La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

dimanche, septembre 04, 2016

Lectures d'août



41- De la misogynie considérée comme un des beaux-arts (1990) d’Alain Paucard (Acropole, 1990)


Alain Paucard est un provocateur. Il y a toujours chez lui un plaisir aristocratique de déplaire à ses contemporains. Avec un titre pareil, on imagine les amies que l’auteur a pu se faire chez les féministes et l’on n’ose imaginer ce qu’il en serait aujourd’hui, tant les positions se sont durcies. Mais à lire cet essai rigolard et un brin dandy, on réalise qu’il ne s’agit pas vraiment d’un pamphlet antiféministe. On peut même regretter que Paucard ne cherche pas à démonter, à l’instar de la grande Annie Le Brun,  non pas le féminisme mais la manière dont certaines se sont emparées de légitimes revendications pour les figer dans une idéologie bornée. Paucard préfère fantasmer sur le bon vieux temps où les femmes portaient de la lingerie fine chic et des talons aiguilles. Son livre est davantage un tribut offert à une certaine image de la « femme éternelle ». C’est d’ailleurs là que se situe, à mon sens, la plus grande faiblesse de l’essai : ce constant recours à la « nature » et à des réflexions qui se réduisent souvent à « c’est comme ça » (même si notre époque a tendance à totalement oublier la part « naturelle » de l’Homme, il est aussi vrai que l’Histoire de l’humanité s’est également construite contre l’idée d’un « ordre naturel »).
Mais cette faiblesse « théorique » n’empêche pas le livre d’être plaisant et plutôt drôle (à une ou deux phrases inacceptables près). Paucard développe même une idée que je trouve très pertinente, à savoir la distinction entre le « misogyne » (qu’il défend) et le « macho » (qu’il abhorre). Il est vrai qu’il est assez étonnant de constater que ceux qui ont le plus aimé les femmes et les ont le plus célébrées se retrouvent souvent taxés de misogynie (Guitry, Gainsbourg, Baudelaire…). Sans doute parce que le misogyne est avant tout un misanthrope qui croit volontiers à la supériorité des femmes mais qui réalise qu’elles sont, en fait, des hommes (au sens « humain ») comme les autres. Le macho, quand à lui, méprise la « Femme » qu’il considère comme un simple objet mais il respecte tout ce que déteste Paucard : la Mère, l’Épouse, la Sœur,  la matrone qui tient son mari à la baguette (il cite l’exemple des mafieux et de leur « respect » pour les mères). 
Paradoxalement, De la misogynie considérée comme un des beaux-arts est un véritable hommage au « beau sexe », pour peu que l’on sache lire entre les lignes et passer outre le caractère provocateur de certaines affirmations…
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42- Bons baisers de Mesménie (2016) de Fabienne Betting (Autrement, 2016)


L’une des choses les plus difficiles en littérature est de parvenir à faire rire. Lorsque je réfléchis aux noms des quelques écrivains contemporains qui me font rire, je me dis qu’ils ont soit un sens incroyable de la digression et des situations absurdes (Jaenada), un regard sarcastique très affirmé sur le monde tel qu’il est (Lalumière) ou une virulence confinant au pamphlet pour mettre à nu les travers de l’époque (Maulin). Mais surtout, ils possèdent tous un véritable style, condition sine qua non du rire en littérature (que l’on songe aussi à Noguez, Paucard ou Monnier). Et c’est sans doute le principal défaut de Bons baisers de Mesménie : ce roman farfelu est plutôt sympathique et se lit sans ennui mais il souffre d’une écriture assez commune et sans grand souffle.
Fabienne Betting nous retrace l’histoire d’un jeune homme cherchant un emploi plus gratifiant que celui qu’il occupe dans une célèbre chaîne de fast-food. Il répond un jour à une curieuse annonce pour traduire un livre du Mesmène, la langue d’une obscure république balte dont tout le monde ignore l’existence. Très vite, ce roman mal fagoté devient un grand succès de librairie et Thomas doit faire face aux feux des projecteurs tout en se sentant menacé. Et si ceux qui lui avaient commandé cette traduction faisaient partie de la mafia mesmène ?
Bons baisers de Mesménie est assez réussi lorsque l’auteur évoque les aléas du métier de traducteur et la manière dont Thomas accommode à sa sauce un manuscrit dont il ne comprend pas toutes les subtilités. Mais la fadeur du style dessert un peu un récit qui devient franchement longuet (pas loin de 400 pages).
D’autre part, il manque surtout le piment nécessaire à tout livre drôle : la méchanceté. Si l’on sourit parfois, le roman est beaucoup trop émollient pour que le rire produise les effets dévastateurs que l’on attend de lui. A part un petit chef chez MacDo gentiment raillé, la dimension sarcastique du récit est inexistante et l’on se situe davantage dans la lignée gentillette des Gavalda, Barbery ou Delacourt avec une réconciliation finale assez attendue.
On l’aura compris, Bons baisers de Mesménie n’est pas un grand roman mais toutes ces réserves ne l’empêchent pas d’être plutôt agréable à lire. C’est léger et plutôt enlevé : vite lu, vite oublié.  

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43- Portrait convulsif (1981) de Jean Streff (Editions Dominique Leroy, Le Septième rayon, 1981) 


Ce roman débute à la manière d’un livre de Sagan : trois jeunes gens oisifs partent en villégiature à la campagne où les attendent de nombreux plaisirs. Mais très vite, les choses dévient et la propriétaire de la maison, Ophélie, devient l’esclave consentante du couple Romain/Juliette.
Il y a sans doute beaucoup de Jean Streff, auteur du Masochisme au cinéma, dans ce personnage de Romain, écrivain torturé par des visions de son enfance et par l’abime de ses désirs. Il y a aussi du Georges Bataille dans  ce livre où les personnages naviguent entre l’extase et l’effroi. Avec une crudité parfois éprouvante, Streff met en scène des rituels sadomasochistes qu’il décrit par le menu. Son Portrait convulsif est construit en deux parties qui se répondent en miroir formant les deux faces d’une même mise en scène. Car ce qui caractérise les relations entre les personnages, entre douleur et plaisir sadique, c’est une volonté de toujours les ritualiser, de les distancier dans un jeu de rôle transgressif et vertigineux. Le résultat est un roman âpre, brûlant mais qui ausculte avec beaucoup de talent les affres du désir et du plaisir.
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44- L’Epiée nue (1982) de Jérôme Fandor (Éditions de la Brigandine, 1982)


Dernier des 14 romans que Jean-Pierre Bouyxou écrivit pour les collections Bébé Noir et Brigandine, L’épiée nue est sans doute –même si le terme paraîtra sans doute très pompeux- le plus réflexif de l’auteur. En effet, il met ici en scène un psychopathe de la pire espèce dont le principal plaisir consiste, du haut de sa tour, à reluquer toutes ses jolies voisines puis à les assassiner. D’une certaine manière, Bouyxou livre sa propre version du Voyeur de Powell. Et si le roman propose une certaine réflexion sur la littérature pornographique et son lecteur, c’est que celui-ci est ici obligé de s’identifier à un odieux phallocrate qui ne jouit que lorsqu’il réduit les femmes à de simples objets.  Le paradoxe du genre est là : s’adresser aux instincts les plus sexuels du lecteur masculin tout en le « dédouanant » en réduisant la femme à une tentatrice, à une « salope », à une « trainée »… Je ne révélerai pas le fin mot de l’histoire mais le tueur agit au nom d’une certaine idée de « purification » et punit les filles parce qu’elles ont péché. Le livre est très fort dans la mesure où il met le lecteur face à ses contradictions : jouir sans retour, sans tenir compte d’un éventuel plaisir féminin. Du coup, Bouyxou prend un malin plaisir à accentuer le malaise en liant systématiquement sexe et violence (physique et verbale) et en dérivant vers l’horreur gore la plus pure. Il confie d’ailleurs volontiers que son grand truc était d’écrire du « cul débandant », pour empêcher justement son lecteur d’adhérer à cette logique de réification et de mépris des personnages féminins. A ce titre, L’Epiée nue est sans doute l’un de ses romans les plus sombres et les plus pessimistes, une critique cinglante envers une pornographie incapable de réinventer des rapports amoureux plus ludiques et jouissifs, respectueux  aussi bien des désirs de la femme que de ceux de ces messieurs.    
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    
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45- Billy Budd, marin (1924) d’Hermann Melville (Gallimard, L’Imaginaire, 2011)


Roman posthume de l’auteur de Moby Dick. Un jeune marin, beau comme une statue grecque, est un jour accusé à tort par un commandant de vouloir fomenter une mutinerie. Pour se défendre, il frappe son supérieur qui meurt sur le coup…
La trame de ce court récit est mince mais Melville lui donne des allures de fable biblique en montrant l’Innocence bafouée et sacrifiée à la raison militaire. Billy, c’est un peu Isaac sacrifié par son père Abraham sauf que jamais la main de Dieu n’intervient pour interrompre ce geste injuste. Si la réaction violente du jeune homme aimé de tous paraît, comme celui d’Antigone, un acte de justice ; il devra néanmoins être réprimé pour satisfaire la raison d’Etat. C’est cette dimension métaphorique voir mythique qui fait l’intérêt de ce roman pour un lecteur peu enclin aux récits virils de matelots en goguette. Il est d’ailleurs assez flagrant que le livre de Melville est entièrement teinté par une dimension homosexuelle évidente. Billy Budd, par sa beauté et sa joie de vivre, charme tout l’équipage y compris ses supérieurs qui en conçoivent une certaine jalousie. Et comme le montrera parfaitement Oshima dans Furyo, lorsqu’un désir violent est rigoureusement impossible à assouvir (en raison des conventions, des règles du jeu social), il ne peut être réprimé que dans la violence la plus extrême.
Pour être tout à fait honnête, ce genre de littérature n’est pas ma tasse de thé mais ça reste un classique intéressant à découvrir.
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46- De la grève sauvage à l’autogestion généralisée (1974) de Ratgeb (10/18, 1974)


L’après 68 fut une période assez difficile pour Vaneigem : il est exclu de l’Internationale situationniste en 1970 et il n’écrira plus d’essai, sous son nom, avant Le Livre des plaisirs en 1979. Théoriquement, on le sent également tiraillé entre l’euphorie des événements de mai qu’il a annoncés avec son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations et une certaine « radicalisation » qui toucha une certaine frange de l’ultragauche suite à l’échec de cette révolution. Il écrit sur le terrorisme le temps d’une préface à la réédition de certains textes de Coeurderoy chez Champ Libre. Puis en 1974, ce petit brûlot enragé qu’il renie aujourd’hui.
Contrairement à beaucoup d’essais théoriques subversifs, De la grève sauvage à l’autogestion généralisée a le mérite d’aller au-delà de la critique et de proposer des idées et solutions pratiques applicables immédiatement. Le livre est divisé en trois parties. Dans un premier temps, Vaneigem analyse dans une perspective très marquée par la pensée situationniste « la société de survie ». Sous la forme de questions/réponses, il critique avec une rare acuité la réification de l’homme, l’esclavage salarié, la carotte des loisirs contrôlés, le temps humain confisqué par le Spectacle, la prédation instaurée en règle de vie générale, l’urbanisme déshumanisant… D’une manière très synthétique et parfois très virulente (l’éloge du sabotage), il condense les thèses de son Traité de savoir-vivre.
Dans un deuxième temps, il rédige un « ABCD de la révolution » et donne des consignes assez précises pour qu’une grève générale débouche sur cette révolution tant espérée. Là encore, Vaneigem se montre plutôt violent, appelant à recourir au sabotage dans la lignée d’un Émile Pouget mais également à la prise d’armes et à la guérilla urbaine à la Blanqui. Sans défendre le terrorisme qui se situe du côté de la mort, on sent néanmoins une tentation de la violence révolutionnaire et c’est sans doute cet aspect qui a le plus vieilli et que renie désormais Vaneigem. La troisième partie propose des cas pratiques d’organisation lorsque aura été instituée « l’autogestion généralisée ». Il s’agit sans doute de la partie la plus faible, où transparaît le principal écueil de la pensée de Vaneigem : un certain « mysticisme » du désir et de la jouissance qu’il ne définit jamais vraiment. Il y a chez lui l’idée utopique que c’est le système social qui corrompt un homme qui deviendra vertueux dans un système plus juste. C’est sans doute vrai pour une part (les sociétés prospères sont davantage pacifiées si les richesses sont équitablement réparties) mais ça reste finalement encore très théorique. L’indécrottable optimiste de Vaneigem est toujours très sympathique, surtout en ces temps de cynisme généralisé mais j’avoue que je suis de plus en plus enclin à penser que la lucidité noire, mordante et pessimiste d’un Debord ou d’un Jaime Semprun reste plus percutante aujourd’hui. Le paradoxe de ce bréviaire révolutionnaire qui se veut très « pratique », c’est qu’il se révèle au bout du compte toujours très « théorique », notamment lorsqu’il s’agit de bâtir un nouveau monde sur la « création » (qu’est-ce que ça veut dire ?), les désirs assouvis (mais est-ce que les désirs de tous peuvent s’accorder harmonieusement ?) et la libération des passions.  Un peu daté, cet essai contient quand même quelques analyses critiques très percutantes et reste une curiosité pour tous ceux qui s’intéressent au mouvement situationniste.
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47- Peaux d’anges (1985) de Frank (Fleuve Noir, Engrenage, 1985) 


Si Frank (Reichert) est davantage connu pour son travail de scénariste de BD (surtout avec Golo mais aussi Baudoin, par exemple), il fut également un écrivain populaire de grand talent, notamment pour les éditions du Bébé Noir et de la Brigandine dont il fut l’un des piliers (19 romans entre 1979 et 1982). Après la disparition de la collection, l’auteur fit publier l’un de ses manuscrits érotiques par les éditions Medias 1000 et c’est Bruno Lecigne et Alex Varoux qui accueillirent dans la collection Engrenage du Fleuve Noir ce Peaux d’anges quasiment dénué d’érotisme cette fois. Reichert nous offre ici un roman noir poisseux à l’atmosphère particulièrement soignée. Au cœur du Paris populaire des années 80 (celui des bistrots du 18èmearrondissement), il s’attache à une série de personnages marginaux gravitant autour d’Alcide, un jeune homme atteint d’un mystérieux mal qui lui ronge le cerveau et le pousse irrésistiblement à égorger de belles jeunes femmes blanches. Il y a France,  une jeune femme capable de disparaître des mois sans donner la moindre nouvelle, Artémise, la mère antillaise d’Alcide qui confie à un vieux soupirant toujours éconduit le soin de s’occuper de son fils, Max, un repris de justice chargé de surveiller le métis et de le tuer si besoin est… Le roman est solidement charpenté et l’on reconnaît assez vite la dilection de Frank Reichert pour l’argot et une langue à la fois rocailleuse et imagée. Plus que l’intrigue à proprement parler, c’est l’atmosphère et les relations entre les personnages qui séduisent le lecteur. Il y a une volonté chez l’auteur de creuser la psychologie et d’ausculter les confins de la folie meurtrière. De la même manière, les relations entre Alcide et Max sont placées sous le signe de l’ambiguïté puisque le repris de justice tombé pour un crime raciste commence à développer des liens d’amitiés avec ce grand « nègre » incapable de maîtriser ses pulsions les plus enfouies. Cette épaisseur que l’auteur parvient à conférer à ses personnages participe à la réussite du roman, le dernier écrit à ce jour par Frank Reichert. Pour la petite histoire, c’est François Guérif qui dirigeait alors la collection Engrenage international du Fleuve Noir et qui proposera à Reichert de lui traduire un roman de Jim Thompson. Depuis, il a fait de traducteur son métier et n’a hélas plus écrit de roman. On peut le regretter…
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48- Jean-Pierre Bouyxou contre la femme au masque rouge (2004) de Jean-Rollin (E/Dite & films ABC, Collection Aventures et mystères n°1, 2004)


Bouyxou a été l’un des premiers critiques de cinéma à manifester de l’intérêt pour le cinéma de Jean Rollin et à le défendre. Du coup, les deux hommes sont restés très liés jusqu’à la mort du cinéaste. Pour lui, Bouyxou fut scénariste (Les Raisins de la mort), assistant, acteur et se chargea même de la réalisation d’un porno qui avait d’abord été commandé à Rollin (Amours collectives). En retour, Rollin écrivit un bel article sur le roman-feuilleton populaire dans le magazine de Bouyxou Fascination et il fit de l’auteur de La Science-fiction au cinéma… un personnage de roman ! Recueil de quatre nouvelles inégales (la première est très réussie, la dernière plutôt ratée), Jean-Pierre Bouyxou contre la femme au masque rouge est un hommage revendiqué aux feuilletons rocambolesques de la fin du 19ème siècle.  C’est également un catalogue des obsessions de Rollin : les gares de triages désaffectées, les châteaux sadiens, les apparitions de spectres féminins souvent dénudés, les ambiances macabres et une certaine verve anarchisante :
« -Cracher sur le crucifix, est aussi jouissif que lacérer un drapeau tricolore. J’attends le jour où les choses s’inverseront et reprendront leur place. Ce jour-là, tous les taureaux du monde éventreront leurs matadors. Tous les chasseurs se massacreront les uns les autres à coups de chevrotines. Les lions enfin lâchés dévoreront à belles dents toutes les Sainte Blandine. »
On fera à ces nouvelles les mêmes remarques que l’on a pu faire en découvrant les films de Jean Rollin : si le récit ne « coule » pas forcément de manière très harmonieuse, on est toujours frappé, à certains instants, par la beauté de certaines images, de certaines visions fantastiques, fantasmatiques, oniriques ou érotiques… Les récits à proprement parler importent moins puisque l’auteur préfère à la cohérence du récit ou à l’élaboration des personnages un travail de « collage » de visions étonnantes. Essentiellement destiné aux amateurs de l’auteur du Frisson des vampires, ce recueil de nouvelles est une vraie curiosité.



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mardi, août 02, 2016

Lectures de juillet



36- Effusions démentes (1980) de Jérôme Fandor (Editions du Bébé Noir, collection Plaisir, 1980) 


Une petite anecdote à propos de ce quatrième roman de Jean-Pierre Bouyxou pour le Bébé Noir (et le dernier puisque les suivants porteront l’estampille de la Brigandine) : tandis que les précédents bénéficiaient d’un plan ou, au moins, d’une idée générale, Effusions démentes fut le premier que l’auteur écrivit au fil de la plume. N’ayant aucune idée d’histoire à raconter, Bouyxou estima seulement que le roman devait débuter sur des chapeaux de roues. Et c’est ainsi que le roman débute par cette phrase : « L’affaire a commencé sur les chapeaux de roues » !
Après une très belle incursion dans le fantastique (Frankenstein, de fille en aiguilles), Effusions démentes nous plonge au cœur d’un petit village où les habitants, chauffés à bloc par des notables crapuleux, décident de former une sorte de milice pour aller casser du travailleur immigré. Le héros, Marc Lacoste, a obtenu un emploi de directeur intérimaire d’une banque mais il se rallie volontiers à la cause des pauvres bougres exploités par les esclavagistes modernes. Avec beaucoup de verve, Bouyxou joue la carte des antagonismes sociaux et raille avec la superbe d’un Mocky une notabilité française arc-boutée sur ses privilèges mais corrompue jusqu’à la moelle. Moins nihiliste que le futur Ton corps est tatoué où pauvres et bourgeois sont renvoyés dos à dos avec la même fureur nihiliste, l’auteur nous décrit quelques personnages « populaires » (des travailleurs noirs et arabes, une prostituée…) à qui il offre toute sa sympathie. Pour les autres, ce court passage résumera parfaitement la teneur anarchisante du roman :
« Ça ne doit pas se rencontrer tous les jours, un gérant – intérimaire ou non- du Crédit rural et industriel qui rêve de trouer le bide des politicards, patrons, flics, ratichons et autres enfoirés dont la douce France est infestée ! »
Entre parenthèses, ce n’est pas non plus tous les jours que l’on rencontre de telles envolées dans le cadre du roman de gare ! Au-delà de cette dimension libertaire commune à tous les romans de Bouyxou, Effusions démentes séduit aussi par sa manière d’aborder les passages pornographiques prévus par le cahier des charges de la collection. Lorsqu’il met en scène des personnages de notables, l’auteur n’hésite pas à recourir à la violence et à une vision totalement dégradée de la sexualité uniquement perçue comme moyen d’asservir l’individu. En revanche, lorsque Marc couche avec une petite serveuse ou avec une prostituée, Bouyxou joue la carte de la tendresse, de la complicité, des désirs partagés et des plaisirs affinés. A sa manière, il tente de sortir la pornographie de ses ornières phallocrates pour nous offrir des visions heureuses et joueuses de la sexualité…
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37- Voyage au bout du jour (1988) de Béhémoth (Editions Patrick Siry, Maniac, 1988)


Quiconque a lu l’indispensable ouvrage que David Didelot a consacré à la collection « Gore » sait que son directeur de collection, Daniel Riche, a quitté le Fleuve Noir en 1988 et qu’il a fondé, grâce à Patrick Siry, une nouvelle série intitulée Maniac en débauchant d’ailleurs quelques auteurs phare de ladite collection Gore. Sous le pseudonyme de Béhémoth se dissimule Pascal Marignac, aussi connu sous le pseudonyme de Kââ et celui de Corsélien qu’il adopta pour ses quatre romans publiés sous la bannière Gore.
Voyage au bout du jour suit les traces d’un expert-comptable hanté par la mort de sa femme, invité par son patron à prendre des vacances, et qui roule jusqu’à l’île de Ouessant en embarquant avec lui une jeune femme rencontrée pendant son périple. Sur place, il découvre qu’une gigantesque pieuvre est en train de faire de nombreuses victimes dans les environs…
Si le roman semble dans un premier temps emprunter quelques ficelles classiques au genre fantastique (le brouillard épais qui envahit tout, la créature monstrueuse qui sème la terreur…), il se distingue assez vite des schémas des films de Carpenter (style Fog ou The Thing) ou même des romans de Lovecraft et leur manière de suggérer l’indicible. La singularité de Voyage au bout du jour, c’est une atmosphère poisseuse et un désespoir existentiel qui nimbent tout le récit. S’il fallait trouver une comparaison, c’est plutôt – toutes proportions gardées- du côté des romans pessimistes de Jacques Sternberg qu’il faudrait chercher, notamment en raison de la manière qu’a Marignac de décrire les femmes comme des créatures « aquatiques » et languides, échappant ainsi à l’absurdité d’un monde trop rationnel.
Si la pieuvre tient son rôle de créature destinée à provoquer l’horreur lors de passages les plus sanglants, elle est surtout le symbole même du Mal niché au cœur de l’Homme et de son désir d’asservir son semblable. Dommage que le dénouement du roman ne tienne pas entièrement ses promesses et que Marignac ne parvienne pas totalement à donner une dimension sadienne à cette œuvre étrange, oppressante et globalement réussie.
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38- Une année qui commence bien (2013) de Dominique Noguez (Flammarion, 2013)


En 1993, Dominique Noguez rencontre Cyril, un jeune homme fantasque et lunatique, dont il va s’éprendre passionnément. Et c’est le récit de cette histoire amoureuse chaotique et douloureuse dont il sera question dans Une année qui commence bien que l’on serait tenté de classer dans le genre à la mode de « l’autofiction ».
Pourtant, c’est peu dire que le « récit » (et non pas « roman ») de Noguez se distingue des livres d’une Christine Angot, par exemple. D’une part, parce que l’auteur ne succombe pas une seconde à la complaisance geignarde qui fait office de « sincérité » chez bon nombre d’écrivains en mal de confession. Au contraire, on retrouve dans Une année qui commence bien cette manière si agréable qu’a Noguez de saupoudrer ses observations d’une touche d’humour et de conserver toujours une certaine distance mi- amusée, mi- désabusée sur lui-même, sur sa propre naïveté et sur cette histoire d’amour compliquée qu’il analyse sans le moindre cynisme mais avec une lucidité incroyable. C’est cette distance, ce sens de la nuance (le jeune amant est dépeint avec, parfois, une certaine cruauté sans que Noguez s’assigne pourtant le rôle de la victime éplorée) et cette volonté de ne jamais jouer les procureurs qui donne au livre un caractère universel extrêmement touchant.
D’autre part, contrairement à ces écrivains qui estiment qu’étaler leurs turpitudes et leur vie privée suffit à bâtir une œuvre, Noguez n’oublie jamais qu’un récit, aussi autobiographique soit-il, existe d’abord par le style. Et j’espère qu’on voudra bien me pardonner le cliché mais, Une année qui commence bien n’est pas un simple « coming-out » mais avant tout de la (grande) littérature. Constamment, l’auteur s’interroge sur la question autobiographique et nous offre quelques réflexions lumineuses sur la « transparence » à tout crin de notre époque (« Autrement dit, ménageons-nous à toute force le havre d’une vie privée. C’est prudence dans les sociétés coercitives et sagesse dans toutes les autres, notamment dans celles qui, comme la nôtre, se donnent de grands airs de liberté et fonctionnent en réalité à l’émotion collective, c’est-à-dire, le cas échéant, pour peu que l’air du temps change brusquement, au lynchage – ne serait-ce que médiatique. ») 
Noguez, qui rédige par ailleurs son « journal intime », s’interroge constamment sur sa propre écriture et sur ce que pourrait impliquer ses révélations. Le temps d’une dizaine de pages remarquables en tout point, il analyse sa position par rapport à la communauté homosexuelle et explique son désir de ne pas vouloir être réduit à cette seule identité sexuelle, de ne pas se trouver enfermé dans un ghetto. Il y a chez lui un attachement irréfragable à l’idée d’Universalité et à la complexité de l’Individu qu’on ne saurait réduire à quelques étiquettes : « Je ne me sens pas moins, mais pas plus solidaire des homosexuels que de n’importe quel autre groupe victime d’une discrimination. Si je n’agissais pas ainsi, il me semble que c’est la part de l’hétérosexuel en moi qui serait niée – et toutes les innombrables parts de moi qui n’ont rien à voir avec l’homosexualité, ni avec la sexualité tout court. »
Les professionnels de l’indignation vertueuse qui pullulent sur les réseaux sociaux devraient d’ailleurs prendre de la graine du magnifique couplet que Noguez dédie à l’humour et à la distance face à la « propension à trouver paranoïaquement  de l’homophobie partout » !
Parfois cru mais toujours pudique, Noguez parvient à conserver son « jardin secret » et un certain mystère tout en se mettant à nu (à tous les sens du terme). Et c’est ce va-et-vient porté par un style lumineux qui nous touche et nous émeut à la lecture d’Une année qui commence bien

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39- Aphorismes et insultes (1818-1851) d’Arthur Schopenhauer (Arléa, 2012) 


Il n’est évidemment pas question de remettre en question la philosophie de Schopenhauer dans le cadre de ces modestes impressions de lecture. Mais il est vrai que ce recueil d’aphorismes et d’insultes ne va pas très loin philosophiquement parlant. Est-ce à dire, comme le suggère le préfacier Didier Raymond, que Schopenhauer n’a été l’homme que d’un seul livre (Le Monde comme volonté et comme représentation) ? Toujours est-il que cet essai-phare n’est quasiment jamais cité dans le recueil qui puise davantage dans des œuvres où les idées générales et le ressentiment semblent être de rigueur (notamment pour ses « collègues » Hegel et Fichte).
Deux éléments rendent néanmoins très intéressant ce petit recueil de méchanceté. D’une part, le côté purement gratuit de l’insulte qui rend certaines réflexions assez drôles pour qui aime la parole pamphlétaire et la méchanceté littéraire. D’autre part, si Schopenhauer s’avère par certains côtés absolument détestable (on aura ici une preuve de sa légendaire misogynie – pour une fois, le terme n’est pas galvaudé !), il se révèle plutôt progressiste lorsqu’il s’agit de dénoncer l’esclavage, les mauvais traitements contre les animaux ou de brocarder les religions (« Les religions sont comme les vers luisants : pour briller, il leur faut l’obscurité. »)
Finalement, sans être très profond, ce recueil offre une vue assez rapide du pessimisme foncier du philosophe : « Il semble que le bon Dieu ait créé le monde au profit du diable : il aurait mieux fait de s’abstenir » et donne envie de se plonger davantage dans son œuvre. 

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40- Calembours et autres jeux sur les mots d’esprit (1770-1777) du Marquis de Bièvre (Editions Payot et Rivages, Petite bibliothèque Payot, 2006) 

Même s’il est aujourd’hui bien oublié, le Marquis de Bièvre connut à la fin du 18ème siècle une vraie renommée. Prince du calembour, il fut l’une des figures les plus célèbres de la cour et des salons. Comme le souligne Antoine de Baecque dans son excellente et passionnante présentation, les textes farfelus de Bièvre donnent une autre vision de ce 18ème siècle des Lumières, marqué par le culte de la Raison. D’une certaine manière, ces calembours raillent l’esprit scientifique trop sérieux et ces jeux avec les mots relativisent cette volonté de tout rationaliser en faisant sortir de langage de ses gonds. Nul doute que des vers comme :
« Je sus, comme un cochon, résister à leurs armes,
Et je pus, comme un bouc, dissiper vos alarmes » 



mettent à mal toute une tradition de l’épopée tragique. Néanmoins, ce goût pour les blagues à double-sens, le calembour navrant traduit également un certain esprit français très en vogue alors et qui n’a pas totalement perdu de son aura.
Si Victor Hugo écrivait que « le calembour est la fiente de l’esprit qui vole », Bièvre s’inscrit dans une tradition irrévérencieuse qui perdurera jusqu’au génial Boby Lapointe : celle pour qui le langage reste avant tout un immense terrain de jeu, offrant la possibilité de porter un coup fatal à l’esprit de sérieux…  

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