La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

dimanche, janvier 31, 2016

Lectures de janvier

J'ignore si j'aurai le temps d'alimenter cette rubrique mais je relance mon blog en vous proposant, au moins, un petit panorama mensuel de mes lectures :

1- Gueule de bois d'Olivier Maulin (2014. Denoël).


A la faveur d'un prix littéraire réservé aux lycéens, j'ai pu il y a quelques années découvrir le premier roman d'Olivier Maulin, En attendant le roi du monde. Je me souviens que ce livre avait provoqué des polémiques au sein de la communauté enseignante et que certains voulaient le retirer de la vue des élèves en raison de certains passages très crus. Avec le recul, je pense pourtant que c'est le meilleur livre jamais sélectionné dans le cadre de ce prix qui a pourtant distingué quelques grands noms de la littérature contemporaine (Modiano, Péju, Holder, Khadra, Monnier, Martin Page, Guenassia, De Kerangal...). Je le regrette mais je n'ai pas lu les romans suivants de Maulin et c'est un peu par hasard que je suis retombé sur lui avec ce réjouissant Gueule de bois.
Le livre est divisé en deux parties : dans la première, nous suivons les pérégrinations d'un journaliste, Pierre, qui de cocktails mondains en bistrots populaires, rencontre des individus décalés et aussi alcoolisés que lui. Il y a du Céline dans cette manière qu'à Maulin d'égratigner les travers de ses contemporains à travers le prisme de ces personnages farfelus et leurs aventures extravagantes. Gueule de bois est une farce hénaurme où l'humour rabelaisien se mêle à une satire très « politiquement incorrecte » des mœurs actuelles. Parti au vert pour enquêter sur les loups dans la deuxième partie, Pierre rencontre à nouveau des personnages excentriques et Maulin ne se montre pas plus tendre pour le monde comme il ne va pas, que ce soit l'idéologie écologiste (celle des parisiens et des bureaucrates) ou les pratiques journalistiques et leur novlangue.
Alors, « réac » Maulin ? Sans doute, mais hilarant et doté d'un style incisif. Pour preuve, un couplet contre la pub d'une grande justesse :

« Il lui expliquait qu'on avait réussi grâce à la pub à faire désirer aux pue-la-merde ce qu'on avait programmé pour eux dans notre seul intérêt. Pas de matraque, pas de camp, pas de violence. Et on leur laisse croire qu'ils sont libres par-dessus le marché ! C'est génie ou c'est pas génie ? Venez consommer librement les petits pioupious, c'est vous qui décidez de tout... La baronne commençait à piger : elle s'est mise à mouiller ! Transformer leurs désirs en besoins ! Les rendre compulsifs, dépendants du bonheur dans l'achat ! Un coup de déprime ? Lèche une vitrine, connasse ! Génie, oui, je l'affirme ! Grâce à la pub, ils avaient renoncé à produire eux-mêmes ce dont ils avaient besoin et ils étaient heureux ! Contents de bouffer de la merde de cheval surgelée ! Ravi de s'empoisonner de raviolis aux os broyés, nerfs et tendons ! Guillerets de préparer des purées en flocons ! Éplucher une patate ? Plus le temps ! Trop de boulot ! Mais je m'éclate, rassurez-vous ! J'abandonne mes enfants tous les jours à des nourrices inconnues, je pue des bras à cause du stress, je donne du poison à mon bébé mais je suis plus épanouie qu'au treizième siècle, hihihi ! Et puis je pars en week-end à l'étranger et je finirai en maison de retraite tout confort. La pub, meilleur dressage de l'histoire de l'humanité ! Tout en douceur et en cajolerie, lait maternel et régression ; pornographie pour impuissants, les exciter un peu, qu'ils s'imaginent être vivants... Le choix pour les rebelles : choisir une autre marque. »

Certains passages pourront faire grincer les dents mais je me suis régalé...

2- Le roi créole : récit des années 60 d'Alain Paucard (L'âge d'homme. 1999)


Une jolie petite fable où Alain Paucard mêle deux récits parallèles. D'un côté, un roman d'apprentissage mettant en scène un jeune parisien en vacances chez ses grands-parents dans un village de l'Yonne. Passionné de rock et de cinéma (on devinera immédiatement la dimension autobiographique du livre), il décide avec quelques copains de monter un spectacle de rock au cours d'une fête paroissiale. De l'autre, Paucard fait parler son idole Elvis Presley dans une sorte de monologue intérieur qui revient sur la destinée tragique de l'idole.
Entre l'évocation nostalgique d'une époque révolue et une réflexion sur les mystères de la destinée et de la renommée, l'auteur parvient à nous faire sourire et nous toucher avec ce très court roman d'une cinquantaine de pages.

3- Terrence Malick et l’Amérique d'Alexandre Mathis (Playlist Society. 2015)


Pure player culturel, Playlist society se lance dans l'édition avec des livres aux maquettes élégantes et épurées. C'est Alexandre Mathis qui ouvre le bal avec un essai sur Terrence Malick (suivront un livre sur le cinéma argentin et un essai sur Michael Mann). Avec minutie, Mathis revient sur les thèmes chers au cinéaste : le territoire américain, l'innocence perdue, la violence, le sacré... Le propos est sérieux et circonstancié, balayant l’œuvre rare et désormais controversée du cinéaste. Deux petites réserves, davantage imputables à moi qu'à l'ouvrage à proprement parler. D'abord, mon propre rapport à Malick qui est un cinéaste qui m'intéresse mais ne me passionne pas. A part son premier film (Badlands), j'avoue n'avoir jamais été transporté par ses autres films que je ne connais d'ailleurs pas tous (je n'en ai vu que la moitié). Ensuite, Alexandre Mathis opte pour une approche très « universitaire » (ce qui n'est pas un reproche!) et si son essai me paraît une excellente synthèse, j'ai parfois du mal à percevoir la subjectivité de l'auteur qui pourrait apporter un regard neuf sur l’œuvre.
Mais encore une fois, tel n'est pas son but et il n'y a donc pas lieu de lui reprocher.

4- Jess Franco ou les prospérités du bis d'Alain Petit (Artus Films. 2015)

Mon compte-rendu sur cet indispensable essai se trouve ici.

5- Les ficelles du pantin de Yak Rivais (Attila. 2012)

Yak Rivais est surtout connu pour son abondante production destinée à la jeunesse. Pourtant, outre son chef-d’œuvre Aventures du général Francoquin, ses autres livres « pour adultes » méritent le détour à l'instar de cette farce grinçante débutée...en 1972 et achevée en 2012.
A la manière de Brecht, Rivais met en scène un président qui, à la veille de l'élection, refuse de céder sa place et met tout en œuvre pour conserver le pouvoir. Inspiré à la fois par Tacite (l'élection oppose Vitellius à Vespasien) et Jarry (pour le côté « hénaurme »), Rivais décrit avec une rare acuité les mécanismes du Pouvoir et la corruption d'un système politique à bout de souffle (toutes ressemblances avec une situation existante...).
Les Ficelles du pantin n'épargne personne : les politiques, bien entendu, mais également les médias ou le peuple avachi toujours prompt à se rallier à la force (une scène d'émeute et de liesse populaire est très impressionnante).
Le livre est une petite merveille d'ironie et de lucidité, à l'image de ce passage sur les connivences entre le Pouvoir et la presse :

« -Par exemple, toi tu es une idiote, tu lis la presse gratuite. Bon. Dedans, c'est de la propagande pour moi tous les jours. Donc le propriétaire est un ami. Ou bien la télévision ! Tu la regardes. Elle me fait de la propagande. Les patrons sont mes amis : tous les patrons de quelque chose, et tous les responsables de n'importe quoi qui me rend service où ils sont casés. C'est donnant-donnant. Les très riches, par exemple, je baisse leurs impôts, et pour me remercier, ils me reversent une partie de leurs économies à titre privé pour que je puisse mener mes campagnes. Tu piges ? »


Libellés : , , , , , ,

vendredi, janvier 16, 2015

Sur la "novlangue"

Défense et illustration de la novlangue française (2005) de Jaime Semprun (L'encyclopédie des nuisances).

« Impacter », « finaliser », « synergie », « acter », « au jour d'aujourd'hui » : nous nous sommes tous un jour offusqué ou amusé de voir maltraiter la langue française sous les coups de boutoirs d'un vocabulaire issu du monde de l'entreprise. Avec sa très ironique Défense et illustration de la novlangue française, Jaime Semprun entreprend de railler cette « nouvelle langue » mais en dépassant le simple constat du grammairien arc-bouté sur un modèle momifié du français et ne s'intéressant qu'au caractère inesthétique de ces nouveautés.
Pour Semprun, le développement de la « novlangue » (qu'il distingue très justement de celle imaginée par Orwell en ce sens qu'elle n'est plus le fruit d'une idéologie totalitaire) accompagne irrémédiablement le développement de la technique et la rationalisation totale de nos sociétés et modes de vie (la comparaison avec l'urbanisme est lumineuse). Ce que traduit l'adoption de ce nouveau langage, c'est un désir de rationaliser la pensée, de la réduire à de pures équations mathématiques en parfaite adéquation avec le machinisme généralisé et à mille lieues du courant tempétueux de la poésie et de la littérature (cet « appel d'air » réclamé par Annie Le Brun). Pour Semprun, l'homme ne fait qu'adapter son langage pour être un rouage sans accroc dans le développement spectaculaire de la technologie et la domination des machines.
Tout mériterait d'être cité dans ce passionnant essai. Je me contenterai d'un extrait particulièrement saisissant (et drôle) concernant les « sciences de l'éducation » que l'auteur raille avec une verve irrésistible.

***

«  Nous allons maintenant examiner comment l'informatisation a exécuté la sentence que la linguistique avait prononcée contre l'archéolangue. Mais auparavant, pour conclure ce chapitre, il me faut mentionner la contribution sans doute la plus directe de la science du langage à la formation de la novlangue. Je veux parler de sa participation à cette révolution culturelle qu'a été l'adoption de méthodes d'enseignement adaptées aux exigences de la modernisation. En une vingtaine d'année à peine, les sciences de l'éducation ont réussi à faire table rase de presque tout ce qui pouvait entraver les apprenants dans leurs itinéraires de découverte. Tandis que de son côté l'enseignement de l'histoire s'affranchissait décisivement de la triviale chronologie qui en avait été jusqu'ici la base, pour privilégier une approche thématique plus apte à faire débat, celui du français, tout inspiré des principes linguistiques que je viens de décrire, remisait les anciennes méthodes d'apprentissage de la grammaire et de l'orthographe à côté des vieilleries comme les blouses grises ou les poêles à charbon des écoles primaires de la IIIe République. Nous retombons d'ailleurs là sur l'informatisation, justification définitive des décisions et procédures dont elle a assisté la conception. En effet, quand la mission assignée à l'enseignement est de former les scolarisés pour qu'ils se connectent sans attendre aux réseaux sur lesquels circulent et se partagent tout savoir et toute culture, ce serait perdre un temps précieux que de consacrer de longues heures à apprendre des catégories grammaticales si compliquées, rébarbatives, et en outre obsolètes. Et pourquoi donc faudrait-il s'encombrer l'esprit avec l'étude, par exemple, des modes du verbe, dont les grammairiens répétaient depuis l'Antiquité qu'ils servent à marquer des « dispositions de l'âme », quand on dispose d'un clavier d'émoticons, pictogramme obtenus par simple combinaison de touches et permettant d'indiquer très vite et sans nuances inutiles à ses correspondants électroniques quelle est son humeur ou son état d'esprit ? Autant aller chercher dans les lettres écrites à la plume d'oie une inspiration pour rédiger ses SMS. »

Libellés : , , ,

dimanche, décembre 28, 2014

Pour 2015

Cette fois, c'est bon ?
On arrête tout, on réfléchit et c'est pas triste ?


C'est peut-être pour bientôt, il faut commencer à dire au revoir :

- Au revoir, pognon !
- Au revoir, chef !
- Au revoir, aumône !
- Au revoir, vieille bécane !
- Au revoir, trombones ! épingles !
- Au revoir, paperasses ! Adieu tampons !
- Au revoir, volant !
- Au revoir, les bagnoles !
- Au revoir, la publicité !
- Au revoir, la télé ! Au revoir les histoires d'esclaves à problèmes ! Les chansons d'esclaves ! Les débats entre esclaves ! Les discours de maîtres !
- Au revoir, les fringues modes d'une saison ! Au revoir, le prêt-à-jeter ! Au revoir, les poubelles pleines de notre travail inutile !
- Au revoir, monsieur.

Libellés : ,

mardi, novembre 25, 2014

Une virée en Enfer

Joyeux Enfer : Photographies pornographiques 1850-1930 (2014) d'Alexandre Dupouy (Éditions La Musardine, 2014)

Je dois commencer par avouer que je renâcle un peu à affirmer que ce beau livre constitue une sorte de cadeau de Noël idéal. En effet, je vous vois mal offrir à votre vieil oncle Gaston, fan de jardinage et d'art roman, ce somptueux recueil de photographies licencieuses d'un autre temps (des origines de la photographie aux « années folles » en passant par « la belle époque ») lors de festivités familiales. En revanche, si vous avez dans votre entourage quelques amateurs éclairés, je vous promets que vous ne les décevrez pas avec ce superbe ouvrage où le plaisir des yeux (les reproductions de ces photos antédiluviennes sont assez époustouflantes) se mêle à celui de l'érudition. Le tout pour une somme relativement abordable (même pas 38 euros) si l'on songe qu'on se situe résolument dans la catégorie du « beau livre » (avec, en prime, un DVD constitué d'une heure de courts-métrages pornographiques clandestins du début du siècle dernier : que demander de plus ?).

Dans un premier temps, Alexandre Dupouy se livre à une passionnante « apologie de la pornographie », revenant de manière très pertinente sur la différenciation oiseuse et convenue des termes « érotisme » et « pornographie » (en montrant très justement que les critères de définition de ce qui est « obscène » ou non varient selon les époques et les mœurs) et s'interroge sur la place de la Femme dans la représentation pornographique. Opposant Lilith (la femme qui sait tenir tête aux hommes et qui affirme la puissance de ses désirs) à Lolita (que représenterait la pornographie actuelle à travers l'image de « cette grande sœur de Lolita, cette jeune fille juste pubère, blonde à la peau cuivrée, cheveux teints, cuisses ouvertes à s'en déchirer l'entrejambe, sexe totalement épilé, seins d'une fermeté de pierre, le corps truqué, déformé par la chirurgie esthétique... ») , Dupouy glorifie une certaine idée de pornographie féminine, sauvage, libertaire (« Il est facilement démontrable que toute pornographie, toute obscénité ou obsession sexuelle demeure bien moins dangereuse que l'apologie de la virilité, qui se révèle et se réalise à travers les conflits, la guerre, les duels […] La pornographie la plus vile n'a jamais tué personne. ») et joyeuse.

Ensuite, l'auteur nous dresse un petit panorama passionnant de l'histoire de cette photographie pornographique vendue sous le manteau en se plongeant dans les catalogues de vente et les registres qui ont pu être conservés (malheureusement, on se doute bien que dans un domaine clandestin comme celui-ci, l'anonymat fut de rigueur et que la production fut soumise au règne de l'éphémère). Avec beaucoup de précision, il nous présente quelques uns des premiers artisans du genre et décrit les conditions de réalisation de ces œuvres (les modèles, qui furent essentiellement des prostituées).

Après les mots, place aux images que Dupouy classe de manière thématique. Ce sont donc plus de 300 photos qui se succèdent et qui, au-delà de leur potentiel érotique, dessinent le portrait d'une époque et de ses mœurs. Ces clichés dégagent une vraie fraîcheur tant les corps photographiés sont à mille lieues des modèles, anorexiques et stéréotypés, d'aujourd'hui. Que les femmes soient montrées seules, présentant les parties les plus secrètes de leurs anatomies (rubriques « L'origine du monde » ou « callipygie ») ou en couples (avec deux grandes parties consacrées à la vie conjugale puis à « Lesbos ») ; c'est leur « naturel » qui frappe l’œil du lecteur.
Les corps ne sont pas encore réduits à de vulgaires marchandises et ces ébats torrides dégagent une sorte d'innocence et de liberté revigorante. Il n'est pas rare de voir des modèles avec le sourire aux lèvres voire réprimant un début de fou-rire : le sexe est joyeux et débridé.
Quant à la mise en scène de certains tableaux, elle témoigne également de l'époque : le goût pour les déguisements, les scènes de bordels voire l'anticléricalisme joyeux qui se dégage des scènes « au monastère » (on retrouve assez souvent ce goût d'aller voir ce qui se passe sous les soutanes dans les films pornos clandestins de cette époque).

Pour terminer, il convient également de souligner la haute tenue « esthétique » de ces photos. Je ne suis sans doute pas un fin connaisseur et je me fais peut-être abuser par la patine que le temps a donnée à ces clichés mais que ce soit dans la composition, la lumière ou le cadrage ; on constate que ces photos sont travaillées et que certaines sont tout simplement magnifiques. 

Les dames patronnesses s’offusqueront sans doute qu'on puisse trouver beau cet étalage de chairs humaines mais c'est pourtant le cas. Les autres se régaleront et offriront une place de choix à cet ouvrage dans le propre « enfer » de leur bibliothèque dont l'honnête homme ne saurait se passer...

Libellés : , , ,

mardi, novembre 11, 2014

Le droit à la caresse

Trois romans érotiques de La Brigandine.

La loque à terre de Georges de Lorzac
Fête de fins damnés de Gilles Soledad
Cime et châtiment de Pierre Charmoz
Éditions de La Musardine. 2014. (Lectures amoureuses)



Au cœur de ce continent largement inconnu que constitue la « littérature de gare », les mythiques éditions de La Brigandine constitue une singulière exception. Non seulement parce que le ton employé dans ces romans libertaro-polissons est totalement inédit dans le genre mais aussi parce que cette collection s'est répandue en toute illégalité pendant plusieurs années. Pour bien comprendre ce statut original, il convient de remonter un peu le temps.

En 1979, la SODIS, filiale de Gallimard, propose à Henry Veyrier de lancer une collection « érotique » sur le marché. L’honorable éditeur se trouvant alors dans une situation financière difficile, il confie à Jean-Claude Hache le soin de mettre sur pied un catalogue qui pourrait lui permettre de financer ses publications plus avouables (notamment ses beaux livres consacrés au cinéma).
Nous sommes en mai et Hache se trouve au pied du mur dans la mesure où les quatre premiers titres de la collection « Plaisir » du Bébé Noir doivent sortir en octobre. Il s’agit de trouver des auteurs capables d’écrire vite et de lui fournir une livraison mensuelle de quatre titres. Il s'entoure très vite de six écrivains qui, sous de multiples pseudonymes, vont devenir des piliers de la maison et fournir les trois quarts de la production d'une collection qui comptera au bout du compte 124 titres.

L’une des caractéristiques de la collection Bébé Noir (puis La Brigandine) sera son excessive liberté de ton. Mise à part la contrainte du format (192 pages au maximum) et une ligne éditoriale imposant un tiers d’érotisme explicite, les auteurs adopteront volontiers un ton iconoclaste et anarchisant qui fera la singularité de ces « romans de gare » agrémentés de pulpeuses playmates en couverture (on reconnaît parfois des stars du X de l'époque comme Brigitte Lahaie ou Marilyn Jess) et aux titres en forme de calembours (Pour une poignée de taulards, Le feu occulte, Le vice dans la vallée...).
Pour la petite histoire, le grand théoricien situationniste Raoul Vaneigem aurait même écrit deux livres pour Jean-Claude Hache (qui avait édité son Histoire désinvolte du surréalisme chez Paul Vermont) : L’île aux délices sous le pseudonyme sadien d’Anne de Launay (pour le Bébé Noir) et La vie secrète d’Eugénie Grandet, pastiche de Balzac écrit sous le pseudonyme de Julienne de Cherisy pour les éditions de la Brigandine. Si Vaneigem conteste être l’auteur de ces romans (sa compagne d’alors les aurait écrits pour éponger des dettes et il se serait contenté d’en réécrire quelques passages), on reconnaît néanmoins sa patte et ses obsessions dans ces deux savoureux romans parodiques.
L'excessive liberté qui règne au sein de la maison n’est pas pour plaire à tout le monde : les publications du Bébé Noir font l’objet d’interdictions régulières et certains écopent même de la fameuse « triple interdiction » (de vente aux mineurs, de publicité et d’exposition à l’affichage) qui oblige l’éditeur au dépôt préalable de toutes ses publications. Plutôt que de se soumettre à cette censure, Veyrier abandonne le Bébé Noir au début de l’année 1980 et lance La Brigandine dont les titres ne seront plus soumis au dépôt légal. En dépit de ses gros tirages (30.000 exemplaires par titre), La Brigandine restera donc pendant près de trois ans une collection sans existence « légale ».


Parmi les trois romans réédités aujourd'hui par les éditions de La Musardine, deux sont signés par des auteurs réguliers de la collection. La loque à terre est signé Georges de Lorzac, à savoir l'un des multiples pseudonymes de l'indispensable Jean-Pierre Bouyxou, agitateur hors-pair, essayiste (il est l'auteur d'un passionnant livre consacré à L'aventure hippie), historien du cinéma, réalisateur de films et rédacteur de la  fabuleuse revue Fascination dont il tint les rênes quasiment tout seul  à la fin des années 70. C'est par son entremise que seront contactés deux autres « piliers » de la maison : le dessinateur et photographe Raphaël G.Marongiu (alias Georges Moreville et Eric Guez) et le regretté Jacques Boivin (alias Benjamin Rup(p)ert), journaliste amoureux du fantastique et de la science-fiction qui collabora notamment à la mythique revue Midi-Minuit Fantastique.
Quant à Gilles Soledad, l'auteur de Fête de fin damnés, il s'agit d'un des multiples pseudonymes de Frank Reichert qui se faisait alors connaître comme scénariste de bandes dessinées (notamment avec Golo : Ballade pour un voyou, le bonheur dans le crime…). Avec ses deux complices René Broca (alias Sébastien Gargallo, Numos, Judith Gray, Philippe Packart…) et Jean-Marie Souillot (alias Frank Dopkine, Philippe Despare, Francis Lotka…), grand amateur de polar qui finira par en publier un dans la prestigieuse collection Série Noire de Gallimard (Les acharnés) ; Reichert fut l'un des auteurs les plus prolifiques de la maison.

Parfois, Jean-Claude Hache accueille des auteurs occasionnels. Citons pour la bonne bouche l'excellent Alain (devenu pour l'occasion Humphrey) Paucard (L'Ulster à l'estomac), le cinéaste expérimental Philipe Bordier (Tel père, tel vice), l'écrivain pour la jeunesse Yak Rivais (signant une Education gentiment sale sous le pseudonyme de Carlotta Simpson), l'expert en elficologie Pierre Dubois (God save the crime, récemment réédité) ou encore Jean Streff, auteur du Masochisme au cinéma qui imagina, sous le pseudonyme de Gilles Derais, une trilogie consacrée à un journaliste facétieux nommé Benoît Lange.
Pierre Laurendeau, alias Pierre Charmoz, fit également partie de ces auteur « occasionnels » (quatre de ses romans, dont Cime et châtiment, furent néanmoins publiés sous la bannière de la maison). Fondateur des éditions Deleatur à Angers, il réédite actuellement certains titres de la Brigandine dans la collection Sous la cape.

La réédition de ces trois romans polissons constituent une excellente occasion de goûter à l'excentricité et au ton séditieux de la mythique collection. Si la plupart des auteurs adoptèrent dans un premier temps le cadre de la série noire pour les titres parus sous la bannière Bébé noir, ils vont vite prendre des libertés par rapport au genre et s'aventurer du côté du fantastique, de la science-fiction voire de la chronique sociale.
Cime et châtiment est sans doute le plus « classique » des trois en terme de récit. Une bande de joyeux drilles enquête sur la mort mystérieuse d'un célèbre alpiniste avant d'être embarquée dans une rocambolesque histoire de trafic d'or. La seule originalité de cette enquête, c'est qu'elle se déroule en milieu montagnard et que Charmoz joue malicieusement avec le double-sens du vocabulaire de l'alpinisme (je vous laisse imaginer ce qu'on peut tirer de termes comme « grimpette », « pitons » ou « mousquetons »...). Mais ce qui séduit avant tout, c'est le ton rigolard et libertaire de l'ensemble. Comme dans quasiment tous les romans de La Brigandine, les flics sont ridiculisés (ici, un duo particulièrement incompétent) et l'auteur n'hésite pas à multiplier les clins d’œil. C'est ainsi que l'on assiste à la rencontre improbable d' « un groupe du Club des Randonneurs catholiques de Mgr Lefebvre » et « du Club des Randonneurs situationnistes. ». Charmoz possède également un sens de la formule (« un sourire à faire frire la pomme de Guillaume Tell sur le crâne d'Haroun Tazieff. ») et du trait piquant qui achèvent de rendre la lecture de ce roman fripon extrêmement agréable.


Les deux autres romans sont beaucoup plus sombres. Dans Fête de fin damnés, Frank Reichert plonge Paris dans l'obscurité la plus totale après une coupure globale d'électricité le soir de Noël. La capitale est livrée à des hordes de casseurs et de voyous qui profitent de la situation pour incendier et piller ce qu'ils trouvent à leur portée. Tandis que deux banlieusards totalement camés cherchent à assouvir leurs instincts les plus bestiaux, une jeune femme mystérieuse tente de retrouver les traces d'un ancien ministre. En inscrivant son récit dans un univers réaliste et sordide, l'auteur dresse un tableau apocalyptique et glaçant d'une France qui parque ses réprouvés dans les banlieues et qui n’offre plus le moindre espoir aux plus déclassés. La violence barbare qui éclabousse chaque page (viols, pillages, émeutes...) retentit comme une sonnette d'alarme face à une société profondément inégalitaire. L'érotisme n'a ici rien de joyeux mais participe à ce sentiment d'un retour à la loi de la jungle et au caractère très précaire d'une civilisation prête à basculer dans la sauvagerie au moindre problème « technique ».

De Jean-Pierre Bouyxou, Jean-Claude Hache disait avec une tendresse amusée qu'il s'était fait le spécialiste du « cul triste ». Il est vrai que si certains de ses romans sont tordants (L'odieux tout-puissant où un jeune homme découvre un jour qu'il est Dieu et en profite pour se livrer à tous les tours pendables imaginables, Les clystères de Paris, génial pastiche des romans-feuilletons de la fin du 19ème siècle...), d'autres se révèlent très sombres. La loque à terre fait partie de cette veine nihiliste et désespérée. Laurent vient de se faire plaquer et rentre à Bordeaux pour une visite à ses parents. Ces derniers habitent le plus haut étage d'une HLM sordide. Bien évidemment, l'ascenseur est en panne et Laurent entame une ascension qui s’avérera interminable. A partir de ce postulat minimaliste, Bouyxou/de Lorzac parvient à créer une atmosphère oppressante où suinte un dégoût généralisé pour l'humanité. Le désespoir qui vrille les tripes du « héros » fait constamment vaciller un récit qu'on pourrait volontiers qualifier de « kafkaïen » (l'ascension de cette cage d'escalier ne mène nulle part, Laurent semble constamment revenir à son point de départ...). L'érotisme n'a ici rien de libérateur et se conjugue souvent avec une violence qui renforce le malaise du lecteur.
L'univers entier devient vecteur d'angoisse et la révolte qui exsude de la plupart des Brigandine se fait ici nihiliste :

« Tant qu'à faire, faudrait se suicider utilement. Faire coup double. Par exemple, aller se faire péter la gueule dans un commissariat et le faire exploser par la même occasion, avec tous ses flics. Oh ! Ça servirait à rien, je sais. Mais autant se faire un dernier plaisir avant de crever. »

Libellés : , , , , , , ,

samedi, novembre 01, 2014

Théorie du complot

Je ne saurais vous conseiller de vous procurer le plus rapidement possible L’abîme se repeuple de Jaime Semprun (Encyclopédie des nuisances). Même si ce court essai date de 1997, il n'a pas pris une ride et les flèches décochées contre la société industrielle sont d'une lucidité sans réplique. Sans se contenter de ressasser les théories situationnistes comme un catéchisme, Jaime Semprun parvient à poser un regard implacable sur son époque qui vaut toujours pour la nôtre (l'effarant développement des « nouvelles technologies » donne même un caractère prémonitoire à ce livre).
En guise d'exemple, un extrait où quatre ans avant les attentats du 11 septembre, Semprun explique le goût suspect de l'époque pour la « théorie du complot »...



« La domestication par la peur ne manque pas de réalités effrayantes à mettre en images ; ni d'images effrayantes pour fabriquer la réalité. Ainsi s'installe, jour après jour, d'épidémies mystérieuses en régressions meurtrières, un monde imprévisible où la vérité est sans valeur, inutile à quoi que ce soit. Dégoûtés de toute croyance, et finalement de leur incrédulité même, les hommes harcelés par la peur et qui ne s'éprouvent plus que comme des objets de processus opaques se jettent, pour satisfaire leur besoin de croire à l'existence d'une explication cohérente à ce monde incompréhensible, sur les interprétations les plus bizarres et les plus détraquées : révisionnismes en tout genre, fictions paranoïaques et révélations apocalyptiques. Tels ces feuilletons télévisés d'un nouveau genre, très suivis par les jeunes téléspectateurs, qui décrivent un monde de cauchemar où tout n'est que manipulations, leurres, trames secrètes, où des forces occultes installées au cœur de l’État complotent en permanence pour étouffer les vérités qui pourraient se faire jour ; vérités effectivement sensationnelles, puisqu'elles concernent en général les menées d'extraterrestres. Mais le propos de cette sorte de version médiatique moderne du Protocole des Sages de Sion est moins de désigner un ennemi et des responsables du complot que d'affirmer que celui-ci est partout : il ne s'agit pas, pour l'instant du moins, de mobiliser, pour des pogroms ou des Nuits de Cristal, mais plutôt d'immobiliser dans l'hébétude, la résignation à l'impossibilité de reconnaître, communiquer et établir quelque vérité que ce soit. Les extravagances calculées de ces produits de l'usine à rêves devenue usine à cauchemars n'ont pas pour but de convaincre, pas plus que ne l'ont celle de la propagande générale. Elles ont pour but de parachever la destruction du sens commun, l'isolement de chacun dans un scepticisme terrorisé : Trust no one, ne faites confiance à personne, tel est le message, on ne peut plus explicite. A propos de ce qui n'était alors qu'un simple travers individuel, Vauvenargues faisait cette remarque qui peut s'appliquer à la psychologie de masse de l'ère du soupçon : « l'extrême défiance n'est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des homme deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d'être trompé. »

Libellés : , , ,

jeudi, octobre 30, 2014

Contes de fesses

Les contes de mémé lubrique (2014) d’Étienne Liebig (La Musardine. 2014)


Enfonçons une porte ouverte : les contes de fée de nos enfances sont sans doute le genre littéraire qui se prête le plus facilement à la parodie ou au pastiche. Pierre Dubois a écrit il y a quelques années des Contes de crimes au titre révélateur mais ce n'est qu'un exemple parmi de nombreux. En bande dessinée, Gotlib s'est livré à de jolis détournements dans sa Rubrique-à-brac et, au cinéma, on se souvient des pastiches polissons du style Elle voit des nains partout ou le fameux Blanche-fesse et les sept mains.
Étienne Liebig reprend à son compte cette tradition et nous propose de revisiter treize contes célèbres à la sauce érotique. Il y aura à la fois des contes des Milles et Unes nuits (Aladdin, Ali-Baba et les Quarante Branleuses) mais aussi des versions inédites des contes de Grimm (Hansel et Gretel), d'Andersen (La bergère et le ramoneur) et, surtout, de Perrault (Le petit Poucet, Cendrillon, Barbe-bleue...)

Pour être tout à fait franc, et sans être un spécialiste de l'interprétation psychanalytique ou de l'extrapolation à tout crin, les contes me semblent des écrins évidents pour les parodies érotiques dans la mesure où ils en sont chargés eux-mêmes. Inutile de truffer de sexe un récit comme celui du Petit chaperon rouge pour deviner qu'il contient un érotisme sous-jacent et que son propos est de mettre en garde les jeunes filles contre les désirs masculins les plus bestiaux. Pour Liebig, c'est donc du tout-cuit : il s'agit tout simplement d'exacerber la sexualité sous-entendue et soigneusement allusive dans les contes d'origine.

L'auteur prend un malin plaisir à rester très fidèle à la trame des récits et à les rendre graveleux en dotant les garçons d'attributs virils imposants et en transformant chaque héroïne ou princesse en nymphomane patentée. A part quelques chroniques dans Siné-Hebdo, je n'avais jamais lu de livres de Liebig mais je crois qu'il n'en est pas à son coup d'essai (il a écrit en 2009 une Vie sexuelle de Blanche-Neige) et le lecteur sent qu'il s'amuse comme un petit fou à rendre salace une littérature qu'on imagine avant tout destinée aux enfants.
Le résultat est assez drôle, parfois un peu facile (on décalque une description d'origine « cet homme avait la barbe bleue... » et on se contente d'un petit aménagement «...et la bite dure comme du bois. ») et parfois assez piquant avec des allusions facétieuses (dans Aladdin : « Il ne voulait pas gagner des sommes trop considérables, car le nouveau vizir de gauche avait instauré des impôts confiscatoires pour les riches. »)  

L'esprit potache de ce recueil de contes n'est pas désagréable mais avouons également que les amateurs d'érotisme risquent d'être un peu déçus. Le ton global de l'ouvrage lorgne davantage vers la blague de carabin et Liebig ne cherche absolument pas à instaurer une atmosphère sensuelle ou à titiller les sens du lecteur. Il veut avant tout l'amuser et le divertir en s'inscrivant dans une tradition « gauloise » qui défrisera sans doute les esthètes (de nœud) car elle n'est pas de toute finesse.

Mais pour ceux qui n'ont rien contre la littérature leste et les pastiches osés, ces Contes de mémé lubrique se lisent sans le moindre ennui...

Libellés : , , , , , , ,