La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

mercredi, juillet 06, 2016

Lectures de juin



Le compte-rendu du mois de juin va être très rapide dans la mesure où j’ai lu essentiellement des livres sur le cinéma et que la plupart de ces lectures ont fait l’objet de chroniques ailleurs. Petit récapitulatif :
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30- Hollywood moderne : le temps des voyants (2011) de Pierre Berthomieu (Rouge profond, 2016) 


Je parlais le mois dernier d’un des pavés du mois de mai. Je l’ai terminé, il m’a intéressé et irrité. J’en parle ici.
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31- Torture porn : l’horreur postmoderne (2016) de Pascal Françaix (Rouge Profond, 2016) 

Un essai passionnant dont j’ai parlé ici

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32- Coluche, putain de mec ! (2016) de Jean-Pierre Bouyxou (Editions du Chêne, 2016) 


Après son livre sur François Mitterrand, Jean-Pierre Bouyxou nous propose de revenir sur la vie et la carrière de Coluche dont on célébrait récemment les 30 ans de sa disparition. L’ouvrage a beau être un travail « de commande » pour Paris-Match, Bouyxou n’en livre pourtant pas moins une belle monographie et s’acquitte parfaitement de la tâche. Contrairement à Mitterrand, on peut penser que Coluche est un personnage dont il se sent plus proche et qu’il a pris plus de plaisir à retracer la trajectoire de ce clown hâbleur et libertaire devenu l’une des figures les plus populaires de la France des années 70/80.
De l’enfance modeste jusqu’aux « Resto du cœur » et son tragique accident en passant par une jeunesse mouvementée où le futur comédien flirta avec la petite délinquance et ses triomphes sur scène, Bouyxou revient sur les principales étapes d’une vie placée sous le signe du rire et de la révolte. Comme pour son « Mitterrand », l’intérêt de ce livre vient de la juste distance que l’auteur parvient à prendre avec son sujet, en ne se permettant pas de juger les côtés « ombrageux » de la personnalité de Coluche (ses excès, son « poujadisme » parfois…) ni de dresser une simple hagiographie (parce que depuis 30 ans, on en a bouffé du « saint Coluche » !). Le portrait est juste et nuancé et Bouyxou sait tempérer les caractéristiques indéniables d’un talent éclatant (sa prestance sur scène, sa générosité) par quelques touches moins reluisantes. On constatera aussi le caractère très scrupuleux de l’essai, avec notamment une filmographie très complète de celui qui, malgré tout, rata un peu son rendez-vous avec le cinéma.
Pour conclure, inutile de souligner que le livre regorge de superbes documents et qu’il est magnifiquement illustrés (Paris-Match oblige !). Il est donc indispensable pour les fans de Coluche mais aussi pour ceux qui voudraient en savoir un peu plus sur ce personnage hors-du-commun…
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33- Philippe Garrel : désespoir éblouissant (2016) Collectif (Hyunsil book, 2016) 



Le catalogue de la grande rétrospective Garrel qui a eu lieu à Séoul à la fin de l’année dernière. J’en rends compte ici.
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34- Bruno Mattéi : itinéraire bis (2016) de David Didelot (Artus films, 2016)


Encore un très bel ouvrage sur l’une des figures les plus emblématiques et les plus controversées du « cinéma Z ». A propos des « nudies », Jean-Pierre Bouyxou écrivait : « Il serait, d’ailleurs, grand temps d’étudier l’influence occulte qu’ils ont eue sur le cinéma dominant, en lui inspirant des thèmes nouveaux et en l’incitant à se décoincer visuellement. Puissent les historiens se décider bientôt à faire leur vrai boulot au lieu d’établir l’énième filmographie d’Hitchcock ou de Capra… » Nous avons donc rendu grâce  à David Didelot de faire ce boulot…
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35- L’internationale Straubienne (2016) Collectif (Editions de l’œil, Centre Georges Pompidou, 2016)

On passe du coq à l’âne et de Mattéi aux Straub (mais pas tant que ça puisqu’un acteur comme Howard Vernon a pu jouer aussi bien chez Pierre Chevalier et Jess Franco que chez Biette et...Straub – La Mort d’Empédocle-)  avec ce somptueux ouvrage édité à l’occasion de la rétrospective des films du couple à Beaubourg.  J’en parle ici.

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vendredi, juin 03, 2016

Lectures de mai



On le sait, le mois de mai est le mois des pavés. Du coup,  j’ai entamé un livre de plus de 700 pages que je n’ai toujours pas terminé. C’est pour cette raison que mes lectures parallèles seront moins nombreuses cette fois :

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26- Muguette (1980) de Jean-Pierre Bouyxou (Editions de la Musardine, 2016)



Agrémentée d’une excellente préface, une réédition d’un célèbre roman de Jean-Pierre Bouyxou. J’en parle ici

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27- Mes Amours décomposés (1990) de Gabriel Matzneff (Gallimard. L’infini, 1990)

Il faudrait, lorsqu’on parle d’art et/ou de littérature, mettre de côté toute considération d’ordre morale puisque chacun sait qu’elle est très élastique et fluctuante selon les lieux et les époques. Il est probable que ceux qui défendaient Baudelaire et Flaubert en 1857 passaient pour de gros pervers et de vieux libidineux alors que ces auteurs sont désormais proposés à tous les lycéens de France et de Navarre. Avec Matzneff, le problème est d’autant plus ardu qu’il s’agit là d’un « journal intime » et non pas d’une fiction. Or, puisqu’il emploie souvent le terme, il ne fait aucun doute qu’il est « pédophile ». Mais encore faudrait-il bien définir le terme et ne pas le confondre avec celui de violeur et criminel (pléonasme !) qui est désormais le sens qu’il a dans la tête de tout un chacun depuis Dutroux. 
Dans Mes Amours décomposés, il s’agit de distinguer deux choses. D’une part, le récit de ses multiples aventures avec de nombreuses jeunes maîtresses qui ne peut choquer que ceux qui s’arc-boutent sur une conception rigide de la morale. Si certaines sont mineures, elles ont toutes atteint la majorité sexuelle et jamais Matzneff ne les force à quoi que ce soit. Ce sont même plutôt elles qui se jettent dans ses bras, pour le meilleur ou pour le pire (des ruptures douloureuses). Libre à chacun de trouver ce mode de vie choquant mais il relève de la stricte liberté individuelle.
De l’autre, il y a ce passage extrêmement perturbant où Matzneff se rend à Manille et s’offre de très jeunes garçons et filles (12/13 ans). Pour le coup, on quitte la sphère de la liberté individuelle pour arriver dans des zones inacceptables. Pourtant, c’est moins l’auteur qu’on a envie de blâmer (là encore, il ne viole pas, n’impose rien mais paye pour assouvir ses fantasmes) qu’un système abject, celui du tourisme sexuel (et il faudrait souligner l’extrême complaisance de la diplomatie française en ce domaine !). C’est malheureux à dire mais il est probable que ces enfants prostitués en ont vu d’autres et que Matzneff s’est contenté de profiter d’un système d’économie libérale ignoble. J’ai d’ailleurs le souvenir d’un enseignant en économie qui justifiait le travail des enfants en Chine sous le prétexte que nous étions aussi passés par là et que c’était nécessaire pour le développement économique !
Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’excuser ce comportement mais d’essayer de ne pas tout confondre et amalgamer comme le font souvent les petits procureurs de la bien-pensance contemporaine (j’ai vu des cinéphiles se faire presque accuser de pédophilie parce qu’ils disent apprécier une actrice de 18 ans !). Il faudrait d’ailleurs se pencher, la tête froide, sur la « tentation pédophile » qui s’est développée dans la foulée de Mai 68 (René Schérer, Cohn-Bendit, Frédéric Mitterrand, Patrick Font et beaucoup d’autres). Tout se passe comme s’il avait fallu libérer l’enfant des contraintes de l’éducation classique et de lui reconnaître une liberté, une sexualité libérée (lire Le Journal d’un éducastreur de Jules Celma). L’erreur, bien entendu,  a été de considérer que cette sexualité enfantine était de même nature que la sexualité adulte et que les deux pouvaient cohabiter. Mais si on regarde ce qui se passe aujourd’hui, on remarque que notre société est toujours très « pédophile » (hyper sexualisation des jeunes dans la musique, la pub,  à la télévision ; enfant-roi…) et en même temps ultra-puritaine.
Pour Matzneff, il faut également ajouter le côté « helléniste » de l’auteur et son plaisir d’initier les jeunes personnes comme au temps de Socrate. Mais revenons à son journal qui débute en 1983 après une nuit d’amour avec…deux maîtresses en Corse ! Cette année-là, l’auteur est inquiété par les calomnies liées à « l’affaire du Coral » et il a perdu sa tribune au Monde. Il écrit sa Diététique de Lord Byron et fréquente une bonne douzaine de jeunes filles.
Ce que j’aime dans les journaux intimes réussis, c’est leur manière de faire basculer l’anecdotique et le superficiel du côté de la littérature et de l’universel. Pas plus que les animaux de Léautaud, les aventures sexuelles de Matzneff ne devraient nous passionner. Pourtant, grâce au style étincelant de l’auteur, on ne lâche pas un instant son journal.
Lui-même l’écrit : ce n’est pas tant le fond de ses récits qui en fait l’intérêt que leur « musique ». Son précédent journal s’intitulait Un Galop d’enfer et il est vrai que Mes Amours décomposés frappe et séduit par son rythme endiablé et la justesse de son trait.
Derrière les pages de ce journal se dessine le portrait d’un homme qui ressemble, par bien des aspects, à Casanova : désir insatiable de plaire et de séduire (Matzneff est obsédé par son poids mais ne peut pas s’empêcher de beaucoup manger et boire), multiplication (impressionnante) des maîtresses mais un attachement sincère à chacune d’entre-elle. Contrairement à Don Juan, l’auteur n’abandonne pas ses conquêtes et chaque rupture est une déchirure.  Il y a également chez lui un côté dandy aristocrate que résume parfaitement ce passage :
« Le destin en a décidé autrement, mais dans l’ordre éthique, esthétique, les jeux étaient joués : je suis fait pour avoir de l’argent, pour le dépenser, non pour en gagner. Je suis incapable d’en gagner. Je me suis donc installé dans ce personnage de clochard de luxe qui est le seul qui me permette de ne pas déchoir. »
« Clochard de luxe », Matzneff évoque ses diners où l’on croise souvent le grand fouriériste René Schérer, l’immense Guy Hocquenghem et quelques autres (Jérôme Garcin, Philippe Sollers…). Plus étonnant, il évoque rapidement un dîner d’anniversaire de Marcel Carné et une invitation très officielle à l’Elysée en compagnie de Mitterrand où il en profite pour faire un brin de cour à Charlotte Rampling.
Entre son petit appartement parisien dénué de tout et ses régulières escapades à la piscine de Deligny, Matzneff nous fait partager ses états d’âme, ses plaisirs mais aussi ses doutes et ses désespoirs.
« Seuls me captivent les livres où l’auteur s’est brûlé vif », écrit-il. En prenant le risque d’apparaître sous un jour peu glorieux (il est parfois vaniteux, odieux avec ses maîtresses…), Matzneff se « brûle vif » dans ce Journal et parvient à nous captiver. 

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28- Mon fauteuil à trois roues (1968) de José Michel (Fleuve Noir, collection Angoisse, 1968)


Comme tous les romans de la collection Angoisse, je réserve mon avis pour un ouvrage à venir.

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29- Retour à Babylone (1984) de Kenneth Anger (Editions Tristram, collection Souple, 2016)


Après le passionnant Hollywood Babylone, Kenneth Anger nous convie à une nouvelle plongée du côté des arrière-cours d’Hollywood. L’intérêt du premier livre était de mêler avec style le fait divers sordide, une réflexion solide sur les aléas de la célébrité et sur le développement des médias de masse et une profonde empathie pour les stars aux ailes brûlées par le succès. Il y avait chez Anger un petit côté James Ellroy tout à fait captivant que l’on retrouve dans Retour à Babylone, notamment lorsqu’il évoque les liens entre la mafia et Hollywood (épisode assez glaçant) ou le destin tragique de l’acteur William Haynes, mis au placard en raison de son homosexualité (il fut d’ailleurs un temps le mignon de Clark Gable). Pourtant, l’ouvrage paraît un peu plus « léger » que le premier en ce sens qu’Anger traite ces cas de façon un peu plus superficielle. A ce titre, toute la dernière partie du livre consacrée aux multiples personnalités hollywoodiennes qui se sont suicidées paraît un peu anecdotique même si on apprend des choses, notamment sur James Whale ou Clyde Bruckman.  En dépit de cette petite réserve, le livre reste passionnant par sa suprême ironie et sa manière très sarcastique de passer de l’autre côté du miroir sans se placer du côté des juges et des inquisiteurs…

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dimanche, mai 01, 2016

Lectures d'avril



Et c’est parti pour un petit panorama de mes lectures d’avril.

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19- Je suis la brume (1974) de Pierre Suragne (Fleuve Noir. Collection Angoisse, 1974) 


Comme je le disais dans ma note précédente, je réserve mes chroniques sur les livres de la collection Angoisse pour un projet à venir. Contentons-nous de souligner que ce roman du jeune Pierre Pelot séduit par son atmosphère poisseuse et étrange. 

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20- Andromaque, je pense à vous ! (2011) de Jaime Semprun (L’encyclopédie des nuisances, 2011) 


Il s’agit moins d’un ouvrage de Jaime Semprun que d’un ensemble de fragments compilés après sa mort en 2010. Le texte qui donne son titre au livre est un hommage de Semprun à sa mère à l’occasion du premier anniversaire de sa disparition. On y retrouve le style étincelant et mélancolique du grand essayiste et pamphlétaire. Suivent des Notes sur des tableaux qui devaient servir de préface à une monographie sur le peintre Pascal Vinardel et des notes passionnantes pour un essai sobrement intitulées Pourquoi il n’y a pas d’art contemporain. Quelques aphorismes cinglants comme « Il n’y a pas d’art social. La teneur artistique s’évapore dans l’art socialement dirigé » ou « Il est bon d’entrer dans la vie l’insulte à la bouche… » font regretter amèrement que Semprun n’ait pu mener son projet à bien… 

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21- Relevé provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse à l’occasion de l’extension des lignes du TGV (1991) (L’Encyclopédie des nuisances, 1998) 


En guise de postulat, rappelons que toutes les publications de L’Encyclopédie des Nuisances méritent d’être lues. Même si ce court texte fut édité, à l’origine, sous forme de brochure à l’occasion d’un événement bien précis (l’extension des lignes du TGV), il n’a pourtant rien perdu de son acuité dans la mesure où il dénonce les aménagements autoritaires de l’état et la soumission de plus en plus oppressante de l’individu à l’ordre industriel. Du TGV à l’aéroport de Notre-Dame des Landes, rien n’a changé !
Au-delà de la dénonciation ponctuelle d’une manifestation éclatante de ces nuisances, le pamphlet est une remise en question particulièrement percutante d’une société industrielle qui organise chaque « moment » de la vie de l’homme aliéné : « Les salariés perdent leur temps à gagner leur vie, et les consommateurs perdent leur vie à gagner du temps. ». A ce « despotisme de la vitesse » et à la séparation de plus en plus effective de l’individu, les auteurs opposent dans la lignée des théories situationnistes une réappropriation du temps vécu : « Quant à la seule croissance qui mérite qu'on s'y arrête, c'est celle, qualitative, de l'existence humaine, la seule qui permette de sortir de cette obscure préhistoire économique.»

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22- 15 ans de cinéma suédois contemporain (2015) d’Aurore Berger Bjursell (Stilkr, 2015) 


Je dirais de l’essai d’Aurore Berger Bjursell qu’il n’a qu’un défaut : celui de renvoyer le lecteur à son inculture crasse en matière de cinéma suédois contemporain. Du coup, je dois avouer que les parties consacrées à des films précis sont un peu moins intéressantes dans la mesure où il n’est pas forcément évident de saisir les références à des films qu’on n’a pas vus. En revanche, la grande réussite du livre, c’est de donner une grande envie de se plonger dans cette cinématographie relativement mal connue en France où l’on en est resté à quelques grands noms (Sjöström, Stiller, Bergman…) et à quelques figures de la « nouvelle-vague suédoise » (Widerberg, Sjöman…).
Aurore Berger Bjursell nous propose un panorama très complet et très instructif de cette cinématographie, notamment en analysant les structures étatiques qui régissent ce cinéma et  en étudiant ses particularités locales (chapitre passionnant).
De la même manière, plutôt que de proposer une analyse détaillée des œuvres, l’auteur regroupe avec un bel esprit de synthèse les thèmes principaux du cinéma suédois et les différents genres abordés, des films pour la jeunesse aux polars dont la réputation est arrivée jusqu’à nous.
Un essai indispensable, donc, pour ceux qui voudrait tout connaître de l’évolution du cinéma suédois d’aujourd’hui. 

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23- François Mitterrand : sa vie est un roman (2015) de Jean-Pierre Bouyxou (Chêne. Paris-Match 2015) 


A l’occasion des 20 ans de la mort de Mitterrand, Paris-Match a sorti ce beau livre consacré à l’ancien président de la République. Pour Jean-Pierre Bouyxou qui signe les textes, c’est assurément un travail de commande mais il s’acquitte de la tâche avec beaucoup de talent. Il retrace le parcours assez chaotique de l’homme, de son enfance à ses deux septennats en passant par les zones sombres de sa jeunesse (la francisque), son arrivisme politique et sa double-vie amoureuse. Pour ma part, je n’ai pas la moindre sympathie pour François Mitterrand et c’est donc avec un peu d’appréhension que j’abordai ce livre. Mais Bouyxou n’est pas plus mitterrandien et évite avec malice les pièges de l’hagiographie. Tout en soulignant parfois les mesures qui font honneur à l’ancien président (la dépénalisation de l’homosexualité, l’abolition de la peine de mort…), il parvient à égratigner l’image du politicard cynique, menteur et opportuniste que fut aussi Mitterrand. Superbement illustré (« le choc des photos », bien entendu), ce beau livre réjouira à la fois les admirateurs de l’homme (mais en reste-t-il ?) tout comme ses adversaires (car, après tout, c’est aussi un demi-siècle de l’Histoire de France que retrace aussi Bouyxou).

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24-  Ciné à mateurs (1980) de Claude Razat (Editions du Bébé Noir. Collection Plaisir, 1980) 


Deuxième roman de Jean-Pierre Bouyxou écrit pour les éditions Bébé Noir et première franche réussite de l’auteur qui va ensuite enchaîner les petits chefs-d’œuvre. Dans Ciné à mateurs, un journaliste d’extrême-droite, Sidoine Aubry, se rend sur le plateau d’un film pornographique pour y effectuer un reportage. Il se trouve que ce triste sire, chevalier d’un ordre moral malmené, est également un épigone de Mark Lewis, le cinéaste tueur du chef-d’œuvre de Michael Powell Peeping Tom. Avec beaucoup d’adresse, le livre mêle deux registres : d’une part, une évocation amusée et extrêmement vivante des plateaux des films pornos en cette fin des années 70 ; de l’autre, une intrigue criminelle avec tueur en série et « snuff movie » qui évoque l’univers du giallo (les meurtres, particulièrement sanglants, sont effectués à l’arme blanche).
Bouyxou connaît parfaitement l’univers du cinéma porno : outre le fait qu’il a tourné deux films de ce genre (très recommandables, entre parenthèses), il fut longtemps l’assistant de Jean Rollin qui apparaît ici sous le patronyme transparent de Michel Radin (« Michel » comme Michel Gentil, le pseudonyme que le cinéaste adopta pour tourner ses pornos, « Radin » comme le péché mignon proverbial du cinéaste). Petite anecdote rigolote : Bouyxou a laissé passer une coquille et appelle son personnage Jean Radin à la page 60 du roman ! Les spécialistes reconnaîtront également quelques figures du cinéma pornographique parmi les acteurs qui peuplent ce roman (j’ai cru reconnaître un portrait peu flatteur de Barbara Moose). Mais ce qui séduit surtout, c’est ce mélange de bonne humeur, d’esprit libertaire et séditieux qui semble régner sur le plateau. On baise pour de l’argent et les films sont tournés dans des conditions désastreuses mais il surnage pourtant un doux parfum d’utopie et de volonté d’assouvir ses désirs. Le regard de Bouyxou sur ce petit monde est à la fois tendre, lucide et amusé. Ce décor lui permet également d’introduire les scènes hard du roman pour satisfaire aux cahiers des charges de la collection sans pour autant qu’elles paraissent plaquées artificiellement. Et l’intrigue policière lui permet également de railler avec beaucoup d’humour les contempteurs de la pornographie, toujours prompts à y voir le déclin d’une civilisation et à fantasmer un cinéma où l’on tuerait vraiment devant la caméra les acteurs (on rappelle que l’existence des « snuff movies » n’a jamais été avérée).
Si la scène finale est plutôt fruste, bien dans la tradition de ce « polar de gare » que Bouyxou a toujours défendu, elle vient en toute logique conclure un roman très réussi et parfaitement jubilatoire. 

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25- La Clinique de la mort (1974) de Dominique Rocher (Fleuve Noir, Collection Angoisse, 1974)


Un roman qui lorgne davantage sur le thriller à la Agatha Christie que sur le fantastique. Mais nous en reparlerons plus tard…

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