La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

mercredi, mai 01, 2013

Frank Reichert dans "Métal Hurlant"


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mercredi, février 20, 2013

Les Naufragés

La campagne de France (2012) de Jean-Claude Lalumière (Editions Le Dilettante) 


Franchir le cap du deuxième roman est toujours une étape difficile, surtout lorsque le premier nous a réjouit. On garde tous en mémoire les tribulations malheureuses du héros maladroit du Front russe nées sous la plume inspirée et sarcastique de Jean-Claude Lalumière. Rastignac des temps modernes, son jeune provincial rêvant de conquérir Paris et le monde entier se retrouvait relégué dans un obscur bureau du ministère des Affaires étrangères voué aux « pays en voie de création – section Europe de l’Est et Sibérie- », entouré de personnages cocasses et décalés.
Dans La campagne de France, on retrouve cette capacité de l’écrivain à faire vivre des figures pittoresques et fantaisistes et sa manière très particulière de tourner en dérision tous les travers de notre époque.
De nouveau, il met en scène des idéalistes en prise avec les difficultés du monde réel. Cette fois ils sont deux : Otto et Alexandre, déserteurs de l’Education nationale après une année de stage et un regard lucide sur « les difficultés qu’il y avait à transmettre le fruit de leurs années d’études universitaires à des collégiens saturés de téléréalité qui goûtaient peu l’équilibre de l’alexandrin, ni ne mesuraient les enjeux de la conférence de Yalta, que certains confondaient d’ailleurs avec une marque de yaourt à boire » et bien décidés à monter leur propre agence de voyages spécialisée dans le tourisme « culturel ».

Après les débuts difficiles de l’entreprise « Cultibus » (comment expliquer à des agriculteurs avinés pensant se rendre au salon de l’Agriculture que le tour Théâtre des bons engins était en réalité dédié aux poètes du 16ème siècle ?), nos deux héros décident de revoir leurs ambitions à la baisse et d’organiser un voyage à … Bergues (bourgade du Nord devenue brusquement célèbre grâce au succès de Bienvenue chez les ch’tis de Danny Boon). Le succès est relatif mais immédiat puisque nos deux vaillants chevaliers du voyage culturel parviennent à embarquer une douzaine de retraités de l’amicale de Saint-Jean-de-Luz pour les conduire jusqu’au pays des Corons…

A partir de là débute une savoureuse expédition à travers la France qui va permettre à Lalumière de croquer une galerie de personnages excentriques et d’inventer les situations les plus rocambolesques. Car, bien entendu, les retraités ne veulent pas entendre parler de « culture » (la visite de la maison de Mauriac les ennuie ostensiblement) et préfèrent se rendre sur les lieux d’une tempête (à La-Faute-Sur-Mer) ou visiter…une usine.
Comme dans Le front russe, derrière le caractère saugrenu et presque surréaliste des situations se dessine une vision particulièrement acide de notre société contemporaine. D’un côté, deux jeunes « intellectuels » qui proposent une vision de la culture très « moderne » avec ce que cela suppose de boy-scoutisme et d’inadaptation au monde « réel »  ; de l’autre, des retraités gorgés de télévision et de préjugés, incapables de perpétuer une mémoire collective.

La France de Jean-Claude Lalumière est devenue, au mieux, une sorte d’immense parc à touristes, où même les usines ont été reconverties en sorte d’attractions foraines (voir la scène très drôle où nos retraités visitent une fabrique de confiseries totalement fictive et où l’écrivain se moque de la novlangue actuelle : « Mais le gars a commencé à parler d’équipement touristico-culturel structurant pour la collectivité, de contextualisation de la mémoire, d’espace de réflexion sur le monde économique actuel… ») ; au pire, le théâtre d’un désastre global où tout semble nivelé et détruit (la conversation avec cet homme qui refait à neuf une vieille demeure et fait construire sa piscine afin que ses petits-enfants viennent le voir).
« Quelle était cette société capable de détruire ses repères ? Quel était ce monde dans lequel l’humanité en pantacourt se pressait aux portes des cathédrales comme à celles des grands magasins ou des parcs d’attractions ? »

Ce constat amer n’est jamais asséné avec lourdeur : Jean-Claude Lalumière préfère fort heureusement l’humour aux grands discours pontifiants et toujours l’emporte chez lui le bonheur d’un récit picaresque où les personnages ne sont jamais méprisés. Bien sûr, l’auteur peut se montrer impitoyable lorsqu’il s’agit de souligner le ridicule de ses contemporains. Mais il ne se place pas au-dessus de la mêlée et sait voir leur part d’humanité. Et c’est finalement presque à regret qu’on quitte cette joyeuse bande de retraités bougons en se disant qu’on signerait bien pour un autre voyage…



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mercredi, mars 17, 2010

Un coeur en hiver

Un rude hiver (1939) de Raymond Queneau (Gallimard. L’imaginaire. 1991)

Je n’ai toujours pas perdu mon goût pour les titres édités sous l’étiquette L’imaginaire de Gallimard et c’est avec un certain intérêt que j’ai acheté le numéro 1 de la collection. C’est Raymond Queneau qui a ouvert le bal, auteur que je connais davantage pour ses jeux littéraires oulipiens (voir ses excellents Exercices de style) ou pour ses romans à l’humour débridé (Zazie dans le métro). Or même si cet humour n’est pas absent d’Un rude hiver (on retrouve souvent un sens de la formule propre à l’auteur), il fait néanmoins figure de « roman sérieux » dans la bibliographie de Queneau.
Il nous propose ici un portrait de Bernard Lehameau, héros de guerre médaillé et rendu à la vie civile suite à une blessure. Au Havre, il traîne désormais son ennui et ses rancœurs en jouant sans arrêt les Cassandre : non, la guerre ne va pas se terminer vite ! Non, les allemands ne sont pas des lâches dont on va se débarrasser facilement… Son cynisme le ferait presque ranger dans la catégorie des traîtres à la patrie s’il n’y avait pas son pedigree militaire antérieur…
Le livre de Queneau est étonnant car il nous met d’emblée face à un type peu sympathique : réactionnaire, raciste, collaborationniste (Bernard rêve d’une France sous protectorat allemand) et misanthrope. Même s’il fait la cour à une belle anglaise, il nous devient encore plus suspect quand il approche deux enfants et se propose de les accompagner au cinéma.
On voit ce qu’un écrivain peu habile aurait pu tirer d’un tel point de départ et les leçons qu’il aurait pu nous asséner. Or Queneau nous prend à contre-pied en étoffant peu à peu cette silhouette pourtant peu sympathique. Il ne s’agit pas de révéler soudainement et grossièrement quels trésors portent en lui Bernard mais, par d’infimes variations, pénétrer au cœur de ce qui compose la personne humaine et son ambiguïté, jusqu’à la rendre touchante, émouvante.
Ambiguïté politique du personnage mais qui, malgré ses excès, n’est pas totalement dénuée de fondements (Queneau montre avec justesse un personnage qui sait déjà que la guerre sera longue, sale et absurde). Ambiguïté reposant également dans le regard des autres, toujours prompt à juger Bernard à partir d’une « morale » qui n’a pas lieu d’être. Sans révéler tous les tenants et aboutissants de la relation de cet homme avec ces enfants ; il est clair qu’elle ne repose sur aucune « perversion » mais prend racine dans le passé difficile du personnage.
Sous ses allures modestes, Un rude hiver est un livre très subtil, qui parvient (et avec quel style !) à donner une épaisseur à un personnage qui n’aurait pu être qu’une caricature. Il parvient également à peindre l’atmosphère pesante de cette période de la première guerre mondiale vu de la province : entre l’enthousiasme de ceux qui sont partis la fleur au fusil et qui pensent que le conflit va être court et le désenchantement de Bernard.
Les spécialistes de Queneau ont remarqué que le personnage de Lehameau ressemblait beaucoup au père de l’écrivain. Mais il n’est pas utile de saisir ces allusions pour apprécier ce roman qui campe une atmosphère unique dès ses premières pages. Une atmosphère où se mêlent l’humour, la désillusion et la mélancolie, comme dans ce beau passage où la vieille libraire chez qui aime s’arrêter Bernard dit :
« Mais la vie, Bernard, la vie des hommes, ce n’est pas comme le temps. A partir d’un certain moment il n’arrête plus de neiger. Il neige, il neige, il n’arrête plus de neiger, ça devient une lourde douleur, vous ne pouvez pas savoir, et le beau temps ne reviendra plus, on peut en être certain. »
Pourtant, malgré ces avertissements, le livre n’est pas bouché. Les hivers ont été et seront sans doute encore rudes mais les éclaircies ne sont pas à écarter totalement.
Et pourquoi pas un peu de douceur ? Comme celle que peuvent nous procurer certaines œuvres d’art dont le livre de Queneau fait assurément partie…

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vendredi, mars 12, 2010

Du lettrisme à l'érotisme

Notre métier d’amant (1954) d’Isidore Isou (Editions Eurédif. 1979)

Cela faisait très longtemps que je n’avais pas ouvert ma cave. J’ai lu pourtant de très belles choses (le catalogue de l’exposition consacrée à la photographie surréaliste intitulé La subversion des images, la théorie du Bloom de Tiqqun…) mais je n’ai pas eu le temps ni même l’envie.
J’ai lu également beaucoup de titres des mythiques éditions de La Brigandine qui feront l’objet d’un article spécial dans la revue Chéri Bibi : c’est pour cette raison que je n’en parle pas ici. Mais le jour où j’ai trouvé ces Brigandine aux Emmaüs, j’ai également dégotté Notre métier d’amant, roman polisson publié par le pape du lettrisme Isidore Isou.
Réédité dans la collection « Aphrodite classique » des toujours très « cheap » éditions Eurédif (encore des collections populaires qui mériteraient d’être explorées de manière plus approfondies), ce roman des années 50 n’a rien à voir avec la pornographie subversive des écrits brigandineux : il s’agit ici du journal intime d’un séducteur qui se laisse convaincre par une femme de gagner sa vie en jouant les gigolos. Les différentes rencontres de François permettront à Isou de dresser un panorama des différents « types » féminins (« Marjorie ou le comportement sexuel de l’Américaine à Paris », « Aurélie ou la technique des vierges », « Michèle ou les poses suggestives d’une nymphomane»…) et de livrer quelques sentences définitives sur l’amour, la religion, le désir ou le sexe.

Un exemple ? J’aime assez ce passage où la jeune fille que le héros a ramenée chez lui refuse de se déshabiller devant lui sous prétexte qu’elle n’a pas un beau corps et à qui il répond « ça ne fait rien, la nudité d’une femme dépasse la beauté ; elle est excitante. On n’est pas ici pour admirer des statues gréco-romaines. J’ai horreur des statues gréco-romaines. Je veux voir des anatomies érotiques. »
Mais les meilleurs moments du livre sont ceux où Isou délaisse volontairement son intrigue pour partir dans des digressions dont lui seul a le secret. On imagine avec effarement la tête des habitués des romans de gare devant soudain se farcir les théories fumeuses de l’écrivain sur la virginité, le mariage et le catholicisme. A ce titre, le chapitre 14 est mon préféré puisqu’il s’intitule tout simplement : « Isou ou les écrivains d’aujourd’hui et la littérature sensuelle ». On y voit le narrateur du roman rencontrer dans un café Isou lui-même (accompagné du fidèle Maurice Lemaître) et l’écouter présenter son œuvre et l’histoire de l’avant-garde tout en se livrant à une longue théorie sur l’enseignement des lettres dans l’Education Nationale ! Là encore, les amateurs d’alcôves torrides ont dû être un brin étonné de voir les ébats attendus remplacés par de la « théorie littéraire » (pour dire vite, un éloge de la modernité) et des revendications pour que Sartre et Camus soient remplacés par les surréalistes dans les programmes des facultés !
Si le récit est un brin répétitif et un peu fastidieux, on goûte avec curiosité toutes ces digressions de l’auteur du Traité de bave et d’éternité qui semble vouloir saboter lui-même son roman.
C’est assez curieux et parfois même assez drôle…

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dimanche, décembre 27, 2009

L'esprit de 68

*Hara-Kiri (1960-1985) : La pub nous prend pour des cons. La pub nous rend cons. Présenté par Cavanna (Hoëbeke. 2009)
*Siné, 60 ans de dessins (Hoëbeke. 2009)





On aurait tort de réduire les deux magnifiques albums que publient les éditions Hoëbeke au seul « esprit de 68 » mais il est évident que les deux « phénomènes » analysés dans ces livres ont été marqués durablement par les secousses du joli mois de Mai tout en ayant, par ailleurs, contribué à leurs manières à préfigurer les « évènements ».

Après Hara-Kiri, les belles images, voilà un nouvel album consacré à la revue mythique créée par le professeur Choron et Cavanna. Cette fois, il est exclusivement dédié aux désopilantes fausses publicités qui émaillèrent la publication lors des vingt-cinq années où elle sévit. Inutile de dire que ces pastiches n’ont pas pris une ride et qu’on reste parfois même sidéré par une audace difficilement imaginable aujourd’hui. L’esprit « bête et méchant » de la revue fait merveille ici nous rappelle de façon salutaire qu’on peut effectivement rire de tout à condition de le faire de manière intelligente.
Si les textes anti-pubs de Cavanna, aussi justes soient-ils, qui émaillent ce joli livre d’images paraissent parfois un peu convenus ; on doit reconnaître aussi à l’auteur des Ritals d’avoir quelques éclairs de colères assez bienvenus :




« Incroyable, mais vrai. Ce harcèlement, ce martelage, cette persécution, cette obsession, ce décervelage, ce viol, ce sirop, cette goujaterie, cette vomissure, ces sourires répugnants de vénalité, ces « idées » laborieusement mises au point par des spécialistes de la psychologie profonde du connard tout-venant, cette bonhomie hypocrite, cette monstruosité rongeuse de vie, tout cela, nous seulement, vous le supportez, mais encore vous l’avalez, vous l’enfournez, vous vous en goinfrez, vous vous y plongez, vous le laissez couler en vous et vous emplir tout, ça vous dégouline par la bouche, par les oreilles, par les yeux, par tous les trous, avec, peut-être, parfois, soyons justes, un soupçon d’agacement, mais VOUS ACHETEZ ! Vous obéissez ! Au doigt et à l’œil ! Vous y courez ! Vous avez peur qu’il n’y en ait plus pour vous ! Vous tremblez de n’avoir pas à temps le tout dernier machin, la toute dernière bagnole, que le voisin l’ait avant vous ! Vous faites exactement ce qu’ils ont décidé que vous feriez, les mercantis, les marchands de merde, les laveurs de cerveau, les tentateurs au nez rouge. »



Collaborateur à Hara-Kiri et Charlie-Hebdo, la (longue) carrière de Siné dépasse largement le cadre de ces deux publications. De ces premiers dessins publicitaires (et oui !) pour la RATP jusqu’à la création de Siné-Hebdo en passant par ses collaborations à Lui, L’Express, Droit de Réponses et la création de ses propres journaux (Siné-Massacre, L’enragé), cet album permet de revenir sur les multiples facettes du talent de ce dessinateur et polémiste hors-pair.
L’approche choisie est thématique (Siné et la guerre d’Algérie, Siné et Mai 68, Siné et les chats, Siné et le jazz, Siné et le sexe…) et nous offre le plaisir de voir (ou revoir) les meilleurs dessins du maître, naviguant entre l’humour noir, la caricature féroce et la violence pamphlétaire.



L’un des plus beaux portraits qu’on ait faits de Siné est peut-être celui de Jacques Sternberg publia dans Arts en 1958. Il nous offrira par la même occasion une jolie conclusion à cette note :
« Sa vraie patrie, c’est la violence. Sa force, son potentiel d’attaque comme sa volonté de jeter à bas. Dans un petit monde d’attiédis ou de béats prêts à tout accepter avec courtoisie, il a sur rester « l’affreux Jojo » qu’il est dangereux d’emmener en visite, toujours prêts à allumer un pétard sous les jupes des dames ou à mettre le crucifix dans la soupière fumante ».



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jeudi, décembre 24, 2009

Fin de siècle

Les racines du mal (1995) de Maurice G.Dantec (Gallimard. Folio Policier. 2001)

Il y a une véritable difficulté à parler aujourd’hui de l’œuvre littéraire de Maurice G.Dantec en faisant abstraction de ce que ce sinistre individu est devenu aujourd’hui (je vous renvoie à ce monument de bêtise fumeuse et xénophobe que constitue sa dernière « intervention »).
Celui qui citait à ses débuts Baudrillard, Deleuze et les situationnistes a aujourd’hui rejoint les pénates nauséabonds de Maurras et De Villiers, le tout saupoudré d’un messianisme yankee dont la puissance intellectuelle n’est pas loin de valoir celle des plus percutants aphorismes du peu regretté Georges Bush !
Bref, Dantec est un con, et ça ne fait aucun doute. Le problème, c’est qu’il est aussi (était ?) un écrivain. Sans adhérer à tous ses propos, je dois reconnaître avoir été séduit par la forme hybride et assez passionnante de son Théâtre des opérations (le premier tome de son « journal »). Je n’avais jusqu’à présent lu aucune de ses fictions et je me suis plongé avec une véritable curiosité dans Les racines du mal, son deuxième roman après La sirène rouge.

Force est de le reconnaître, Dantec fait preuve ici d’un véritable souffle d’écrivain. Lancé sur les traces d’un tueur en série (le redoutable et totalement allumé Andreas Schaltzmann), le lecteur se demande d’ailleurs comment l’auteur va parvenir à mener à bien son récit tant tout semble dit dans les cinquante premières pages d’un roman qui en compte 750. Pas de suspense à proprement parler mais une cavale haletante qui rebondit au moment où celui qui deviendra le narrateur principal du livre (Darquandier alias « Dark ») réalise qu’un deuxième tueur est sans doute en train d’agir parallèlement aux exactions de Schaltzmann.

L’un des intérêts des Racines du mal, c’est la façon dont Dantec parvient à mélanger le polar musclé (nous sommes, au départ, dans un thriller à l’américaine) et la science-fiction. Après la traque et l’arrestation du « serial killer » paranoïaque et schizophrène qui se déroule à une époque contemporaine (début des années 90), le récit rebondit sur une enquête menée dans un futur proche, où Dark et sa complice Svetlana utilisent les nouvelles technologies (notamment une « neuromatrice », sorte de clone humain dont l’intelligence artificielle permet de résoudre bien des énigmes et de projeter les enquêteurs dans un univers « virtuel ») pour résoudre le mystère de ces atroces meurtres en série qui semblent se propager en Europe.
Les racines du mal pourrait être cité comme exemple type de cette littérature qu’on qualifia à l’époque de « cyberpunk ». Dantec anticipe avec parfois une certaine justesse un monde où tout s’échafaude par des réseaux. Il remet au goût du jour (l’informatique, la cybernétique, le virtuel…) les vieux thèmes de la science-fiction comme cette crainte que les machines engendrées par l’homme finissent un jour par les remplacer dans une parfaite logique darwinienne (c’était déjà le thème de 2001, l’Odyssée de l’espace).
Parfois, il nappe le tout dans de pseudo-théories un peu fumeuses (on se passerait parfois de ce vocabulaire technologiste qui a souvent bien vieilli et de termes comme « fractale » répétés ad nauseam ) mais il parvient le plus souvent à nous emporter dans un récit dense, astucieusement construit et plutôt bien vu.

Même si Dantec commence déjà à tout mélanger (cette obsession d’un complot nazi, le millénarisme le plus naïf, les amalgames parfois douteux entre les théories du « jeu » chères à Baudrillard et aux situationnistes et la pratique des tueurs en série…), il réussit à nous plonger dans un univers pertinent, à la fois si loin et si proche et à ne plus nous lâcher (même si la fin est un peu décevante).

Reste qu’on est aussi tenté de lire l’évolution de l’écrivain à l’aune de ses premiers écrits. Il est amusant, en effet, de constater que les symptômes (purement littéraires) de son « serial killer » (obsession d’un grand complot extra-terrestre/nazi, paranoïa délirante…) sont peu à peu devenus ceux de Dantec lui-même, toujours prompt à déceler des menaces mortelles pour la « civilisation occidentale » derrière le moindre individu venant de l’autre côté de la Méditerranée ou du Bosphore !

Ces obsessions étaient intéressantes lorsqu’elles restaient celles d’un romancier. Maintenant qu’elles embrument le cerveau d’un individu, elles sont méprisables et risibles…

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samedi, octobre 17, 2009

Muray et Polanski

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué mais je ne me suis jamais prononcé, jusqu’à présent, sur les fameuses « affaires » Polanski/Mitterrand. D’une part parce que vous n’avez que faire de mon opinion (ce en quoi je ne vous donne pas tort), d’autre part, parce que je suis justement épuisé par tout ce ridicule cirque médiatique où chacun se croit tenu d’exprimer une opinion censée éclairer d’une lumière aveuglante un monde à la dérive.
Je ne vous livrerai pas aujourd’hui le fond de ma pensée car j’ai le sentiment que les dés sont pipés d’avance et qu’il est désormais impossible aujourd’hui de penser le problème autrement qu’en terme de « pour » ou « contre ».
Tout au long de cette affaire, c’est à Philippe Muray que j’ai songé et à ses descriptions sarcastiques des vains combats des « modernes » contre les « modernes ».
Car ce qui frappe dans ces joutes verbales où chacun rivalise de roublardise pour étaler une vertu ostentatoire, c’est la manière dont elles s’inscrivent finalement dans le même mouvement d’acceptation de l’Empire du Bien et de son inéluctable marche en avant.
Que ce soit chez les contempteurs acharnés de Polanski et Mitterrand (ces misérables crapules, « socialistes décomplexés », à la Hamon, Montebourg et Valls qui ont compris que le spectre de l’extrême droite ne faisait plus frissonner grand monde et qu’il fallait désormais trouver des nouveaux épouvantails –pédophilie, libéralisme amalgamé avec l’esprit libertaire…- pour redorer un blason bien terni) ou les défenseurs paradoxaux de ces deux individualités ; il s’agit toujours de se rallier à la cause du Bien en mettant au pilori tout ce qui pourrait le mettre en danger (l’opacité, l’ambiguïté, le négatif : bref, les fondements de la nature humaine).
Alors d’un côté, on fera gonfler le spectre de la pédophilie et du tourisme sexuel, on réclamera plus de lois (fin de la période de prescription : c’est trop facile !) au nom d’une « éthique de la responsabilité et de la transparence » (Manuel Valls) ; de l’autre, on fera de Polanski la victime d’un complot antisémite (j’exagère mais il y a dans la défense de Finkielkraut la même rhétorique nauséabonde que celle utilisée pour défendre l’état d’Israël : Polanski a été victime des totalitarismes dans sa jeunesse donc il devrait bénéficier d’une totale immunité) ; et de Mitterrand celle d’une fatwa homophobe (il faut lire la tordante défense de ce crétin de BHL qui pose maintenant en zélateur de l’immoralité et en défenseur de l’absolu liberté d’expression de l’artiste : il n’a pas tort mais on aurait aimé qu’il déploie autant de zèle pour défendre Siné et les œuvres de Céline et Drieu, par exemple !).
Plutôt que de chercher ce que cette affaire a encore d’humain et c’est d’ailleurs sans doute peut-être pour cette raison qu’elle est encore scandaleuse (la chose la plus intéressante dite par Finkielkraut est la comparaison qu’il fait avec l’unanimisme ayant accueilli la mort de Michael Jackson. Or même s’il ne le dit pas on devine que si l’idole pédophile fut tant célébrée, c’est qu’il représente la quintessence de notre monde actuel : fin de la différenciation –il n’est ni homme/ ni femme, ni noir, ni blanc-, infantilisation à outrance et ralliement total à l’empire du Bien –« We are the world » !) ; j’ai préféré donner un extrait d’Après l’histoire de Philippe Muray que je viens de terminer.
Cet extrait tiendra lieu de note et me semble parfaitement décrire la situation actuelle.
Muray y résume d’abord l’argument de La petite Roque de Maupassant (une petite fille violée et assassinée par le maire du village, d’abord hanté par la culpabilité puis piégé par le zèle d’un facteur qui achemine malgré tout la lettre où le coupable s’est dénoncé) et écrit ensuite :

« Ce qu’il y a le plus intéressant dans ce bref récit publié en 1885, c’est bien entendu ce qui le différencie de manière extraordinaire de tout ce qu’on peut lire à longueur de temps dans les journaux, ou voir à la télévision, chaque fois qu’une petite fille est violée et massacrée, chaque fois qu’un petit garçon tombe entre les mains d’un sadique, chaque fois qu’un enfant, pour résumer, est victime d’un pédophile. Les médias, pour commencer, sont totalement absents de la nouvelle de Maupassant. Il n’y a personne, pas le moindre petit journaliste local, pour propager, donc aussi pour effacer le plus vite possible, en le transformant en évènement à thèmes, ce qui vient de se passer. Il n’y a pas non plus d’opinion publique, même restreinte aux dimensions du minuscule village normand où l’histoire se déroule, dont on puisse noter les manifestations de solidarité, d’indignation et de douleur. Il n’y a pas, enfin, de deuil collectif, ou plutôt de collectivisation du deuil, et de tribalisation des souffrances de la mère de Louise Roque. Il n’y a même pas, à proprement parler, de deuil ; ou, du moins, ses manifestations sont escamotées parce qu’elles vont de soi. L’indignation des belles âmes, concernant un crime si répugnant, ne se fait même pas entendre.
Et personne ne se demande non plus, c’est extraordinaire, si ce fait divers sordide ne va pas nuire gravement à l’image de la commune.
[…]
Et ce qui arrive maintenant, quand d’autres petites Roque sont violées et assassinées, ce sont ces rituels bien connus, ces cérémonies de deuil ostentatoire et ces accès de lynchage virtuel, tous ces comportements surprenants, tous ces phénomènes que décrivent les médias (après les avoir en partie fait naître) et que l’on peut regrouper sous les noms de festif de repentance, nécrofestif, festif de lamentation ou festif funèbre.
Toutes ces appellations peuvent d’ailleurs être elles-mêmes rassemblées sous le label lacrymocratie. En régime lacrymocratique, le problème de savoir poser son chagrin, et aussi celui de savoir comment l’exprimer, se présentent à chaque instant. Il est évident que de telles questions sont parfaitement étrangères aux personnages de Maupassant : le chagrin, à l’époque, il y a les églises pour ça. Que Maupassant lui-même ait été athée ne change rien à cette affaire : ses personnages, eux, ne le sont pas ; ils n’ont aucune raison de penser à l’être ; ni d’expliquer pourquoi ils ne peuvent pas l’être. Une religion est là pour prendre en charge leur malheur. Ce qui fait que l’auteur peut porter son attention sur ses personnages (en l’occurrence, principalement, le maire criminel et son drame de conscience puis ses démêlés comico-tragiques avec l’incorruptible facteur entraînant sa décision finale de se suicider). Ce qui n’est plus du tout le cas, bien entendu, en régime lacrymocratique. Un romancier, aujourd’hui, serait amené à se concentrer sur bien d’autres choses : par exemple, pour commencer, sur les grandes manifestations de révolte et de solidarité que le viol puis l’assassinat d’une nouvelle petite Roque susciteraient, sur les défilés qu’un tel évènements déclencherait dans les rues, et sur les débats qui s’ensuivraient dans les médias ; sur les propositions de lois, aussi, qui ne manqueraient pas de faire surface à cette occasion, et sur tous les décrets qu’on s’empresserait de mijoter afin que de telles horreurs ne se produisent plus ; sur bien d’autres choses encore, par exemple l’évocation de réseaux éventuels et mystérieux de pervers, de « monstres », de trafiquants d’enfants, de pédophiles assoiffés de l’innocence des anges. Un romancier d’aujourd’hui, à partir du récit de la mort de la petite Roque, serait par conséquent très vite obligé d’oublier celle-ci, et même de se désintéresser quelque peu du destin de son bourreau, pour étudier en détail la surprenante amplification de l’affaire, et la grande campagne épuratrice qu’elle déclencherait chez les autres, le grand rêve collectif de nettoyage et de purification qui se lèverait en tornade dans son sillage. Là comme ailleurs, il serait conduit à observer que les manifestations de la douleur, bien au-delà de celle des parents ou des proches de la victime, se développent désormais comme une pride, dégénèrent et se démesurent en Sorrow Parade, et que tout finit en fête, même s’il s’agit en l’occurrence de fêtes de deuil, noires et vengeresses. Il pourrait donc nous faire assister à un nouveau processus de dépossession de la mort, du deuil et du chagrin ; et aux longs défilés publicitaires que cette dépossession suscite et accompagne. La gigantesque confusion mentale que le festif contemporain est chargé de recouvrir de son manteau d’effervescence ne s’est jamais mieux manifestée que dans ces « marées blanches » de Belgique qui ont suivi l’affaire Dutroux, où tout un peuple s’est chargé de faire la publicité de son propre deuil, ainsi que de son désir de vengeance et d’épuration. Le chagrin lui-même, et la soif de justice, se sont dissous, au long de ces défilés, dans la fierté unanime de n’être pas pédophile. C’est tout ce qu’une société occupée de sa revirginisation a été capable de penser ou de ressentir. »

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