La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

vendredi, avril 01, 2016

Lectures de mars

Le mois de mars fut riche en découvertes mais il se trouve que j’ai déjà parlé de la plupart de mes lectures précédemment ou que je réserve mes impressions pour des projets futurs. 
Essayons néanmoins de récapituler : 

9- Kikobook (2016) de Gérard Kikoïne (Editions de l’œil, 2016). 

J’ai évoqué le beau livre de souvenirs du maître de la pornographie à la française ici.

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10- Ça, c’est Choron ! (2015) sous la direction de Virginie Vernay (Glénat, 2015) 

Georges Bernier, dit le professeur Choron, fut assurément la personnalité la plus atypique de la mythique équipe d’Hara-Kiri et Charlie-Hebdo. En dépit de quelques romans-photos désopilants et de petits contes à l’humour très noirs, Choron ne fut ni écrivain (comme Cavanna, par exemple), ni dessinateur (comme Reiser, Gébé ou Cabu) et n’a pas laissé de véritable œuvre derrière lui-même s’il a tâté de tout : le théâtre (Ivre mort pour la patrie) et la chanson (une épopée retracée avec une certaine verve par Berroyer et Lefred-Thouron).
Et pourtant, en dévorant ce très beau livre, on réalise que la vie même de Choron fut une œuvre d’art, constamment provocatrice et drôle. S’appuyant sur le beau livre de souvenirs rédigés en collaboration avec Jean-Marie Gourio,  Ça, c’est Choron ! retrace l’existence haute en couleurs d’un homme qui passa par la légion puis le colportage avant de devenir le fer de lance d’une des aventures journalistiques les plus singulières de la deuxième moitié du 20ème siècle. Richement illustré, le livre nous permet de revivre l’épopée Charlie-Hebdo/Hara-Kiri et de redécouvrir le professeur dans ses œuvres. Émaillé de témoignages passionnants et de dessins hilarants (ceux de Vuillemin, en particulier), il nous permet également de redécouvrir toutes les entreprises de Choron dans le domaine de la presse après la fin d’Hara-Kiri (notamment le lancement de sa revue pour enfants Grodada).
Revenir sur la trajectoire de Choron, c’est aussi réaliser à quel point l’humour (le vrai, celui qui va de Swift à Desproges en passant par Sade, Jarry, les surréalistes et tutti quanti) a aujourd’hui régressé. Entre les youtubeuses neurasthéniques et les jeunes crétins en chemise blanche qui ne jurent que par le second degré Canal  et les blagues qui prennent bien soin de n’égratigner personne,  de ne tirer que sur des ambulances, on se dit que l’humour sans limite, anarchiste et dévastateur de Choron nous manque cruellement…

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11- Loin devant (2016) de Jérôme Leroy (L’éditeur, 2016)

J’ai parlé de ce recueil d’oraisons funèbres ici… 

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12- Le Bruit du silence (1955) de Kurt Steiner (Fleuve Noir, collection : Horizons de l’au-delà, 1979)


Un roman fantastique angoissant, au style raffiné dont je réserve la critique pour un projet consacré à la collection Angoisse du Fleuve noir. 

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13- Le Masochisme au cinéma (1978) de Jean Streff (Editions Henri Veyrier, 1978).

Il a été question de cet admirable essai ici

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14- Fasciste (1988) de Thierry Marignac (Editions ActuSF, 2015)


Dans son très beau roman Le Bloc, Jérôme Leroy mettait en scène deux prototypes d’individus ayant adhéré au parti d’extrême-droite du « Bloc » : d’un côté, le déclassé brutal n’ayant aucun horizon dans une société française dévastée par le chômage si ce n’est l’ennui et la misère ; de l’autre, l’intellectuel décadent et nihiliste, s’engageant en politique par désir de tromper son ennui. D’une certaine manière, l’anti-héros du premier roman de Thierry Marignac, Rémi Fontevrault, est un peu la synthèse de ces deux personnages. Passé par les paras, le jeune homme a le goût de l’action et de la violence et s’il choisit un parti fasciste, c’est par esprit de contradiction (nous sommes en 1983, au moment où Mitterrand amorce un virage à 180° de sa politique) et par nihilisme. Mais d’un autre côté, c’est un fils de bourgeois et un intellectuel en mal de reconnaissance. Comme certains modèles historiques (Drieu la Rochelle en premier lieu), Rémi est obsédé par le déclin de l’Europe et par une volonté romantique d’en découdre avec le monde entier. 
La force du roman, c’est le style implacable de Marignac. Ni roman noir édifiant et "citoyen" à la Daeninckx, ni pamphlet d’extrême-droite, Fasciste est le portrait glacial et tranchant d’un jeune homme en quête d’aventure. Extrêmement documenté (le livre débute au moment des grandes manifestations contre la loi sur l’école libre et Rémi côtoie les tristes individus du G.U.D), le récit tente d’offrir à son personnage nihiliste une sorte d’épopée romanesque. Marignac le précise : dix ans plus tôt, il aurait écrit un livre sur les Brigades rouges. S’il s’intéresse au développement du Front national, c’est qu’à l’époque, il s’agit d’un mouvement pestiféré et que, dans la tête de son héros, c’est le seul qui offre une possibilité d’aventure (on imagine mal, en effet, un roman qui s’appellerait Socialiste ou Républicain !). Ce parcours est dénué toute posture morale facile mais également de toute complaisance pour ce mouvement fasciste dont les méthodes sont décrites avec précision.
L’ambiguïté fondamentale de ce roman qui refuse tout point de vue sur ce qu’il décrit (Marignac dit avoir voulu écrire un vrai « ready-made » dadaïste) en fait la force noire… 

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15- Trafics de coquine (1979) de Claude Razat (Editions du Bébé noir. Collection Plaisir, 1979)


Premier roman de Jean-Pierre Bouyxou pour les mythiques éditions du Bébé noir, Trafics de coquine est sans doute son livre le plus « classique », loin des délires géniaux des Clystères de Paris ou de ses romans les plus singuliers (La Loque à terre). Nous suivons ici les aventures d’un jeune homme parti en Bolivie pour récupérer de la cocaïne et tenir le rôle de « mule ». Stéphane est accompagné par une jeune fille, la petite amie de son commanditaire, chargée de surveiller le bon déroulement des opérations. L’intrigue est construite de manière tout à fait classique : méfiance envers tout le monde une fois le couple arrivé en Bolivie, prise de contact avec les trafiquants, trahison potentielle… C’est de la littérature de gare solide, bien écrite et menée sans temps mort. Paradoxalement, ce roman le moins singulier de Bouyxou est sans doute aussi son plus personnel (d’après ses propres dires). Il ne s’agit pas de prétendre que Stéphane est l’auteur mais il est vrai qu’on retrouve des aspirations qui lui son propre, notamment dans cette manière de défendre de nouveaux rapports amoureux. Alors qu’il aime sa petite-amie qu’il a laissée à Paris, Stéphane fait l’amour avec celle qui l’accompagne mais renforce ainsi ses sentiments avec l’autre. Cet idéal libertaire, sans doute difficile à « tenir » dans la vie (parce que la jalousie et les sentiments amoureux sont des émotions qui ne se raisonnent pas), est assez touchant et fait le prix d’un roman qui annonce déjà les futures grandes réussites de Bouyxou. 

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16- L’ennemi dans l’ombre (1971) d’Agnès Laurent (Fleuve noir. Collection Angoisse, 1971)

Un thriller fantastique mâtiné de romance à l’eau-de-rose un peu fade mais dont je parlerai également pour le projet que j’évoquais plus haut. 

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17- François Truffaut (2014) sous la direction de Serge Toubiana. (Flammarion, 2014)

J’ai parlé du catalogue de cette exposition Truffaut à la Cinémathèque française ici

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18- Les Situationnistes et l’anarchie (2012) de Miguel Amoros (Editions de la Roue, 2012) 


Comme son titre l’indique, Amoros analyse ici les liens (et discordes) qui ont pu exister entre les membres de l’Internationale situationniste et le mouvement anarchiste. Avouons-le d’emblée, l’essai est parfois un peu anecdotique, notamment lorsque l’auteur présente en détail les luttes intestines au sein de la Fédération anarchiste et les conflits entre groupuscules (l’inepte Maurice Joyeux étant devenu, par exemple, un des plus réguliers contempteurs des situationnistes). De la même manière, la conclusion est un peu brutale et on pourrait reprocher à l’auteur de manquer un peu de perspectives.
L’essai est néanmoins intéressant parce qu’en partant d’une analyse de certaines thèses de La Société du spectacle où Debord évoque la question anarchiste, Amoros souligne ce qui rapproche et distingue le mouvement situationniste et l’anarchie. Si les forces vives du mouvement anarchiste (Makhno, Durutti et les illégalistes) ont intéressé Debord et son groupe, il est clair que l’IS arrive à un moment où l’anarchie se fige en idéologie fossile. On peut regretter d’ailleurs, à ce titre, que quelqu’un comme Benjamin Péret soit passé totalement à côté des forces vives situationnistes.
A travers le scandale de Strasbourg en 67 et les mouvements contestataires à Nanterre début 68, l’auteur montre les conflits et points d’accord entre les situationnistes et certains éléments issus de l’anarchie. Mais le chapitre le plus intéressant du livre est sans doute celui où Amoros analyse l’échec des situationnistes à entrer en contact avec les éléments les plus avancés (Murray Bookchin) de l’anarchie anglo-saxonne. Si, là encore, on peut trouver qu’il entre un peu trop dans les détails, il parvient à prendre un peu de hauteur et à montrer à quel point les « forces révolutionnaires » dépendent d’un contexte historique et social précis. Pour être plus explicite, il montre comment les situationnistes ont eu raison de se méfier du happening à la française (Jean-Jacques Lebel), véritable "spectacle de la rébellion" tout en ayant tort de passer à côté d’expériences similaires en Amérique, dans un contexte historique totalement différent. La démonstration est assez convaincante et si on aurait aimé qu’Amoros creuse peut-être davantage son sujet (pourquoi s’arrêter avant Mai 68 ? Pourquoi ne pas aller plus loin dans l’analyse théorique des deux mouvements ?), on peut sans hésiter se plonger dans cet essai original.

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mercredi, mars 02, 2016

Lectures de février

En me lançant, de front, dans deux livres faisant respectivement plus de 700 pages pour l'un et 660 pour l'autre, il ne fallait pas s'attendre à une moisson impressionnante pour le mois de février. La voici :

6- Midi-Minuit fantastique : l'intégrale, volume 2 (2015) sous la direction de Michel Caen et Nicolas Stanzick. (Rouge Profond. 2015)

Une absolue merveille dont j'ai déjà parlé ici

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7- Science et vit (1982) de Philarète de Bois-Madame (La Brigandine. 1982)


Pénultième roman des quatorze que Jean-Pierre Bouyxou a écrits sous les bannières du Bébé noir et de la Brigandine. Torché en quelques jours, il s'agit de l'aveu même de son auteur de son plus mauvais livre. Difficile, effectivement, de sauver quelque chose de cet improbable roman de science-fiction où un brave paumé rencontre dans un bar une sulfureuse extra-terrestre puis sa sœur. Ces deux créatures sensuelles l'embarqueront dans un voyage intersidéral plutôt stupéfiant (à tous les sens du terme).
Le problème de ce genre de livre de SF vient sans doute du fait que l'auteur part dans un délire qui n'appartient qu'à lui et peine le plus souvent à donner une cohérence à l'univers qu'il décrit. Du coup, on sent que Bouyxou tire parfois à la ligne, notamment lorsqu'il imagine une langue extra-terrestre à base de poings écrasés sur les touches de sa machine à écrire (exemple : azogjazbhzqsr) ou qu'il met en scène un long passage avec des schtroumpfs à qui nous n'aurions pas prêté de telles mœurs !
S'il ne renoue que trop rarement avec la géniale fantaisie de L'Odieux tout-puissant, Science et vit ne mérite pourtant pas l'opprobre. Même dans un jour sans, Bouyxou parvient à émailler son récit de trouvailles drolatiques qui empêchent l'ennui. Il se permet même une excellente digression sur l'écrivain Félicien Champsaur, aussi absurde qu'enchanteresse, qui nous rappelle que même dans un roman plutôt raté, l'auteur parvient toujours à glisser quelques très bonnes pages. Ce n'est pas la première Christine Angot venue qui pourra en dire autant !

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8- Maryan Lamour dans le béton (1999) d'Alexandre Mathis (Éditions Encrage. 1999)


Se lancer dans ce roman, c'est plonger la tête la première dans un fleuve impétueux. 660 pages mais un format atypique ( petite police de caractères, paragraphes compacts sur des pages entières...) qui équivaudrait, dans une présentation plus classique, à un livre de plus de mille pages.
Avant ce roman, Mathis était avant tout connu par les cinéphiles puisqu'il avait consacré un livre à Benazeraf sous son véritable nom (Paul-Hervé Mathis) et qu'il a beaucoup écrit sur les films (que ce soit dans Libération ou dans Sex Star Systems). Il arrête toute activité de ce genre en 1979 et il faudra attendre vingt ans pour qu'il publie ce premier roman étonnant.
Si l'on se fie à son titre, Maryan Lamour dans le béton renvoie à l'univers du polar et on imagine déjà le cadavre d'une femme coulé dans du béton. Il y aura bien un flic dans ce roman et un tueur en série mais Mathis prend bien soin de désarticuler totalement le genre, d'en faire exploser les conventions. Prenons un exemple précis : Marianne, l'héroïne du roman, vient de perdre sa meilleure amie assassinée par ledit tueur. Elle rencontre alors Molard, l'inspecteur, et ils se plaisent. L'enquête que le lecteur est en droit d'attendre est alors complètement éludée et notre couple disserte pendant une cinquantaine de pages sur le cinéma, aussi bien John Ford et Aldrich que Jess Franco et le cinéma porno. Tout le roman fonctionne de cette manière tempétueuse : quelques événements dramatiques (notamment un viol très éprouvant qui renvoie Irréversible de Gaspar Noé au rang d'aimable bluette) et de longues digressions, le flux ininterrompu de réflexions, de voix intérieures, de phrases cassées et d'éclats sombres du Réel... La comparaison a souvent été faite mais on songe régulièrement à Céline, notamment dans cette manière unique qu'a Mathis de transcender le sordide des situations par une écriture d'une rare puissance.
Car pour revenir au titre, Maryan Lamour dans le béton renvoie évidemment au décor dans lequel évolue les personnages : des banlieues grises au début des années 80, des cinémas de quartier en voie de disparition, des appartements glaciaux, des stations-services grisâtres... Comme dans ses futurs romans (notamment l'extraordinaire Fantômes de M.Bill), Mathis flirte à la fois avec le fait-divers et l'instantanée pour restituer dans toute sa complexité une époque révolue. Il sera donc beaucoup question de musique dans ce livre, notamment des tubes diffusés à la radio. Mais on y verra aussi les mutations d'une ville et les résidus d'une civilisation qui paraît désormais très lointaine.
Dans ce décor, l'auteur fait évoluer quelques personnages qu'il fait vivre avec beaucoup de talent : Marianne, son héroïne, une actrice porno et une maîtresse SM, un flic désabusé et quelques autres silhouettes plus ou moins inquiétantes...

Une œuvre dense, parfois asphyxiante mais qui remue en profondeur son lecteur et lui donne le sentiment d'être face à de la grande littérature...  

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dimanche, janvier 31, 2016

Lectures de janvier

J'ignore si j'aurai le temps d'alimenter cette rubrique mais je relance mon blog en vous proposant, au moins, un petit panorama mensuel de mes lectures :

1- Gueule de bois d'Olivier Maulin (2014. Denoël).


A la faveur d'un prix littéraire réservé aux lycéens, j'ai pu il y a quelques années découvrir le premier roman d'Olivier Maulin, En attendant le roi du monde. Je me souviens que ce livre avait provoqué des polémiques au sein de la communauté enseignante et que certains voulaient le retirer de la vue des élèves en raison de certains passages très crus. Avec le recul, je pense pourtant que c'est le meilleur livre jamais sélectionné dans le cadre de ce prix qui a pourtant distingué quelques grands noms de la littérature contemporaine (Modiano, Péju, Holder, Khadra, Monnier, Martin Page, Guenassia, De Kerangal...). Je le regrette mais je n'ai pas lu les romans suivants de Maulin et c'est un peu par hasard que je suis retombé sur lui avec ce réjouissant Gueule de bois.
Le livre est divisé en deux parties : dans la première, nous suivons les pérégrinations d'un journaliste, Pierre, qui de cocktails mondains en bistrots populaires, rencontre des individus décalés et aussi alcoolisés que lui. Il y a du Céline dans cette manière qu'à Maulin d'égratigner les travers de ses contemporains à travers le prisme de ces personnages farfelus et leurs aventures extravagantes. Gueule de bois est une farce hénaurme où l'humour rabelaisien se mêle à une satire très « politiquement incorrecte » des mœurs actuelles. Parti au vert pour enquêter sur les loups dans la deuxième partie, Pierre rencontre à nouveau des personnages excentriques et Maulin ne se montre pas plus tendre pour le monde comme il ne va pas, que ce soit l'idéologie écologiste (celle des parisiens et des bureaucrates) ou les pratiques journalistiques et leur novlangue.
Alors, « réac » Maulin ? Sans doute, mais hilarant et doté d'un style incisif. Pour preuve, un couplet contre la pub d'une grande justesse :

« Il lui expliquait qu'on avait réussi grâce à la pub à faire désirer aux pue-la-merde ce qu'on avait programmé pour eux dans notre seul intérêt. Pas de matraque, pas de camp, pas de violence. Et on leur laisse croire qu'ils sont libres par-dessus le marché ! C'est génie ou c'est pas génie ? Venez consommer librement les petits pioupious, c'est vous qui décidez de tout... La baronne commençait à piger : elle s'est mise à mouiller ! Transformer leurs désirs en besoins ! Les rendre compulsifs, dépendants du bonheur dans l'achat ! Un coup de déprime ? Lèche une vitrine, connasse ! Génie, oui, je l'affirme ! Grâce à la pub, ils avaient renoncé à produire eux-mêmes ce dont ils avaient besoin et ils étaient heureux ! Contents de bouffer de la merde de cheval surgelée ! Ravi de s'empoisonner de raviolis aux os broyés, nerfs et tendons ! Guillerets de préparer des purées en flocons ! Éplucher une patate ? Plus le temps ! Trop de boulot ! Mais je m'éclate, rassurez-vous ! J'abandonne mes enfants tous les jours à des nourrices inconnues, je pue des bras à cause du stress, je donne du poison à mon bébé mais je suis plus épanouie qu'au treizième siècle, hihihi ! Et puis je pars en week-end à l'étranger et je finirai en maison de retraite tout confort. La pub, meilleur dressage de l'histoire de l'humanité ! Tout en douceur et en cajolerie, lait maternel et régression ; pornographie pour impuissants, les exciter un peu, qu'ils s'imaginent être vivants... Le choix pour les rebelles : choisir une autre marque. »

Certains passages pourront faire grincer les dents mais je me suis régalé...

2- Le roi créole : récit des années 60 d'Alain Paucard (L'âge d'homme. 1999)


Une jolie petite fable où Alain Paucard mêle deux récits parallèles. D'un côté, un roman d'apprentissage mettant en scène un jeune parisien en vacances chez ses grands-parents dans un village de l'Yonne. Passionné de rock et de cinéma (on devinera immédiatement la dimension autobiographique du livre), il décide avec quelques copains de monter un spectacle de rock au cours d'une fête paroissiale. De l'autre, Paucard fait parler son idole Elvis Presley dans une sorte de monologue intérieur qui revient sur la destinée tragique de l'idole.
Entre l'évocation nostalgique d'une époque révolue et une réflexion sur les mystères de la destinée et de la renommée, l'auteur parvient à nous faire sourire et nous toucher avec ce très court roman d'une cinquantaine de pages.

3- Terrence Malick et l’Amérique d'Alexandre Mathis (Playlist Society. 2015)


Pure player culturel, Playlist society se lance dans l'édition avec des livres aux maquettes élégantes et épurées. C'est Alexandre Mathis qui ouvre le bal avec un essai sur Terrence Malick (suivront un livre sur le cinéma argentin et un essai sur Michael Mann). Avec minutie, Mathis revient sur les thèmes chers au cinéaste : le territoire américain, l'innocence perdue, la violence, le sacré... Le propos est sérieux et circonstancié, balayant l’œuvre rare et désormais controversée du cinéaste. Deux petites réserves, davantage imputables à moi qu'à l'ouvrage à proprement parler. D'abord, mon propre rapport à Malick qui est un cinéaste qui m'intéresse mais ne me passionne pas. A part son premier film (Badlands), j'avoue n'avoir jamais été transporté par ses autres films que je ne connais d'ailleurs pas tous (je n'en ai vu que la moitié). Ensuite, Alexandre Mathis opte pour une approche très « universitaire » (ce qui n'est pas un reproche!) et si son essai me paraît une excellente synthèse, j'ai parfois du mal à percevoir la subjectivité de l'auteur qui pourrait apporter un regard neuf sur l’œuvre.
Mais encore une fois, tel n'est pas son but et il n'y a donc pas lieu de lui reprocher.

4- Jess Franco ou les prospérités du bis d'Alain Petit (Artus Films. 2015)

Mon compte-rendu sur cet indispensable essai se trouve ici.

5- Les ficelles du pantin de Yak Rivais (Attila. 2012)

Yak Rivais est surtout connu pour son abondante production destinée à la jeunesse. Pourtant, outre son chef-d’œuvre Aventures du général Francoquin, ses autres livres « pour adultes » méritent le détour à l'instar de cette farce grinçante débutée...en 1972 et achevée en 2012.
A la manière de Brecht, Rivais met en scène un président qui, à la veille de l'élection, refuse de céder sa place et met tout en œuvre pour conserver le pouvoir. Inspiré à la fois par Tacite (l'élection oppose Vitellius à Vespasien) et Jarry (pour le côté « hénaurme »), Rivais décrit avec une rare acuité les mécanismes du Pouvoir et la corruption d'un système politique à bout de souffle (toutes ressemblances avec une situation existante...).
Les Ficelles du pantin n'épargne personne : les politiques, bien entendu, mais également les médias ou le peuple avachi toujours prompt à se rallier à la force (une scène d'émeute et de liesse populaire est très impressionnante).
Le livre est une petite merveille d'ironie et de lucidité, à l'image de ce passage sur les connivences entre le Pouvoir et la presse :

« -Par exemple, toi tu es une idiote, tu lis la presse gratuite. Bon. Dedans, c'est de la propagande pour moi tous les jours. Donc le propriétaire est un ami. Ou bien la télévision ! Tu la regardes. Elle me fait de la propagande. Les patrons sont mes amis : tous les patrons de quelque chose, et tous les responsables de n'importe quoi qui me rend service où ils sont casés. C'est donnant-donnant. Les très riches, par exemple, je baisse leurs impôts, et pour me remercier, ils me reversent une partie de leurs économies à titre privé pour que je puisse mener mes campagnes. Tu piges ? »


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vendredi, janvier 16, 2015

Sur la "novlangue"

Défense et illustration de la novlangue française (2005) de Jaime Semprun (L'encyclopédie des nuisances).

« Impacter », « finaliser », « synergie », « acter », « au jour d'aujourd'hui » : nous nous sommes tous un jour offusqué ou amusé de voir maltraiter la langue française sous les coups de boutoirs d'un vocabulaire issu du monde de l'entreprise. Avec sa très ironique Défense et illustration de la novlangue française, Jaime Semprun entreprend de railler cette « nouvelle langue » mais en dépassant le simple constat du grammairien arc-bouté sur un modèle momifié du français et ne s'intéressant qu'au caractère inesthétique de ces nouveautés.
Pour Semprun, le développement de la « novlangue » (qu'il distingue très justement de celle imaginée par Orwell en ce sens qu'elle n'est plus le fruit d'une idéologie totalitaire) accompagne irrémédiablement le développement de la technique et la rationalisation totale de nos sociétés et modes de vie (la comparaison avec l'urbanisme est lumineuse). Ce que traduit l'adoption de ce nouveau langage, c'est un désir de rationaliser la pensée, de la réduire à de pures équations mathématiques en parfaite adéquation avec le machinisme généralisé et à mille lieues du courant tempétueux de la poésie et de la littérature (cet « appel d'air » réclamé par Annie Le Brun). Pour Semprun, l'homme ne fait qu'adapter son langage pour être un rouage sans accroc dans le développement spectaculaire de la technologie et la domination des machines.
Tout mériterait d'être cité dans ce passionnant essai. Je me contenterai d'un extrait particulièrement saisissant (et drôle) concernant les « sciences de l'éducation » que l'auteur raille avec une verve irrésistible.

***

«  Nous allons maintenant examiner comment l'informatisation a exécuté la sentence que la linguistique avait prononcée contre l'archéolangue. Mais auparavant, pour conclure ce chapitre, il me faut mentionner la contribution sans doute la plus directe de la science du langage à la formation de la novlangue. Je veux parler de sa participation à cette révolution culturelle qu'a été l'adoption de méthodes d'enseignement adaptées aux exigences de la modernisation. En une vingtaine d'année à peine, les sciences de l'éducation ont réussi à faire table rase de presque tout ce qui pouvait entraver les apprenants dans leurs itinéraires de découverte. Tandis que de son côté l'enseignement de l'histoire s'affranchissait décisivement de la triviale chronologie qui en avait été jusqu'ici la base, pour privilégier une approche thématique plus apte à faire débat, celui du français, tout inspiré des principes linguistiques que je viens de décrire, remisait les anciennes méthodes d'apprentissage de la grammaire et de l'orthographe à côté des vieilleries comme les blouses grises ou les poêles à charbon des écoles primaires de la IIIe République. Nous retombons d'ailleurs là sur l'informatisation, justification définitive des décisions et procédures dont elle a assisté la conception. En effet, quand la mission assignée à l'enseignement est de former les scolarisés pour qu'ils se connectent sans attendre aux réseaux sur lesquels circulent et se partagent tout savoir et toute culture, ce serait perdre un temps précieux que de consacrer de longues heures à apprendre des catégories grammaticales si compliquées, rébarbatives, et en outre obsolètes. Et pourquoi donc faudrait-il s'encombrer l'esprit avec l'étude, par exemple, des modes du verbe, dont les grammairiens répétaient depuis l'Antiquité qu'ils servent à marquer des « dispositions de l'âme », quand on dispose d'un clavier d'émoticons, pictogramme obtenus par simple combinaison de touches et permettant d'indiquer très vite et sans nuances inutiles à ses correspondants électroniques quelle est son humeur ou son état d'esprit ? Autant aller chercher dans les lettres écrites à la plume d'oie une inspiration pour rédiger ses SMS. »

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dimanche, décembre 28, 2014

Pour 2015

Cette fois, c'est bon ?
On arrête tout, on réfléchit et c'est pas triste ?


C'est peut-être pour bientôt, il faut commencer à dire au revoir :

- Au revoir, pognon !
- Au revoir, chef !
- Au revoir, aumône !
- Au revoir, vieille bécane !
- Au revoir, trombones ! épingles !
- Au revoir, paperasses ! Adieu tampons !
- Au revoir, volant !
- Au revoir, les bagnoles !
- Au revoir, la publicité !
- Au revoir, la télé ! Au revoir les histoires d'esclaves à problèmes ! Les chansons d'esclaves ! Les débats entre esclaves ! Les discours de maîtres !
- Au revoir, les fringues modes d'une saison ! Au revoir, le prêt-à-jeter ! Au revoir, les poubelles pleines de notre travail inutile !
- Au revoir, monsieur.

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mardi, novembre 25, 2014

Une virée en Enfer

Joyeux Enfer : Photographies pornographiques 1850-1930 (2014) d'Alexandre Dupouy (Éditions La Musardine, 2014)

Je dois commencer par avouer que je renâcle un peu à affirmer que ce beau livre constitue une sorte de cadeau de Noël idéal. En effet, je vous vois mal offrir à votre vieil oncle Gaston, fan de jardinage et d'art roman, ce somptueux recueil de photographies licencieuses d'un autre temps (des origines de la photographie aux « années folles » en passant par « la belle époque ») lors de festivités familiales. En revanche, si vous avez dans votre entourage quelques amateurs éclairés, je vous promets que vous ne les décevrez pas avec ce superbe ouvrage où le plaisir des yeux (les reproductions de ces photos antédiluviennes sont assez époustouflantes) se mêle à celui de l'érudition. Le tout pour une somme relativement abordable (même pas 38 euros) si l'on songe qu'on se situe résolument dans la catégorie du « beau livre » (avec, en prime, un DVD constitué d'une heure de courts-métrages pornographiques clandestins du début du siècle dernier : que demander de plus ?).

Dans un premier temps, Alexandre Dupouy se livre à une passionnante « apologie de la pornographie », revenant de manière très pertinente sur la différenciation oiseuse et convenue des termes « érotisme » et « pornographie » (en montrant très justement que les critères de définition de ce qui est « obscène » ou non varient selon les époques et les mœurs) et s'interroge sur la place de la Femme dans la représentation pornographique. Opposant Lilith (la femme qui sait tenir tête aux hommes et qui affirme la puissance de ses désirs) à Lolita (que représenterait la pornographie actuelle à travers l'image de « cette grande sœur de Lolita, cette jeune fille juste pubère, blonde à la peau cuivrée, cheveux teints, cuisses ouvertes à s'en déchirer l'entrejambe, sexe totalement épilé, seins d'une fermeté de pierre, le corps truqué, déformé par la chirurgie esthétique... ») , Dupouy glorifie une certaine idée de pornographie féminine, sauvage, libertaire (« Il est facilement démontrable que toute pornographie, toute obscénité ou obsession sexuelle demeure bien moins dangereuse que l'apologie de la virilité, qui se révèle et se réalise à travers les conflits, la guerre, les duels […] La pornographie la plus vile n'a jamais tué personne. ») et joyeuse.

Ensuite, l'auteur nous dresse un petit panorama passionnant de l'histoire de cette photographie pornographique vendue sous le manteau en se plongeant dans les catalogues de vente et les registres qui ont pu être conservés (malheureusement, on se doute bien que dans un domaine clandestin comme celui-ci, l'anonymat fut de rigueur et que la production fut soumise au règne de l'éphémère). Avec beaucoup de précision, il nous présente quelques uns des premiers artisans du genre et décrit les conditions de réalisation de ces œuvres (les modèles, qui furent essentiellement des prostituées).

Après les mots, place aux images que Dupouy classe de manière thématique. Ce sont donc plus de 300 photos qui se succèdent et qui, au-delà de leur potentiel érotique, dessinent le portrait d'une époque et de ses mœurs. Ces clichés dégagent une vraie fraîcheur tant les corps photographiés sont à mille lieues des modèles, anorexiques et stéréotypés, d'aujourd'hui. Que les femmes soient montrées seules, présentant les parties les plus secrètes de leurs anatomies (rubriques « L'origine du monde » ou « callipygie ») ou en couples (avec deux grandes parties consacrées à la vie conjugale puis à « Lesbos ») ; c'est leur « naturel » qui frappe l’œil du lecteur.
Les corps ne sont pas encore réduits à de vulgaires marchandises et ces ébats torrides dégagent une sorte d'innocence et de liberté revigorante. Il n'est pas rare de voir des modèles avec le sourire aux lèvres voire réprimant un début de fou-rire : le sexe est joyeux et débridé.
Quant à la mise en scène de certains tableaux, elle témoigne également de l'époque : le goût pour les déguisements, les scènes de bordels voire l'anticléricalisme joyeux qui se dégage des scènes « au monastère » (on retrouve assez souvent ce goût d'aller voir ce qui se passe sous les soutanes dans les films pornos clandestins de cette époque).

Pour terminer, il convient également de souligner la haute tenue « esthétique » de ces photos. Je ne suis sans doute pas un fin connaisseur et je me fais peut-être abuser par la patine que le temps a donnée à ces clichés mais que ce soit dans la composition, la lumière ou le cadrage ; on constate que ces photos sont travaillées et que certaines sont tout simplement magnifiques. 

Les dames patronnesses s’offusqueront sans doute qu'on puisse trouver beau cet étalage de chairs humaines mais c'est pourtant le cas. Les autres se régaleront et offriront une place de choix à cet ouvrage dans le propre « enfer » de leur bibliothèque dont l'honnête homme ne saurait se passer...

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mardi, novembre 11, 2014

Le droit à la caresse

Trois romans érotiques de La Brigandine.

La loque à terre de Georges de Lorzac
Fête de fins damnés de Gilles Soledad
Cime et châtiment de Pierre Charmoz
Éditions de La Musardine. 2014. (Lectures amoureuses)



Au cœur de ce continent largement inconnu que constitue la « littérature de gare », les mythiques éditions de La Brigandine constitue une singulière exception. Non seulement parce que le ton employé dans ces romans libertaro-polissons est totalement inédit dans le genre mais aussi parce que cette collection s'est répandue en toute illégalité pendant plusieurs années. Pour bien comprendre ce statut original, il convient de remonter un peu le temps.

En 1979, la SODIS, filiale de Gallimard, propose à Henry Veyrier de lancer une collection « érotique » sur le marché. L’honorable éditeur se trouvant alors dans une situation financière difficile, il confie à Jean-Claude Hache le soin de mettre sur pied un catalogue qui pourrait lui permettre de financer ses publications plus avouables (notamment ses beaux livres consacrés au cinéma).
Nous sommes en mai et Hache se trouve au pied du mur dans la mesure où les quatre premiers titres de la collection « Plaisir » du Bébé Noir doivent sortir en octobre. Il s’agit de trouver des auteurs capables d’écrire vite et de lui fournir une livraison mensuelle de quatre titres. Il s'entoure très vite de six écrivains qui, sous de multiples pseudonymes, vont devenir des piliers de la maison et fournir les trois quarts de la production d'une collection qui comptera au bout du compte 124 titres.

L’une des caractéristiques de la collection Bébé Noir (puis La Brigandine) sera son excessive liberté de ton. Mise à part la contrainte du format (192 pages au maximum) et une ligne éditoriale imposant un tiers d’érotisme explicite, les auteurs adopteront volontiers un ton iconoclaste et anarchisant qui fera la singularité de ces « romans de gare » agrémentés de pulpeuses playmates en couverture (on reconnaît parfois des stars du X de l'époque comme Brigitte Lahaie ou Marilyn Jess) et aux titres en forme de calembours (Pour une poignée de taulards, Le feu occulte, Le vice dans la vallée...).
Pour la petite histoire, le grand théoricien situationniste Raoul Vaneigem aurait même écrit deux livres pour Jean-Claude Hache (qui avait édité son Histoire désinvolte du surréalisme chez Paul Vermont) : L’île aux délices sous le pseudonyme sadien d’Anne de Launay (pour le Bébé Noir) et La vie secrète d’Eugénie Grandet, pastiche de Balzac écrit sous le pseudonyme de Julienne de Cherisy pour les éditions de la Brigandine. Si Vaneigem conteste être l’auteur de ces romans (sa compagne d’alors les aurait écrits pour éponger des dettes et il se serait contenté d’en réécrire quelques passages), on reconnaît néanmoins sa patte et ses obsessions dans ces deux savoureux romans parodiques.
L'excessive liberté qui règne au sein de la maison n’est pas pour plaire à tout le monde : les publications du Bébé Noir font l’objet d’interdictions régulières et certains écopent même de la fameuse « triple interdiction » (de vente aux mineurs, de publicité et d’exposition à l’affichage) qui oblige l’éditeur au dépôt préalable de toutes ses publications. Plutôt que de se soumettre à cette censure, Veyrier abandonne le Bébé Noir au début de l’année 1980 et lance La Brigandine dont les titres ne seront plus soumis au dépôt légal. En dépit de ses gros tirages (30.000 exemplaires par titre), La Brigandine restera donc pendant près de trois ans une collection sans existence « légale ».


Parmi les trois romans réédités aujourd'hui par les éditions de La Musardine, deux sont signés par des auteurs réguliers de la collection. La loque à terre est signé Georges de Lorzac, à savoir l'un des multiples pseudonymes de l'indispensable Jean-Pierre Bouyxou, agitateur hors-pair, essayiste (il est l'auteur d'un passionnant livre consacré à L'aventure hippie), historien du cinéma, réalisateur de films et rédacteur de la  fabuleuse revue Fascination dont il tint les rênes quasiment tout seul  à la fin des années 70. C'est par son entremise que seront contactés deux autres « piliers » de la maison : le dessinateur et photographe Raphaël G.Marongiu (alias Georges Moreville et Eric Guez) et le regretté Jacques Boivin (alias Benjamin Rup(p)ert), journaliste amoureux du fantastique et de la science-fiction qui collabora notamment à la mythique revue Midi-Minuit Fantastique.
Quant à Gilles Soledad, l'auteur de Fête de fin damnés, il s'agit d'un des multiples pseudonymes de Frank Reichert qui se faisait alors connaître comme scénariste de bandes dessinées (notamment avec Golo : Ballade pour un voyou, le bonheur dans le crime…). Avec ses deux complices René Broca (alias Sébastien Gargallo, Numos, Judith Gray, Philippe Packart…) et Jean-Marie Souillot (alias Frank Dopkine, Philippe Despare, Francis Lotka…), grand amateur de polar qui finira par en publier un dans la prestigieuse collection Série Noire de Gallimard (Les acharnés) ; Reichert fut l'un des auteurs les plus prolifiques de la maison.

Parfois, Jean-Claude Hache accueille des auteurs occasionnels. Citons pour la bonne bouche l'excellent Alain (devenu pour l'occasion Humphrey) Paucard (L'Ulster à l'estomac), le cinéaste expérimental Philipe Bordier (Tel père, tel vice), l'écrivain pour la jeunesse Yak Rivais (signant une Education gentiment sale sous le pseudonyme de Carlotta Simpson), l'expert en elficologie Pierre Dubois (God save the crime, récemment réédité) ou encore Jean Streff, auteur du Masochisme au cinéma qui imagina, sous le pseudonyme de Gilles Derais, une trilogie consacrée à un journaliste facétieux nommé Benoît Lange.
Pierre Laurendeau, alias Pierre Charmoz, fit également partie de ces auteur « occasionnels » (quatre de ses romans, dont Cime et châtiment, furent néanmoins publiés sous la bannière de la maison). Fondateur des éditions Deleatur à Angers, il réédite actuellement certains titres de la Brigandine dans la collection Sous la cape.

La réédition de ces trois romans polissons constituent une excellente occasion de goûter à l'excentricité et au ton séditieux de la mythique collection. Si la plupart des auteurs adoptèrent dans un premier temps le cadre de la série noire pour les titres parus sous la bannière Bébé noir, ils vont vite prendre des libertés par rapport au genre et s'aventurer du côté du fantastique, de la science-fiction voire de la chronique sociale.
Cime et châtiment est sans doute le plus « classique » des trois en terme de récit. Une bande de joyeux drilles enquête sur la mort mystérieuse d'un célèbre alpiniste avant d'être embarquée dans une rocambolesque histoire de trafic d'or. La seule originalité de cette enquête, c'est qu'elle se déroule en milieu montagnard et que Charmoz joue malicieusement avec le double-sens du vocabulaire de l'alpinisme (je vous laisse imaginer ce qu'on peut tirer de termes comme « grimpette », « pitons » ou « mousquetons »...). Mais ce qui séduit avant tout, c'est le ton rigolard et libertaire de l'ensemble. Comme dans quasiment tous les romans de La Brigandine, les flics sont ridiculisés (ici, un duo particulièrement incompétent) et l'auteur n'hésite pas à multiplier les clins d’œil. C'est ainsi que l'on assiste à la rencontre improbable d' « un groupe du Club des Randonneurs catholiques de Mgr Lefebvre » et « du Club des Randonneurs situationnistes. ». Charmoz possède également un sens de la formule (« un sourire à faire frire la pomme de Guillaume Tell sur le crâne d'Haroun Tazieff. ») et du trait piquant qui achèvent de rendre la lecture de ce roman fripon extrêmement agréable.


Les deux autres romans sont beaucoup plus sombres. Dans Fête de fin damnés, Frank Reichert plonge Paris dans l'obscurité la plus totale après une coupure globale d'électricité le soir de Noël. La capitale est livrée à des hordes de casseurs et de voyous qui profitent de la situation pour incendier et piller ce qu'ils trouvent à leur portée. Tandis que deux banlieusards totalement camés cherchent à assouvir leurs instincts les plus bestiaux, une jeune femme mystérieuse tente de retrouver les traces d'un ancien ministre. En inscrivant son récit dans un univers réaliste et sordide, l'auteur dresse un tableau apocalyptique et glaçant d'une France qui parque ses réprouvés dans les banlieues et qui n’offre plus le moindre espoir aux plus déclassés. La violence barbare qui éclabousse chaque page (viols, pillages, émeutes...) retentit comme une sonnette d'alarme face à une société profondément inégalitaire. L'érotisme n'a ici rien de joyeux mais participe à ce sentiment d'un retour à la loi de la jungle et au caractère très précaire d'une civilisation prête à basculer dans la sauvagerie au moindre problème « technique ».

De Jean-Pierre Bouyxou, Jean-Claude Hache disait avec une tendresse amusée qu'il s'était fait le spécialiste du « cul triste ». Il est vrai que si certains de ses romans sont tordants (L'odieux tout-puissant où un jeune homme découvre un jour qu'il est Dieu et en profite pour se livrer à tous les tours pendables imaginables, Les clystères de Paris, génial pastiche des romans-feuilletons de la fin du 19ème siècle...), d'autres se révèlent très sombres. La loque à terre fait partie de cette veine nihiliste et désespérée. Laurent vient de se faire plaquer et rentre à Bordeaux pour une visite à ses parents. Ces derniers habitent le plus haut étage d'une HLM sordide. Bien évidemment, l'ascenseur est en panne et Laurent entame une ascension qui s’avérera interminable. A partir de ce postulat minimaliste, Bouyxou/de Lorzac parvient à créer une atmosphère oppressante où suinte un dégoût généralisé pour l'humanité. Le désespoir qui vrille les tripes du « héros » fait constamment vaciller un récit qu'on pourrait volontiers qualifier de « kafkaïen » (l'ascension de cette cage d'escalier ne mène nulle part, Laurent semble constamment revenir à son point de départ...). L'érotisme n'a ici rien de libérateur et se conjugue souvent avec une violence qui renforce le malaise du lecteur.
L'univers entier devient vecteur d'angoisse et la révolte qui exsude de la plupart des Brigandine se fait ici nihiliste :

« Tant qu'à faire, faudrait se suicider utilement. Faire coup double. Par exemple, aller se faire péter la gueule dans un commissariat et le faire exploser par la même occasion, avec tous ses flics. Oh ! Ça servirait à rien, je sais. Mais autant se faire un dernier plaisir avant de crever. »

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