physique de Mitterrand, sur sa vie privée ? Tout cela dessert un propos intéressant.

Dernière source d’agacement : Hallier ne me paraît jamais vraiment « sincère ». Même si ça se voit moins ici que dans Le refus, il ne se départit jamais d’une certaine fascination pour le pouvoir et pour les vanités de la gloire. Il a beau clamer fort son « catholicisme », citer Péguy et plagier certaines phrases de Bloy, je ne vois là qu’une certaine « pose » qui n’a rien à voir avec le sens de l’absolu d’un Nabe par exemple.

Ces réserves faites, la force d’âme est un livre qu’on redécouvre avec beaucoup de plaisir et qui permet de se rendre compte que l’écrivain a, lui aussi, été beaucoup calomnié et accusé injustement (cette ridicule condamnation à la « haine raciale » qu’une lecture honnête de ses textes serait bien en peine de révéler). Hallier frappe peut-être parfois trop fort mais il frappe toujours juste et je pense qu’ils peuvent se compter sur les doigts d’une seule main les intellectuels ayant eu le courage de s’élever comme lui contre l’inique et criminelle première guerre du Golfe. De la même manière, notre bonhomme s’est toujours élevé avec panache contre les nouveaux marchands du temple, pour le peuple palestinien, contre l’Europe de Maastricht et des technocrates, contre l’imbécillité médiatique, contre les collusions entre la politique et les affaires (la sinistre affaire l’opposant à Tapie est édifiante !). Tout cela est encore d’actualité et ses réflexions sur nos dictatures libérales molles et sur le politiquement correct sont déjà très incisives.

De plus, Hallier a souvent une belle plume. Je ne sais absolument pas ce qu’il vaut comme écrivain (je ne connais pas ses romans) mais il a le sens de la formule qui fait mal ou qui touche au cœur (« c’est ça le racisme, l’épouvante refoulée de la caresse d’autrui… »). Son écriture est virulente, parfois outrancière mais c’est aussi cet excès qui fait le charme des polémistes.

Selon la formule consacrée : la force d’âme mérite le coup d’œil… (ne serait-ce que pour ce texte proposé en annexe où un proche de JEH raconte son épopée à Marseille lors des élections. Un vrai roman policier : c’est hallucinant !)

PS : un petit extrait de la prose de JEH :

« Il y a autant de fanatisme stupide dans le fanatisme de la tolérance que dans l’intolérance elle-même. La tolérance n’est plus aujourd’hui que le mot d’ordre de l’impitoyable guerre de religion que mèneront les marchands du temple contre tout ce qui est sacré. La tolérance, c’est le mépris bourgeois de l’autre : on ne l’accepte pas, on le tolère. La tolérance, c’est le cache-misère d’une société qui se suicide lentement, par persuasion publicitaire, dans le confort et le conformisme intellectuel. On est devenu le libre-penseur, mais seulement de la liberté des autres. »

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vendredi, juin 01, 2007

Quelques mots sur Jean-Edern Hallier

Le refus (1994) de Jean-Edern Hallier (Ramsay. 1994)

Se garder de porter des jugements trop rapides ! Lorsque j’avais une petite vingtaine d’années (au moment où a paru ce livre), je ne pouvais pas supporter le personnage de Jean-Edern Hallier. Ce provocateur de pacotille, ce trublion médiatique toujours en quête de publicité me semblait exaspérant. Du coup, je n’avais jamais ouvert un de ses livres.

Depuis, Jean-Edern est mort, les passions autour de son nom se sont apaisées et l’on peut commencer à envisager sereinement son œuvre.

D’avoir découvert Le refus me donne une très forte envie de poursuivre mon exploration de la personnalité de ce brillant polémiste. Il ne s’agit pas ici à proprement parler d’un pamphlet mais d’un assemblage assez hétéroclite de textes d’Hallier, tirés de diverses publications (surtout l’idiot international mais aussi Paris-Match ou Le Figaro), d’articles de journalistes consacrés à l’auteur auxquels s’ajoutent des extraits de correspondances (des fax adressés à Jérôme Garcin, à son éditeur…), des poèmes et un délicieux dictionnaire (très subjectif) de la littérature française pour conclure le tout.

Le résultat, quoique inégal, s’avère assez passionnant. Commençons par le moins bon : les poèmes que nous livre Jean-Edern Hallier sont absolument insignifiants et ne présentent pas le moindre intérêt. D’autre part, certains aspects de la personnalité du fanfaron continuent de m’irriter. Malgré la liberté que s’accorde le polémiste (nous allons y revenir), il faut bien reconnaître qu’il subsiste toujours chez lui un côté servile qui le fait s’aplatir devant de biens médiocres personnalités du moment qu’elles le soutiennent. C’est ainsi qui flagorne, un peu trop à mon goût, devant les plus tartignolles « gendelettres » de Paris (que ce soit les flatulents « Jean » (foutre) : Cau, d’Ormesson et Dutourd ou François Nourissier) ou devant d’insignifiants politicards : Seguin ou Balladur (pour ce dernier, Hallier demeure dans l’expectative et conserve une distance critique. Mais c’est sans vergogne qu’il ose écrire qu’il a « rallié la majorité » ! Le comble de la vulgarité pour un pamphlétaire !)

Hallier fut toute sa vie en quête de publicité et usa pour ce faire de stratagèmes assez puérils (comment prendre autrement que comme un caprice ce désir incongru d’être admis à l’Académie Française ?).

Plus intéressant est le tour « journal intime » que finit par prendre ce patchwork de textes. Nous y suivons, au jour le jour, les démêlées de l’auteur avec les éditions Albin Michel lors de la publication de son roman Je Rends Heureux, le feuilleton judiciaire qui l’opposa à Bernard Tapie et ses ennuis de santé qui le rendirent, ces années-là, aveugle. Hallier évoque également le scandale des écoutes de l’Elysée et nous voilà replongé dans la France d’il y a 15 ans, dans les sinistres dernières années du règne Mitterrandien (le sang contaminé, les scandales financiers, le suicide de Bérégovoy…) et le retour (non moins sinistre !) de la droite balladurienne au pouvoir. L’aspect « document » du Refus est assez passionnant.

Mais là où Hallier se montre le plus percutant, c’est sur le terrain de la polémique. Qu’il fustige l’Europe de Maastricht (« Adolescent, je me sentais jeune Européen. J’aimais l’Allemagne des Niebelungen, la Belgique du rempart des béguines, la douce Italienne de Florence, ou la Carmen de Séville. J’étais prêt à coucher avec toutes les Européennes et voici qu’on veut me marier de force avec une fonctionnaire à lunettes de Bruxelles, liftée, son corsage béant sur les gros nichons de sa Silicon valley à elle, et qui s’exprime dans un jargon que le plus prétentieux des bas-bleus n’oserait même pas employer. ») ou la guerre en Irak (du temps de l’immonde Bush senior), c’est toujours avec une verve insolente et plutôt revigorante.

Le livre est construit autour de trois polémiques majeures où Hallier et son journal furent partie prenante. Dans un premier temps, c’est le violent combat que l’écrivain a mené pour publier son pamphlet contre Mitterrand et ses virulentes saillies contre les brontosaures de la gauche caviar (Lang, Fabius, Kiejman.). Bien avant ses multiples condamnations, le bandit Bernard Tapie fut l’objet des fureurs de notre redresseur de torts. Résultat : un procès à rallonge et la saisie des biens d’Hallier (l’avenir prouva que ce dernier était pourtant bien en dessous de la vérité lorsqu’il comparait l’escroc Tapie à Stavisky !).

Deuxième polémique : les boulets tirés sur Le monde des livres et en particulier Josyane Savigneau, copine de Sollers défendant presque exclusivement les ouvrages Gallimard dans les colonnes de son journal. Les attaques d’Hallier ne volent parfois pas très haut mais elles ont le mérite d’éclairer un certain malaise de la presse qui n’a fait qu’empirer depuis (les réseaux de connivence, la dépendance aux grands groupes financiers…)

Dernière polémique dont l’écrivain fut, pour le coup, la victime : l’assimilation de son journal l’idiot international à une passerelle d’entente entre les anciens communistes et l’extrême droite (les « rouges-bruns »). La publication des articles retraçant le film de l’histoire montre à quel point l’épouvantail « fasciste » fut et reste l’une des armes les plus utilisées pour manipuler l’opinion et clouer au pilori quiconque n’adhère pas au moule du prêt à penser de la démocratie molle (à l’époque, c’était le moule de la gauche caviar mais c’est exactement la même chose sous la droite actuelle).

On ne sera pas non plus étonné de retrouver le fourbe Daeninckx derrière cette tentative d’amalgames douteux !

Le refus dessine donc les contours d’une pensée vive et insolente dans la lignée de celle des Lumières qu’Hallier vénère. Cerise sur le gâteau, le livre se termine par un insolent dictionnaire de la littérature française. C’est sur quelques exemples que je terminerai cette note :

« Apollinaire : mort d’un éclat de poème dans la tête. »

« Nègre : prénom inconnu. L’auteur le plus prolifique de la littérature de tous les temps. »

« Bourdieu : […] Finalement, cette macédoine de concept, genre surgelé de resto U, donne Bouvard et Pécuchet qui voudraient bien refaire le dictionnaire des idées reçues par sondage- et qui vous expliquent en cinq cents pages que les enfants pauvres réussissent moins bien à l’école que les riches. »

« Jean-François Revel : confirmation de la théorie de Lavater sur la morpho-psychologie. Dispensez-moi d’écrire le reste… »

« Marguerite Duras. Vieille dame indigne des lettres françaises. Littérature Tampax à l’usage des attachés de direction et des divorcées sur la quarantaine. […] L’indigence de sa phrase donne l’illusion de mettre l’avant-garde à la portée des classes moyennes sans culture. […] Vieux corbeau littéraire. A jeter dans la Vologne. »

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