La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

mercredi, septembre 12, 2007

En vrac

Avant de reprendre incessamment mon abécédaire, je vous livre quelques notes de lecture en vrac. Le laps de temps que j’ai laissé écoulé depuis ma dernière note vous fera supposer que j’ai lu bien d’autres livres que ceux que je vais évoquer et vous n’aurez pas tort. Mais de cette dizaine de romans contemporains découverts il y a peu, je ne retiens rien. Quelques textes pas trop mal fagotés mais sans grand style et pas mal de bran où les considérations bien-pensantes (sur la banlieue, les sans-papiers…) et la démagogie tiennent lieu de pensée et d’écriture.

Nous jetterons donc un voile pudique sur la médiocrité de nos contemporains pour nous replonger avec délice dans Le comédien de Sacha Guitry. Que l’auteur revienne à la mode sous la houlette de Brasseur père et fils et de Bernard Murat ne doit pas nous empêcher de (re)découvrir son œuvre.

Créé en 1921 avec Lucien Guitry et Falconetti (rien que ça !), le comédien a été repris en 1938 avec Guitry fils et Jacqueline Delubac avant de devenir un film en 1947, toujours avec Sacha Guitry et Lana Marconi. Ce n’est sans doute pas la plus grande pièce du maître mais c’est néanmoins un bel hommage à son père (la pièce est précédée d’une Lettre à mon père dans l’édition que je possède) et au métier de comédien puisque le personnage principal préfère finalement à sa vie de couple son métier des planches. Comme toujours chez Guitry, le texte est plein d’esprit et de drôlerie vacharde, l’auteur ayant pris soin tout au long de sa vie de toujours dépasser les bornes de la bienséance. Mineur mais réjouissant.

On est toujours un peu gêné d’aborder un « phénomène littéraire » après coup et d’ajouter son petit grain de sel à un flot de commentaires déjà parus. Abonder dans le sens du vent paraît dès lors vulgaire mais élever une voix contre risque également de jeter sur nous une suspicion de snobisme. Je n’avais jusqu'à présent jamais ouvert un livre de Fred Vargas. Ma petite sœur m’ayant offert Pars vite et reviens tard, je me suis lancé dans ce roman policier que Régis Wargnier a porté sur grand écran. Et à ma grande surprise, j’ai beaucoup aimé. Outre une intrigue diaboliquement construite, Vargas sait faire exister en quelques paragraphes des personnages forts (son inspecteur nonchalant, son ex-marin devenu crieur sur la place publique…) et parvient à nous captiver en jouant avec des éléments assez inédits dans le genre (la peur d’une nouvelle épidémie de peste, voilà qui n’est pas courant dans le roman policier !). Alors bien sûr, je trouve la fin un tout petit peu décevante par rapport à l’énormité du postulat de départ mais Fred Vargas m’a tenu en haleine pendant plus de 300 pages et je lui en sais gré. De plus, sans avoir la profondeur des romans noirs d’Ellroy, elle parvient à jouer habilement avec les angoisses millénaristes de notre époque et le retour aux croyances les plus folles. Ce n’est pas rien.

Pour finir, retour à un auteur avec qui vous êtes désormais familier si vous me lisez régulièrement, je veux parler de Félicien Champsaur. Plus je découvre l’œuvre de cet auteur « fin de siècle », plus je me dis qu’il faut savoir trier l’ivraie et le bon grain. Car si j’ai commencé mon exploration avec d’excellents romans (la trilogie regroupée sous le titre L’arriviste est remarquable), les derniers qu’il m’a été donné de lire sont de grosses daubes (le bandeau, poupée japonaise). Le semeur d’amour s’inscrit dans cette veine de l’exotisme dont raffolaient les auteurs de la Belle époque. Nous voilà propulsé au cœur de l’Inde, où vont s’affronter la caste des Kchattryas (guerriers nobles) et celle des Brahmes (la caste sacerdotale). En effet, les brahmanes de ce temps avaient pour habitude de sacrifier à leurs instincts lubriques les jeunes vierges de la contrée et de les prostituer au cœur de leur temple pour gagner de l’argent. Et c’est ce qui déplait au guerrier Lingam lorsqu’il apprend que son aimée, la très jeune Yoni (12 ans) a été choisie pour devenir une de ces bayadères…

Le début, sans être palpitant, se lit sans déplaisir : histoire d’amour contrariée, érotisme diffus et raffiné… C’est très classique mais pas déplaisant. A partir du moment où Yoni perd sa vertu, le livre part en quenouille puisque Lingam se change alors en une sorte de prophète christique (il guérit les malades et prêche la bonne parole de part le pays) qui convertit ses fidèles à la religion de l’amour unique. Suit un véritable pensum qui amènera Lingam au bûcher (le sacrifice, forcément) mais qui aura permis à sa parole de pénétrer les esprits. Alléluia ! C’est aussi emmerdant que la messe dominicale !

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mardi, juillet 10, 2007

Paris vécu

Le piéton de Paris (1939) de Léon-Paul Fargue (Gallimard. L’imaginaire. 2007)

Contrairement à ce qu’a pu vous faire penser ma dernière notule, je n’avais pas prévu Sébastien Faure dans mon abécédaire et il s’agissait juste d’une petite pause libertaire bienvenue. Reprenons le cours normal des choses et confions sereinement la satisfaction que m’apporte ce système très arbitraire de choix des livres par ordre alphabétique. Pour tout dire, je crois que j’ai entamé cette méthode juste dans l’idée de tomber un jour nez à nez avec un livre comme Le piéton de Paris. Comprenons-nous bien : mon premier abécédaire m’a permis de lire de très, très grands livres (ceux d’Ellroy, de Muray, de Céline, de Roussel ou Léautaud) mais tous sont des auteurs que je connaissais auparavant ou que j’aurais forcément rencontré un jour ou l’autre. Alors que sans cet abécédaire, il est probable que je n’aurais jamais lu une seule ligne de Léon-Paul Fargue, vague archipel perdu dans l’immense océan de la littérature dont je n’avais que trop rarement entendu le nom. Et je serais passé à côté d’un admirable chef-d’œuvre !

En lisant les quelques lignes biographiques consacrées à l’auteur au début de l’ouvrage, je me suis dit que Fargue représentait une sorte de quintessence de l’homme de lettres français entre les deux guerres : poète individualiste, dilettante, raffiné, ami de Jarry et proche des collaborateurs de la NRF (Larbaud, Valéry, Paulhan…).

Le piéton de Paris est un recueil de courts textes où Fargue évoque le Paris qu’il a connu autour de 1900. Cela va de son quartier de La Chapelle jusqu’aux hôtels et palaces parisiens en passant par ces hauts lieux que sont Montmartre, Saint-Germain-des-prés et le Marais. Ces évocations ne sont pas exactement de la poésie en prose mais le style étincelant de Fargue (je me suis régalé de cette écriture fine, merveilleusement ciselée) le fait toujours éviter la lourdeur descriptive et le rapproche parfois des surréalistes (mais c’est beaucoup, beaucoup mieux que Le paysan de Paris et ça vaut, dans une veine dissemblable, l’éblouissant Nadja de Breton).

Surréalisme parce que le Paris de Fargue est peuplé de fantômes et l’on imagine très bien le poète flâner à travers ces rues et lieux chargés d’histoire pour s’imprégner des atmosphères, des odeurs, des couleurs et les retranscrire pour le lecteur. Le livre est un beau mélange de mélancolie, d’humour délicat, d’anecdotes savoureuses et de nostalgie souriante.

Et pour ceux que passionne, comme moi, la vie artistique et littéraire de la France à la Belle Epoque, le livre est une mine. Car à travers tous ces lieux que revisite Fargue, c’est le tableau minutieux de tout un monde aujourd’hui disparu qu’il restitue.

Cela va de la ballade chez les bouquinistes sur les quais de Seine où l’on aperçoit les silhouettes d’Anatole France « prince des chercheurs et vieil ami des marchands » et de Barrès (« qui méprisait la poussière mais adorait l’air léger de ce quartier ») à l’évocation d’une conversation avec Proust à l’hôtel du Ritz. C’est encore les souvenirs de tous ces cafés célèbres de Saint-Germain-des-prés : les Deux Magots, le Café de Flore, considéré comme le berceau de l’Action Française ou encore la Brasserie Lipp : « sorte de mer intérieure où se jettent tous les ruisseaux, tous les fleuves politiques de ce singulier XXe siècle. »

Fargue dresse également la typologie du parisien et de la parisienne (rien de caricatural, rassurez-vous), fréquente toutes les classes sociales, des salons mondains les plus snobs aux clochards des quais et nous rappelle la richesse d’une ville qui fut à cette époque l’un des phares du monde (lisez le chapitre consacré à Montparnasse : on y croise à la fois Trotski et Picasso, Derain et Jarry, Modigliani et le douanier Rousseau).

Une fois terminé ce recueil, on n’a plus qu’une envie : brûler tous les guides touristiques de Paris et marcher sur les pas de Fargue à la recherche de ces fantômes qu’il fait si bien revivre.

A la suite du Piéton de Paris, j’ai pu découvrir dans le même volume un autre recueil d’impressions parisiennes intitulé D’après Paris. Pour le coup, il s’agit vraiment de poèmes en prose et parfois en vers. C’est toujours aussi bien écrit mais j’avoue que ça m’a un peu moins touché, même si quelques vers m’ont paru sublimes, comme ceux du poème Plainte dont les dernières lignes résument, à mon sens, parfaitement l’impression que me laisse les films de Wong Kar-Wai :

« O vie, dans ce moment qui passe

et que nous voudrions pour toujours ressaisir,

Cesse de dérober le secret de nos jours… »

Fargue fait désormais partie des auteurs que je brûle de connaître mieux. Coup de chance : beaucoup de ses textes ont été réédités dans la collection l’imaginaire

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