La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

lundi, mars 17, 2008

Bibliothèque idéale n°7 : les littératures d'Espagne

Mon dernier soupir (1982) de Luis Buñuel (Ramsay. 2006)

Un régal ! J’ai lu quelques bons (voire très bons) livres depuis que j’ai entamé cette épreuve de la « bibliothèque idéale » mais aucun ne m’a procuré autant de plaisir que Mon dernier soupir, les merveilleuses mémoires d’un des plus grands (LE plus grand ?) cinéastes de tous les temps. De son enfance à Calanda aux derniers films tournés en France avec la complicité de l’indispensable Jean-Claude Carrière en passant par l’épisode ô combien important du surréalisme, son séjour à Hollywood ou son engagement durant la guerre d’Espagne ; Luis Buñuel livre ici une savoureuse autobiographie, bourrée d’anecdotes passionnantes et écrite avec ce sens de l’humour si caractéristique de ses films.

Au début des années 80, alors que ses jours sont comptés, Buñuel entreprend de revenir sur toutes les étapes de sa vie, lui le petit garçon né en Aragon avec le siècle (en 1900). De son enfance, il ramène des couleurs spécifiques (cette Espagne vivant encore au Moyen Age), des sons (ces fameux tambours de Calanda qui le fascinèrent toute sa vie) et des odeurs (l’éveil des sens, la découverte de la mort…). Et dès ces premières pages, nous sommes conquis par le style limpide de ce conteur hors pair, par sa capacité à rendre vivant les tableaux qu’il dresse et par cet humour constant dont regorge le livre. Buñuel n’hésite ni devant la digression (des récits de rêves, des scènes imaginées mais malheureusement non tournées, des réflexions sur l’alcool, le tabac, la provocation…) ni devant l’anecdote (on se régale de toutes les blagues ou scandales dont il fut à l’origine) mais sans jamais nous ennuyer.

Nous le retrouvons étudiant à Madrid où il se lie d’amitié avec Garcia Lorca et, bien entendu, Dali. Puis c’est le séjour à Paris et la rencontre déterminante avec les surréalistes. Les pages qu’il leur consacre sont admirables. Il peint de manière concise et vivante les portraits d’Aragon, de Breton, de Ernst et Sadoul ou encore d’Eluard. Même si par la suite, il s’éloigna du mouvement, il resta toujours en excellent terme avec tous ces gens (mis à part Dali, nous allons y revenir) et à plus de 80 ans, il reconnaît toujours le rôle décisif qu’eurent ces quelques années passées au sein de ce groupe magique.

Le surréalisme, c’est aussi le moment où il fait ses premiers pas derrière la caméra et la grande aventure d’Un chien andalou (la légende veut que le film ait provoqué deux avortements chez des spectatrices affolées !) et la mise en chantier de l’âge d’or, financé par ces immenses mécènes que furent les époux de Noailles. La suite est connue : le scandale énorme du film (auquel Dali ne participa que très peu, même s’il est considéré comme le co-scénariste officiel), les manifestations d’extrême droite au studio 28 où l’écran fut lacéré ainsi que les toiles surréalistes qui garnissaient le hall d’entrée.

A propos du surréalisme, Buñuel évoque le rôle du scandale (il revient sur certaines actions très célèbres, comme la fameuse lettre de Jean Koppen (ou Caupenne) et Sadoul au major de promotion de Saint-Cyr (« Nous crachons sur les trois couleurs. Avec vos hommes soulevés, nous mettrons au soleil les tripes de tous les officiers de l’armée française. Si on nous oblige à faire la guerre, nous servirons du moins sous le glorieux casque à pointe allemand…)) et de ce mot de Breton, désolé, constatant qu’aujourd’hui le scandale est impossible.

C’est d’ailleurs ce que j’aime dans l’attitude de Buñuel : jamais, si l’on excepte ses deux premiers essais et coups de maître, il n’eut recours à la provocation pour la provocation. Si son humour est dévastateur, c’est qu’il ne sert aucune idéologie et qu’il n’est pourtant jamais l’ironie cynique aujourd’hui de mise. C’est un humour qui fait une part essentiel au doute (suis-je dans le vrai lorsque j’affirme telle ou telle chose ?) et que l’on retrouve dans le plus célèbre de ses paradoxes (« je suis athée, grâce à Dieu ») et dont la puissance de déflagration vient dans la manière tranquille et goguenarde de mettre en lumière le ridicule de tous les rites sociaux.

Même si le cinéaste confesse sur un même ton badin son attirance pour la destruction (« L’idée d’incendier un musée, par exemple, m’a toujours paru plus séduisante que l’ouverture d’un centre culturel ou l’inauguration d’un hôpital »), il ne s’agit jamais de renverser un ordre ancien pour en bâtir un autre nouveau, sans doute aussi criminel. C’est cette attitude de suspicion généralisée qui l’empêche d’adhérer au parti communiste malgré son engagement au côté des Républicains pendant la guerre d’Espagne. L’épisode où il raconte la guerre civile est troublant car malgré ses amitiés affichées pour l’anarchisme, Buñuel se montre assez sévère pour leur rôle dans le conflit (sauf pour la colonne Durutti) et critique également le POUM. Mais ce qui le sauve, c’est de ne pas tirer de leçons générales de cette guerre mais de se contenter de la montrer par la lorgnette du simple observateur et acteur qu’il fut.

Même si l’un des derniers chapitres (un régal !) est construit sous la forme du « j’aime, je n’aime pas » (le cinéaste confie ici son goût pour les écrits de Sade et son aversion pour certains écrivains américains comme Steinbeck, Hemingway ou Dos Passos), une des caractéristique de Buñuel, c’est d’éviter constamment les avis par trop tranchés. Lorsqu’il reparle de Dali, avec qui il se brouilla (en grande partie à cause de Gala), il se montre toujours nuancé et ne nie pas son génie (il l’estime supérieur à Picasso). Alors que le peintre lui a quand même fait perdre son boulot aux Etats-Unis en le calomniant dans un de ses bouquins et qu’il a montré une complaisance plus que douteuse pour le régime du Caudillo !

Il y a mille choses à dire de ce livre trop court (seulement 300 pages : on en voudrait le double !) qui fourmille de témoignages divers (Ah ! ce banquet chez Cukor où tout le gratin, de Ford à Hitchcock en passant par Wilder et Wyler, était présent ! ces conversations avec Fritz Lang ou Nicholas Ray !), d’hommages magnifiques aux acteurs avec qui il a tournés, d’anecdotes savoureuses…

Pour ceux qui aiment le cinéma, c’est rigoureusement indispensable. Mais ça l’est aussi pour les autres qui s’intéressent un tant soit peu à l’histoire politique et artistique du 20ème siècle que ce génie sans commune mesure à traversé avec ce regard qui nous manque tant…

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dimanche, juillet 15, 2007

La comédie du langage

La cantatrice chauve suivi de La leçon (1950) d’Eugène Ionesco (Gallimard. Folio.2005)

Nous connaissons tous l’adage d’Adorno selon lequel l’Art, et en particulier la poésie, ne serait plus concevable après Auschwitz. De fait, après la seconde guerre mondiale, la littérature va entrer dans ce que l’on a appelé « l’ère du soupçon », marquée par une certaine déréliction et la désertion du sens.
Le théâtre n’échappera pas à la règle et c’est ainsi que va se développer ce qu’on a regroupé de façon un brin arbitraire sous l’étiquette de théâtre de l’absurde. Pourtant, il me semble qu’il subsiste de grosses différences entre le dernier des grands tragiques (Beckett) et les pièces du sieur Ionesco que j’aime plutôt bien mais sans réelle passion. Il faudra un jour que je développe plus longuement mes réticences pour certains courants dits « d’avant-garde » d’après-guerre (le nouveau roman , le pop art… » ) qui ne me paraissent n'être que du vilain recyclage des vrais novateurs d'antan. Recyclage publicitaire ôtant de surcroît toute la charge subversive des précurseurs.
Ionesco fait un peu partie de cette mouvance et il est à Beckett ce que le sinistre Warhol et la sénile Duras sont à Duchamp et Picabia !
Néanmoins, je situe l’auteur des Chaises un peu plus haut en raison de l’humour constant dont témoignent ses pièces et de cette capacité rare à s’inscrire dans un courant assez rare en France pour être signalé : le nonsense.
La cantatrice chauve reste sa pièce la plus célèbre (je ne sais pas depuis combien de temps elle est jouée à la Huchette sans interruption mais ça commence à faire!) et la plus caractéristique de son art. Le dramaturge met en scène une soirée classique entre deux couples anglais appartenant à la bourgeoisie. Les Smith et les Martin échangent des propos fort banals, se font interrompre par un capitaine des pompiers avant de se disputer pour des broutilles.
Dans cette manière qu’a l’auteur de faire dire à ses personnages les lieux communs les plus plats, d’agencer les formules toutes faites de la manière la plus absurde qui soit (les Martin, entamant une conversation très courtoise pour finir, au bout du compte, par réaliser qu’ils sont mari et femme), on songe un peu aux derniers films de Luis Buñuel (le charme discret de la bourgeoisie, le fantôme de la liberté). Comme chez le grand cinéaste, Ionesco prend les clichés au pied de la lettre et c'est la manière de les mettre en scène qui, soudain, fait que le sens fait défaut.
La fin de la pièce, succession sans logique de proverbes et d’adages remis au goût du jour (dont le fameux «Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux ! ») est un exemple frappant de cette perte de sens totale dont est frappé le langage, réduit à véhiculer les pires des platitudes.
Cette manière de vider la langue de son sens est également un moyen, pour Ionesco, de dresser de cruelles satires. Ainsi en est-il de cette Leçon (que je préfère presque à la Cantatrice chauve) où un maître de plus en plus cruel inculque d’ineptes principes à une élève de plus en plus amorphe et malmenée. Là encore, toute tentative de transmission du sens par le langage se révèle inopérante. Les leçons se réduisent à des additions que la jeune fille parvient à résoudre tout en se montrant incapable d’effectuer la moindre soustraction. L’éducation n’est ici que répétition par cœur de leçons toute faite et absurdes, sans le moindre raisonnement logique (de fait, c’est à un cours de philologie que se livre de façon symptomatique le professeur).
Sur la fin, le pédagogue endosse même un uniforme qui pourrait ressembler à celui d’un nazi. Une inquiétude enveloppe alors la pièce qui semble nous dire que toutes les leçons du passé ne servent finalement à rien et ne nous conduisent qu’à des catastrophes. Les structures circulaires des deux pièces (la fin annonçant le recommencement de la même chose) montre à quel point l’univers est désormais régi par des lois absurdes destinées à se répéter sans arrêt.
C’est intéressant même si je trouve que tout cet univers (mais là, je parle plutôt des autres pièces d’Ionesco car ces deux là font partie des meilleures) finit par tourner en rond (si j’ose dire) et qu’il n’est pas dénué d’une certaine gratuité, content qu’il est de ne proposer aucune intervention sur le monde.
Je le redis : Ionesco m’est néanmoins plus sympathique que beaucoup d’autres parce que ses pièces, je n’ai pas assez insisté là-dessus, sont très drôles et que cette manière de déshabiller les clichés lui permet d'accoucher d’un style nonsensique assez inédit en nos francophones contrées…

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