La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

lundi, avril 09, 2018

Meurtres en pagaille


J’ai pas tué Gérard, enfin je crois… (2017) de Laurence Kleinberger (Les éditions du Basson, 2017)


Franckie Apfelstrudel se réveille un beau matin dans l’appartement  de son ex-compagnon, Gérard. Dans la chambre à côté gisent les cadavres ensanglantés dudit Gérard et de sa maîtresse Marie-Edwige. Impossible néanmoins pour notre héroïne de se souvenir de ce qu’elle a fait la veille.  Par ailleurs, elle découvre un magot considérable entre les pages de la revue Schnock !
C’est sur des chapeaux de roues que débute ce polar à l’humour noir très prononcé. La nationalité belge de ce roman m’a immédiatement fait songer au Nickel Blues de Nadine Monfils : une manière de nous plonger immédiatement dans l’action avec des personnages complètement dépassés par les événements et de pousser les situations dans leurs  retranchements des plus absurdes.
Comme le titre l’indique, Laurence Kleinberger  a recours à un langage familier pour nous faire partager les pensées de son héroïne, une sympathique paumée qui se retrouve avec des cadavres sur les bras. Cherchant à résoudre les questions qu’elle se pose, elle croise une galerie de personnages pittoresques  et aussi largués qu’elle : le fils de Gérard qu’elle s’échine a appelé Kevin en raison de son Q.I de sardine, Monsieur Brahim, un vieillard cacochyme qu’elle va récupérer dans sa maison de soin, un mari chauve meurtrier… Si ce style léger peut laisser sceptique dans un premier temps (on se demande si l’auteur va parvenir à garder son souffle sur la distance), on est rapidement séduit par le sens du burlesque de Laurence Kleinberger. Jouant sur le principe de l’accumulation, elle nous régale de situations aussi triviales qu’hilarantes, à l’image de ces considérations (qui ne seront sans doute pas du goût de tout le monde !) sur la constipation de l’héroïne qui se terminent de manière totalement épique avec chansons révolutionnaires et l’arrivée d’un inopportun « voyeur » au moment fatidique !
La romancière aime également truffer son récit de références à la culture populaire, de la chanson (quelqu’un qui cite Boby Lapointe et Gainsbourg ne peut pas être totalement mauvais) au cinéma (Truffaut) en passant par la télé-réalité et l’Eurovision ! Ces clins d’œil permettent d’accompagner l’héroïne dans ses déconvenues, entre les rendez-vous foireux avec des personnes rencontrées sur des sites de rencontre (encore des situations désopilantes), la salle de sport, le shopping et une certaine volonté de démêler les fils dans lesquels elle est empêtrée.
Si le ton général est à la dérision et à l’humour très noir (je n’ai pas fait le compte exact mais un certain nombre de cadavres jonche son chemin !), le livre se permet quelques embardées un peu plus mélancoliques qui rendent assez touchant le désarroi de cette femme en analyse depuis des années :
« Je n’ai aucune ambition, j’ai jamais eu assez de talent pour m’investir dans un projet. Tout ce que je sais faire c’est aimer et tout ce qui me plait, c’est d’être aimée. L’amour, ça court pas les rues alors quand je n’ai pas à qui penser, je ne pense à rien et je me remplis. »
Entre polar abracadabrant et burlesque échevelé, J’ai pas tué Gérard, enfin je crois… se révèle être une très agréable surprise menée tambour battant et avec une verve jamais tarie.

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mercredi, avril 04, 2018

Lectures 2018


Dans la mesure où j’ai déjà parlé de tous les livres que j’ai lus ces derniers temps, je me suis abstenu de notes récapitulatives. Après trois mois passés, faisons néanmoins un petit point :

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1-    Cinéma russe contemporain, (r)évolutions (2017) (sous la direction Eugénie Zvonkine) (Septentrion, 2017).

Il a été question de cet essai ici
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2-   Sexe et déviances (2017) (sous la direction de Christophe Triollet) (Lettmotif, 2017)

Toujours le même site pour avoir des informations sur ce recueil passionnant

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3-    Osez… La photographie érotique (2017) de Jean-Louis Del Valle (La Musardine, 2017)

J’ai parlé de ce petit guide pratique ici
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4-     L’Animal de compagnie (2018) de Léo Barthe (La Musardine, 2018)

Un étonnant roman cru et sulfureux dont j’ai parlé ici

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5-     Le Retour des damnés (2017) de Mario Pinzauti (Sin’Art, 2017)

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6-      Brune platine (2017) de Séverine Danflous (Marest éditions, 2017)

Un très beau roman cinéphile et fétichiste que j’ai évoqué sur mon autre blog
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7-     Le Baiser à la veuve (1953) d’André Héléna (Champs-de-Mars, Le Moulin noir, 1961)

  
Je réserve mon texte sur ce beau roman noir pour une publication prochaine.

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8-    Satan a besoin des femmes (ou : La Croix des vaches) (1958) d’Ange Bastiani (Eurédif, 1968) 




Idem 
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9-      Montgomery Clift : l’enfer du décor (2017) de Sébastien Monod (Lettmotif, 2017)

Retour sur Culturopoing pour avoir mon avis sur ce copieux ouvrage consacré à l’acteur 
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10-  Siné comme chez Lui (1963-1989) de Siné (Fluide Glacial, 2017) 



Si l’on connaît bien les chats de Siné, ses papes et autres dessins anticléricaux, la rage anarchiste de ses dessins politiques qui lui valut de nombreuses interdictions (notamment de son fameux Siné Massacre), on connaît moins ses dessins « coquins ». Or entre 1963 et 1989, grâce à son ami Daniel Filipacchi qui vient de lancer le journal, il participe régulièrement à la rédaction de Lui. Siné peut donc laisser libre cours à son imagination d’obsédé sexuel. On retrouve toute la férocité et la drôlerie de ses dessins plus « classiques » dans ce recueil léger : goût pour l’absurde et l’humour très noir, jeux avec les mots et les images, fétichisme assumé (l’érotisme selon Siné reste ancré dans une tradition très française : dessous chics, voyeurisme de potaches rigolards à l’instar de ce cancre qui envoie son chien sous les jupes d’une dame pour que celui-ci lui confie des secrets qu’on imagine salés, gaudriole vaudevillesque…). La force du trait du dessinateur est intacte et l’on pourra constater que son goût pour les choses de l’amour se conjugue à merveille avec le dégoût que lui inspire légitimement tous les éléments institutionnels : l’Etat, la religion, la police, l’armée… A ce titre, il faut lire sa lettre ouverte au président (a priori, Mitterrand mais c’est la seule chose que l’on peut regretter dans cet ouvrage : la non datation des dessins)  pour comprendre qu’il n’a jamais abandonné ses idéaux libertaires.
Entre carnets de voyages (qui pourront hérisser le poil de certains), parodies très réussies (des détournements égrillards et savoureux d’affiches de cinéma) et vignettes percutantes, ce recueil nous rappelle la grandeur du talent de Siné et à quel point il nous manque… 

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11-  Christopher Nolan : la possibilité d’un monde (2018) de Timothée Gérardin (PlayList Society, 2018)

Direction mon blog principal pour lire un éloge de cet essai particulièrement réussi
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12-  Woody Allen : film par film (2015) de Jason Salomons (Gallimard, 2015) 



Pour les inconditionnels de Woody Allen (dont je suis bien évidemment), le livre de Jason Salomons n’apprendra pas grand-chose. Après un court essai introductif, l’auteur nous invite à une balade à travers la filmographie du cinéaste. Si le lecteur ne trouvera rien de particulièrement original ou stimulant dans l’analyse et la critique des œuvres, il ne fera jamais la fine bouche puisque Salomons fait un beau travail de synthèse et nous régale des aphorismes de Woody d’une part ; de l’autre, parce que l’ouvrage est superbement illustré et que c’est un régal pour les yeux. L’un des grands mérites du livre, c’est de donner une folle envie de se replonger dans toute l’œuvre du cinéaste, ne serait-ce que pour confronter nos jugements à ceux de Salomons. En effet, celui-ci réhabilite à juste titre des œuvres mal-aimées de Woody Allen (Intérieurs, Stardust Memories ou encore Radio Days) et se montre curieusement sévère pour d’autres (Anything Else que je tiens pourtant pour une très belle réussite). Les écarts se mesurent également lorsqu’on aborde l’œuvre récente du réalisateur. Si Match Point est loué à juste titre, Salomons se montre enthousiaste pour des œuvres que je trouve très mineures (Mélinda et Mélinda, Minuit à Paris) tandis qu’il critique durement des films que je considère comme charmants (Hollywood Ending, Le Sortilège du scorpion de Jade ou encore Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu). On peut vraiment y voir une appréciation d’ordre « culturelle » puisque ce qui paraît un peu « carte postale touristique » pour un français (Minuit à Paris ou To Rome with love) lui semble plus intéressant que des films britanniques qui me paraissent autrement plus réussis (Scoop en premier lieu). Malgré ces (petites) divergences, le livre reste un bel hommage porté par une passion indéfectible pour l’œuvre d’un des plus grands cinéastes américains encore vivants. 
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13-   Le Sang dans la tête (1980) de Gérard Guégan (La Table ronde, La Petite Vermillon, 2018)

De ce beau roman noir, il a été question ici
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14-   Ciné Bazar, les entretiens : 50 réalisateurs interviewés. Tome 1 A/J (2018) sous la direction de Thomas Revay (Lettmotif, 2018)


Nous parlerons de ce recueil d’entretiens lorsque j’aurai fini le deuxième volume.

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jeudi, février 01, 2018

Messes noires et jolies pépées



Le Retour des damnés (1973) de Mario Pinzauti (Editions Sin’Art, collection : Hantik Books, 2017) 


Tous les amateurs de fanzines connaissent bien évidemment les éditions Sin’Art puisque qu’on trouve à leur catalogue des titres comme Darkness ou Toutes les couleurs du bis. Aujourd’hui, elles lancent une petite collection (le tirage du titre dont il est question est de 60 exemplaires !) de romans gothiques et horrifiques. Dans une très instructive postface, Patryck Ficini nous replonge dans l’univers de la littérature populaire italienne des années 60/70 et plus particulièrement de la collection « racconti di Dracula ». Peu connus en France, ces récits d’épouvante gothique possédaient la caractéristique d’avoir été écrits très vites et d’être, semble-t-il, très efficaces. L’auteur regrette cependant que les rares tentatives de traductions en français aient été catastrophiques.
Mario Pinzauti, alias Harry Small, fut l’un des grands pourvoyeurs de ces collections populaires puisqu’il a à son actif une centaine de romans auxquels il convient d’ajouter six long-métrages qui n’ont pas laissé de grandes traces dans les mémoires des cinéphiles.

Le Retour des damnés nous narre les aventures de Jerry, un journaliste américain séjournant en Hongrie pour y faire un reportage sur les pratiques satanistes. Il rencontre Sat Astar qui se présente comme le Diable en personne et décide d’assister à une messe noire. Au cours de cette cérémonie, notre héros drogué va voyager dans les entrailles du temps et revenir au temps de la mythique comtesse Bathory et de ses exactions… 

Le roman débute comme un grand nombre d’œuvres fantastiques (Dracula en premier lieu) par la confrontation d’un œil sceptique et/ou scientifique sur des phénomènes irrationnels et paranormaux. Mais très vite, il glisse vers un univers assez barré où les plus scandaleuses orgies côtoient tout un décorum gothique : cryptes inquiétantes, femmes voluptueuses et diaboliques, serpents, cérémonies blasphématoires… En un mot comme un cent, Le Retour des damnés est un roman feuilletonesque qui évoque les riches heures du cinéma bis transalpin. On y retrouve à la fois les défauts du genre : construction brinquebalante, narration heurtée, personnages inexistants mais également ses qualités : des visions quasi surréalistes, une manière assez fascinante de mêler le stupre et le sang dans un ballet d’horreur et d’érotisme soft endiablé (si j’ose dire !).
Pinzauti joue sur une imagerie assez traditionnelle (la messe noire, les sacrifices humains, la comtesse assoiffée de sang) mais son récit est efficace pour peu que l’on goûte à ce genre très particulier. On songe d’ailleurs à quelques films, notamment au Château des messes noires de Joe Sarno. 

Bref, ce petit roman croquignolet fera la joie des amateurs de culture populaire déviante et des collectionneurs qui seront ravis par l’aspect joliment soigné de ce petit livre confectionné par de sincères amoureux du « bis »…

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