La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

mercredi, avril 15, 2020

Drame de la jalousie

Le Nuage


Dans son jardin la sultane se baigne, 
Elle a quitté son dernier vêtement ; 
Et délivrés des morsures du peigne
Ses grands cheveux baisent son dos charmant.

Par son vitrail le sultan la regarde, 
Et, caressant sa barbe avec sa main, 
Il dit : "L'eunuque en sa tour fait la garde, 
Et nul hors moi ne la voit dans son bain.

-Moi je la vois, lui répond, chose étrange !
Sur l'arc du ciel un nuage accoudé ;
Je vois son sein vermeil comme l'orange
Et son beau corps de perles inondé.  

Ahmed devint blême comme la lune,
Prit son kandjar au manche ciselé, 
Et poignarda sa favorite brune...
Quant au nuage, il s'était envolé ! 

Théophile Gautier

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jeudi, février 27, 2020

Ici et ailleurs


La Corneille de Sinaloa (2020) de Marc Bruimaud (EditionsBlack-Out, 2020)


Marc Bruimaud a entamé il y a quelques années un vaste ensemble romanesque intitulé « LeCycle de Catalpa ». Parallèlement à ces ouvrages, il publie régulièrement des « nouvelles orphelines » qu’on peut considérer comme des surgeons lui permettant de s’intéresser le temps d’une courte plaquette à un personnage secondaire du cycle. Nous ne nous permettrons pas de faire une analyse d’un texte aussi court (7 pages) mais signalons néanmoins que La Corneille de Sinaloa confirme la dimension « lynchienne » de l’œuvre de Bruimaud : les personnages se dédoublent, les identités sont flottantes, ils sont ici et ailleurs et semblent avoir déjà vécus mille vies… Déconcertant pour ceux qui n’auront rien lu auparavant de l’auteur mais assez fascinant pour les autres :
"-Lorsque tout semble perdu, quelque chose survient, des fantômes prennent forme. Comment y échapper ? Ces fantômes ont une voix, un corps, et font partie de nos êtres."

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mercredi, janvier 22, 2020

Conscience féminine


Les Dix Japonais (1970) de Léone Guerre (La Musardine, 2020) Sortie le 23 janvier 2020


Ce nouveau titre de l’excellente collection « Lectures amoureuses » de la Musardine a en fait 50 ans. Publié chez Losfeld en 1970, ce court roman est l’œuvre d’Agnès Duits, épouse du poète et peintre surréaliste Charles Duits (qui fit paraître également chez le même éditeur des ouvrages érotiques : La Salive de l’éléphant, Les Miférables).
Distingué par André Pieyres de Mandiargues, Les Dix Japonais narre les aventures sensuelles d’une jeune femme (Léone Guerre) à Marseille. Elle débarque dans la ville sans presque rien et vit au jour le jour, au fil des rencontres qu’elle effectue avec des amants de passage. On ne saura quasiment rien de cette héroïne mis à part un « flash-back » où elle relate sa première relation sexuelle avec un vieux professeur alors qu’elle avait quinze ans. Il s’agit moins de faire le portrait psychologique d’une jeune femme que d’épouser les méandres de sa conscience. Si l’on me permet la comparaison, Léone Guerre applique, dans le cadre de l’érotisme, les leçons de Virgina Woolf en s’attachant aux « courants de conscience » de son héroïne et à une trajectoire où elle se contente « d’être » au monde :
« Tous ceux qui me rencontraient alors avaient la rage de me posséder, sans doute parce que j’étais semblable à un fantôme et que nul ne pouvant posséder un fantôme, ils accouraient tous vers lui comme vers le mirage le plus provocant. L’érotisme aime les mirages et les choisit plutôt que des femmes de chair réelle. Ceci lui permet de demeurer infiniment en cet enfer sensuel qui l’enchante. »
C’est cet attachement à une conscience féminine qui fit dire à Jean-Jacques Pauvert, autre admirateur du livre, qu’il était « d’un féminisme bien plus subtil et plus fort en définitive que celui du MLF ». Léone Guerre explore effectivement avec style et force les zones troubles où se mêlent plaisir, abandon et soumission. Le titre de son récit vient d’un moment où elle se laisse guider par un amant japonais qui l’entraine dans une étrange et envoûtante cérémonie érotique, au milieu de dix hommes. Assumant tous ses désirs, elle en souligne la souveraineté face à la médiocrité de jouissance masculine : 
« Oh, je connais l’étreinte des hommes : pour celle qui leur dispense semblable jouissance, ils ne gardent que la haine. Moqueries seront ce qui en moi fut prières et évasion. Ils n’auront que des rires et de la rage en parlant de moi, s’ils en parlent entre eux parfois. A cet état de douceur succédera l’imbécillité, je le sais. »
Cette manière de ne pas quitter ce point de vue flottant fait des Dix Japonais une œuvre envoûtante, qui navigue entre un érotisme assez cru (les choses sont dites sans fioritures même si jamais l’auteur ne recourt aux subterfuges classiques de la pornographie littéraires) et une sorte de rêverie opiacée, le songe d’une jeunesse libérée de tout carcan (qu’il soit social ou moral). 

Gageons que les lecteurs avertis goûteront à la singularité de cette évocation sensuelle…

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dimanche, janvier 19, 2020

Prudon

"Qu'il soit arabe ou portugais, breton ou provençal, le voisin est toujours une sorte de boche qui contourne la ligne Maginot pour vous faire chier à l'improviste. Dans le meilleur des cas, d'humeur au bricolage, il emprunte un tournevis qu'on est pas près de revoir, et dans le pire, un soir de vague à l'âme, il flingue au fusil à pompe acheté 300 balles au supermarché et chargé de balles explosives."

***
"Il n'y a pas de durée, dans l'amour, c'est comme un œuf de Pâques, on veut le garder, et on veut le croquer, si on le garde, il moisit, si on le croque, on n'en parle plus, on a un peu mal au cœur, barbouillé, et on passe à autre chose. Il vaut mieux vivre sans amour, surtout aux Blattes."

***
"La vérité, c'est que M'man, les maîtres d'école, les dames patronnesses, la télévision et les fréquentations du quartiers n'ont pas contribué, quand il était temps, à mon épanouissement. J'avais des dons, voyez-vous, des petits talents à moi, j'étais sensible et artiste, à ma façon, et je comprenais plus vite que les autres, et je savais tourner des poésies, des compliments, j'étais toujours un peu en avance sur les autres, alors je les ai attendus, pour ne pas faire bande à part, et quand ils m'ont rejoint, les autres, ils m'ont marché dessus, et je suis resté à la traîne, j'avais grossi pour m'alourdir comme eux, et que je suis devenu plus grand, je suis passé des sucreries à la boisson et les spiritueux ne rendent pas spirituel, j'en sais quelque chose." 

Nadine Mouque

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samedi, novembre 09, 2019

Idées fixes


Je (2019) d’Anne Teyssèdre (Thierry Sajat, 2019)
 



Nous avions découvert Anne Teyssèdre écrivain avec le très beau Chers absents, deux courts récits liés par le thème de la disparition et du deuil où elle parvenait à faire entendre une petite musique mélancolique, entêtante et très belle. Elle revient aujourd’hui à l’écriture avec un recueil de nouvelles intitulé sobrement Je. « Nouvelle » n’est d’ailleurs pas le terme le plus adéquat puisque se mêlent ici de courts textes ironiques et incisifs (ne parlez pas à Anne Teyssèdre d’art conceptuel !), des poèmes joliment troussés (« J’veux les plaisirs élevés de la contemplation,
Et les plaisirs dépravés de la consommation. ») et deux récits plus importants que l’on peut qualifier de « nouvelles ».
S’il fallait trouver un fil directeur à cet ensemble qui peut paraître, à première vue, hétéroclite, on pourrait dire que tous ces textes sont systématiquement portés par une idée fixe, obsessionnelle. Anne Teyssèdre s’amuse ensuite à suivre ces idées jusqu’à l’absurde, jusqu’à ce moment où, par exemple, il faudra tirer sur l’homme dont on espère en vain un regard pour attirer son attention.
Le recueil s’ouvre d’ailleurs par une Crise de cerveau et une idée qui empoisonne la conscience de la narratrice, qui la fait divaguer… Illustrant le fameux mot de Rimbaud (« Je est un autre »), Anne Teyssèdre nous fait épouser un flux de conscience qui, tout à coup, semble s’échapper et se perdre pour suivre les méandres de l’idée fixe. La Cheminée, la plus longue nouvelle du recueil, est exemplaire à ce titre. Après avoir entendu dans un diner quelqu’un dire : « Une cheminée, c’est indispensable ! Tout le monde devrait avoir une cheminée », la narratrice n’aura plus qu’une obsession : faire installer ladite cheminée chez elle. Nous n’en dirons pas trop pour ne pas gâcher le plaisir de lecture mais avec un humour mâtiné de déraison (ou l’inverse !), Anne Teyssèdre signe un petit conte kafkaïen (toutes proportions gardées) où l’absurde se marie volontiers avec une certaine angoisse existentielle.
La nouvelle la plus émouvante de cet ensemble est certainement L’Été de mes quarante ans et on la devine très personnelle (lorsque la petite fille lui demande comment elle s’appelle, la narratrice répond « les enfants m’appellent « Tatanne », dis-je en pensant aux enfants de ma famille, neveux et petits cousins. », soit un mot-valise pour « Tata Anne » ou « Tante Anne »). Ce récit très simple narre la rencontre, au cours de vacances d’été, entre une jeune femme et une petite fille solitaire et singulière. Là encore, cette enfant devient une sorte d’« obsession » pour l’adulte, à tel point que son mari lui conseille de ne pas trop s’attacher. Par petites touches, Anne Teyssèdre parvient à décrire finement les liens qui se tissent secrètement entre cette femme et cette petite fille. Bien entendu, le titre souligne qu’il s’agit sans doute de la projection de l’enfant qu’elle n’aura pas (« Je savais qu’il me faudrait du temps pour accepter que l’enfant que j’aimais n’était qu’une petite fille de passage dans ma vie ») mais en extrapolant un peu, on peut aussi y voir la propre image de Tatanne ou ce qu’elle fut : une petite fille à part, pas comme les autres, un peu solitaire mais avec toujours au cœur la nostalgie du monde magique de l’enfance.
La beauté de Je réside peut-être dans ce subtil écart entre des personnages coincés entre l’âge adulte et un certain imaginaire enfantin, entre la raison et ces moments où elle « déborde » pour suivre une idée fixe, entre la pesanteur du Réel et la possibilité de l’exorciser par l’écriture…

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