La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

mardi, novembre 25, 2014

Une virée en Enfer

Joyeux Enfer : Photographies pornographiques 1850-1930 (2014) d'Alexandre Dupouy (Éditions La Musardine, 2014)

Je dois commencer par avouer que je renâcle un peu à affirmer que ce beau livre constitue une sorte de cadeau de Noël idéal. En effet, je vous vois mal offrir à votre vieil oncle Gaston, fan de jardinage et d'art roman, ce somptueux recueil de photographies licencieuses d'un autre temps (des origines de la photographie aux « années folles » en passant par « la belle époque ») lors de festivités familiales. En revanche, si vous avez dans votre entourage quelques amateurs éclairés, je vous promets que vous ne les décevrez pas avec ce superbe ouvrage où le plaisir des yeux (les reproductions de ces photos antédiluviennes sont assez époustouflantes) se mêle à celui de l'érudition. Le tout pour une somme relativement abordable (même pas 38 euros) si l'on songe qu'on se situe résolument dans la catégorie du « beau livre » (avec, en prime, un DVD constitué d'une heure de courts-métrages pornographiques clandestins du début du siècle dernier : que demander de plus ?).

Dans un premier temps, Alexandre Dupouy se livre à une passionnante « apologie de la pornographie », revenant de manière très pertinente sur la différenciation oiseuse et convenue des termes « érotisme » et « pornographie » (en montrant très justement que les critères de définition de ce qui est « obscène » ou non varient selon les époques et les mœurs) et s'interroge sur la place de la Femme dans la représentation pornographique. Opposant Lilith (la femme qui sait tenir tête aux hommes et qui affirme la puissance de ses désirs) à Lolita (que représenterait la pornographie actuelle à travers l'image de « cette grande sœur de Lolita, cette jeune fille juste pubère, blonde à la peau cuivrée, cheveux teints, cuisses ouvertes à s'en déchirer l'entrejambe, sexe totalement épilé, seins d'une fermeté de pierre, le corps truqué, déformé par la chirurgie esthétique... ») , Dupouy glorifie une certaine idée de pornographie féminine, sauvage, libertaire (« Il est facilement démontrable que toute pornographie, toute obscénité ou obsession sexuelle demeure bien moins dangereuse que l'apologie de la virilité, qui se révèle et se réalise à travers les conflits, la guerre, les duels […] La pornographie la plus vile n'a jamais tué personne. ») et joyeuse.

Ensuite, l'auteur nous dresse un petit panorama passionnant de l'histoire de cette photographie pornographique vendue sous le manteau en se plongeant dans les catalogues de vente et les registres qui ont pu être conservés (malheureusement, on se doute bien que dans un domaine clandestin comme celui-ci, l'anonymat fut de rigueur et que la production fut soumise au règne de l'éphémère). Avec beaucoup de précision, il nous présente quelques uns des premiers artisans du genre et décrit les conditions de réalisation de ces œuvres (les modèles, qui furent essentiellement des prostituées).

Après les mots, place aux images que Dupouy classe de manière thématique. Ce sont donc plus de 300 photos qui se succèdent et qui, au-delà de leur potentiel érotique, dessinent le portrait d'une époque et de ses mœurs. Ces clichés dégagent une vraie fraîcheur tant les corps photographiés sont à mille lieues des modèles, anorexiques et stéréotypés, d'aujourd'hui. Que les femmes soient montrées seules, présentant les parties les plus secrètes de leurs anatomies (rubriques « L'origine du monde » ou « callipygie ») ou en couples (avec deux grandes parties consacrées à la vie conjugale puis à « Lesbos ») ; c'est leur « naturel » qui frappe l’œil du lecteur.
Les corps ne sont pas encore réduits à de vulgaires marchandises et ces ébats torrides dégagent une sorte d'innocence et de liberté revigorante. Il n'est pas rare de voir des modèles avec le sourire aux lèvres voire réprimant un début de fou-rire : le sexe est joyeux et débridé.
Quant à la mise en scène de certains tableaux, elle témoigne également de l'époque : le goût pour les déguisements, les scènes de bordels voire l'anticléricalisme joyeux qui se dégage des scènes « au monastère » (on retrouve assez souvent ce goût d'aller voir ce qui se passe sous les soutanes dans les films pornos clandestins de cette époque).

Pour terminer, il convient également de souligner la haute tenue « esthétique » de ces photos. Je ne suis sans doute pas un fin connaisseur et je me fais peut-être abuser par la patine que le temps a donnée à ces clichés mais que ce soit dans la composition, la lumière ou le cadrage ; on constate que ces photos sont travaillées et que certaines sont tout simplement magnifiques. 

Les dames patronnesses s’offusqueront sans doute qu'on puisse trouver beau cet étalage de chairs humaines mais c'est pourtant le cas. Les autres se régaleront et offriront une place de choix à cet ouvrage dans le propre « enfer » de leur bibliothèque dont l'honnête homme ne saurait se passer...

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mardi, novembre 11, 2014

Le droit à la caresse

Trois romans érotiques de La Brigandine.

La loque à terre de Georges de Lorzac
Fête de fins damnés de Gilles Soledad
Cime et châtiment de Pierre Charmoz
Éditions de La Musardine. 2014. (Lectures amoureuses)



Au cœur de ce continent largement inconnu que constitue la « littérature de gare », les mythiques éditions de La Brigandine constitue une singulière exception. Non seulement parce que le ton employé dans ces romans libertaro-polissons est totalement inédit dans le genre mais aussi parce que cette collection s'est répandue en toute illégalité pendant plusieurs années. Pour bien comprendre ce statut original, il convient de remonter un peu le temps.

En 1979, la SODIS, filiale de Gallimard, propose à Henry Veyrier de lancer une collection « érotique » sur le marché. L’honorable éditeur se trouvant alors dans une situation financière difficile, il confie à Jean-Claude Hache le soin de mettre sur pied un catalogue qui pourrait lui permettre de financer ses publications plus avouables (notamment ses beaux livres consacrés au cinéma).
Nous sommes en mai et Hache se trouve au pied du mur dans la mesure où les quatre premiers titres de la collection « Plaisir » du Bébé Noir doivent sortir en octobre. Il s’agit de trouver des auteurs capables d’écrire vite et de lui fournir une livraison mensuelle de quatre titres. Il s'entoure très vite de six écrivains qui, sous de multiples pseudonymes, vont devenir des piliers de la maison et fournir les trois quarts de la production d'une collection qui comptera au bout du compte 124 titres.

L’une des caractéristiques de la collection Bébé Noir (puis La Brigandine) sera son excessive liberté de ton. Mise à part la contrainte du format (192 pages au maximum) et une ligne éditoriale imposant un tiers d’érotisme explicite, les auteurs adopteront volontiers un ton iconoclaste et anarchisant qui fera la singularité de ces « romans de gare » agrémentés de pulpeuses playmates en couverture (on reconnaît parfois des stars du X de l'époque comme Brigitte Lahaie ou Marilyn Jess) et aux titres en forme de calembours (Pour une poignée de taulards, Le feu occulte, Le vice dans la vallée...).
Pour la petite histoire, le grand théoricien situationniste Raoul Vaneigem aurait même écrit deux livres pour Jean-Claude Hache (qui avait édité son Histoire désinvolte du surréalisme chez Paul Vermont) : L’île aux délices sous le pseudonyme sadien d’Anne de Launay (pour le Bébé Noir) et La vie secrète d’Eugénie Grandet, pastiche de Balzac écrit sous le pseudonyme de Julienne de Cherisy pour les éditions de la Brigandine. Si Vaneigem conteste être l’auteur de ces romans (sa compagne d’alors les aurait écrits pour éponger des dettes et il se serait contenté d’en réécrire quelques passages), on reconnaît néanmoins sa patte et ses obsessions dans ces deux savoureux romans parodiques.
L'excessive liberté qui règne au sein de la maison n’est pas pour plaire à tout le monde : les publications du Bébé Noir font l’objet d’interdictions régulières et certains écopent même de la fameuse « triple interdiction » (de vente aux mineurs, de publicité et d’exposition à l’affichage) qui oblige l’éditeur au dépôt préalable de toutes ses publications. Plutôt que de se soumettre à cette censure, Veyrier abandonne le Bébé Noir au début de l’année 1980 et lance La Brigandine dont les titres ne seront plus soumis au dépôt légal. En dépit de ses gros tirages (30.000 exemplaires par titre), La Brigandine restera donc pendant près de trois ans une collection sans existence « légale ».


Parmi les trois romans réédités aujourd'hui par les éditions de La Musardine, deux sont signés par des auteurs réguliers de la collection. La loque à terre est signé Georges de Lorzac, à savoir l'un des multiples pseudonymes de l'indispensable Jean-Pierre Bouyxou, agitateur hors-pair, essayiste (il est l'auteur d'un passionnant livre consacré à L'aventure hippie), historien du cinéma, réalisateur de films et rédacteur de la  fabuleuse revue Fascination dont il tint les rênes quasiment tout seul  à la fin des années 70. C'est par son entremise que seront contactés deux autres « piliers » de la maison : le dessinateur et photographe Raphaël G.Marongiu (alias Georges Moreville et Eric Guez) et le regretté Jacques Boivin (alias Benjamin Rup(p)ert), journaliste amoureux du fantastique et de la science-fiction qui collabora notamment à la mythique revue Midi-Minuit Fantastique.
Quant à Gilles Soledad, l'auteur de Fête de fin damnés, il s'agit d'un des multiples pseudonymes de Frank Reichert qui se faisait alors connaître comme scénariste de bandes dessinées (notamment avec Golo : Ballade pour un voyou, le bonheur dans le crime…). Avec ses deux complices René Broca (alias Sébastien Gargallo, Numos, Judith Gray, Philippe Packart…) et Jean-Marie Souillot (alias Frank Dopkine, Philippe Despare, Francis Lotka…), grand amateur de polar qui finira par en publier un dans la prestigieuse collection Série Noire de Gallimard (Les acharnés) ; Reichert fut l'un des auteurs les plus prolifiques de la maison.

Parfois, Jean-Claude Hache accueille des auteurs occasionnels. Citons pour la bonne bouche l'excellent Alain (devenu pour l'occasion Humphrey) Paucard (L'Ulster à l'estomac), le cinéaste expérimental Philipe Bordier (Tel père, tel vice), l'écrivain pour la jeunesse Yak Rivais (signant une Education gentiment sale sous le pseudonyme de Carlotta Simpson), l'expert en elficologie Pierre Dubois (God save the crime, récemment réédité) ou encore Jean Streff, auteur du Masochisme au cinéma qui imagina, sous le pseudonyme de Gilles Derais, une trilogie consacrée à un journaliste facétieux nommé Benoît Lange.
Pierre Laurendeau, alias Pierre Charmoz, fit également partie de ces auteur « occasionnels » (quatre de ses romans, dont Cime et châtiment, furent néanmoins publiés sous la bannière de la maison). Fondateur des éditions Deleatur à Angers, il réédite actuellement certains titres de la Brigandine dans la collection Sous la cape.

La réédition de ces trois romans polissons constituent une excellente occasion de goûter à l'excentricité et au ton séditieux de la mythique collection. Si la plupart des auteurs adoptèrent dans un premier temps le cadre de la série noire pour les titres parus sous la bannière Bébé noir, ils vont vite prendre des libertés par rapport au genre et s'aventurer du côté du fantastique, de la science-fiction voire de la chronique sociale.
Cime et châtiment est sans doute le plus « classique » des trois en terme de récit. Une bande de joyeux drilles enquête sur la mort mystérieuse d'un célèbre alpiniste avant d'être embarquée dans une rocambolesque histoire de trafic d'or. La seule originalité de cette enquête, c'est qu'elle se déroule en milieu montagnard et que Charmoz joue malicieusement avec le double-sens du vocabulaire de l'alpinisme (je vous laisse imaginer ce qu'on peut tirer de termes comme « grimpette », « pitons » ou « mousquetons »...). Mais ce qui séduit avant tout, c'est le ton rigolard et libertaire de l'ensemble. Comme dans quasiment tous les romans de La Brigandine, les flics sont ridiculisés (ici, un duo particulièrement incompétent) et l'auteur n'hésite pas à multiplier les clins d’œil. C'est ainsi que l'on assiste à la rencontre improbable d' « un groupe du Club des Randonneurs catholiques de Mgr Lefebvre » et « du Club des Randonneurs situationnistes. ». Charmoz possède également un sens de la formule (« un sourire à faire frire la pomme de Guillaume Tell sur le crâne d'Haroun Tazieff. ») et du trait piquant qui achèvent de rendre la lecture de ce roman fripon extrêmement agréable.


Les deux autres romans sont beaucoup plus sombres. Dans Fête de fin damnés, Frank Reichert plonge Paris dans l'obscurité la plus totale après une coupure globale d'électricité le soir de Noël. La capitale est livrée à des hordes de casseurs et de voyous qui profitent de la situation pour incendier et piller ce qu'ils trouvent à leur portée. Tandis que deux banlieusards totalement camés cherchent à assouvir leurs instincts les plus bestiaux, une jeune femme mystérieuse tente de retrouver les traces d'un ancien ministre. En inscrivant son récit dans un univers réaliste et sordide, l'auteur dresse un tableau apocalyptique et glaçant d'une France qui parque ses réprouvés dans les banlieues et qui n’offre plus le moindre espoir aux plus déclassés. La violence barbare qui éclabousse chaque page (viols, pillages, émeutes...) retentit comme une sonnette d'alarme face à une société profondément inégalitaire. L'érotisme n'a ici rien de joyeux mais participe à ce sentiment d'un retour à la loi de la jungle et au caractère très précaire d'une civilisation prête à basculer dans la sauvagerie au moindre problème « technique ».

De Jean-Pierre Bouyxou, Jean-Claude Hache disait avec une tendresse amusée qu'il s'était fait le spécialiste du « cul triste ». Il est vrai que si certains de ses romans sont tordants (L'odieux tout-puissant où un jeune homme découvre un jour qu'il est Dieu et en profite pour se livrer à tous les tours pendables imaginables, Les clystères de Paris, génial pastiche des romans-feuilletons de la fin du 19ème siècle...), d'autres se révèlent très sombres. La loque à terre fait partie de cette veine nihiliste et désespérée. Laurent vient de se faire plaquer et rentre à Bordeaux pour une visite à ses parents. Ces derniers habitent le plus haut étage d'une HLM sordide. Bien évidemment, l'ascenseur est en panne et Laurent entame une ascension qui s’avérera interminable. A partir de ce postulat minimaliste, Bouyxou/de Lorzac parvient à créer une atmosphère oppressante où suinte un dégoût généralisé pour l'humanité. Le désespoir qui vrille les tripes du « héros » fait constamment vaciller un récit qu'on pourrait volontiers qualifier de « kafkaïen » (l'ascension de cette cage d'escalier ne mène nulle part, Laurent semble constamment revenir à son point de départ...). L'érotisme n'a ici rien de libérateur et se conjugue souvent avec une violence qui renforce le malaise du lecteur.
L'univers entier devient vecteur d'angoisse et la révolte qui exsude de la plupart des Brigandine se fait ici nihiliste :

« Tant qu'à faire, faudrait se suicider utilement. Faire coup double. Par exemple, aller se faire péter la gueule dans un commissariat et le faire exploser par la même occasion, avec tous ses flics. Oh ! Ça servirait à rien, je sais. Mais autant se faire un dernier plaisir avant de crever. »

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samedi, novembre 01, 2014

Théorie du complot

Je ne saurais vous conseiller de vous procurer le plus rapidement possible L’abîme se repeuple de Jaime Semprun (Encyclopédie des nuisances). Même si ce court essai date de 1997, il n'a pas pris une ride et les flèches décochées contre la société industrielle sont d'une lucidité sans réplique. Sans se contenter de ressasser les théories situationnistes comme un catéchisme, Jaime Semprun parvient à poser un regard implacable sur son époque qui vaut toujours pour la nôtre (l'effarant développement des « nouvelles technologies » donne même un caractère prémonitoire à ce livre).
En guise d'exemple, un extrait où quatre ans avant les attentats du 11 septembre, Semprun explique le goût suspect de l'époque pour la « théorie du complot »...



« La domestication par la peur ne manque pas de réalités effrayantes à mettre en images ; ni d'images effrayantes pour fabriquer la réalité. Ainsi s'installe, jour après jour, d'épidémies mystérieuses en régressions meurtrières, un monde imprévisible où la vérité est sans valeur, inutile à quoi que ce soit. Dégoûtés de toute croyance, et finalement de leur incrédulité même, les hommes harcelés par la peur et qui ne s'éprouvent plus que comme des objets de processus opaques se jettent, pour satisfaire leur besoin de croire à l'existence d'une explication cohérente à ce monde incompréhensible, sur les interprétations les plus bizarres et les plus détraquées : révisionnismes en tout genre, fictions paranoïaques et révélations apocalyptiques. Tels ces feuilletons télévisés d'un nouveau genre, très suivis par les jeunes téléspectateurs, qui décrivent un monde de cauchemar où tout n'est que manipulations, leurres, trames secrètes, où des forces occultes installées au cœur de l’État complotent en permanence pour étouffer les vérités qui pourraient se faire jour ; vérités effectivement sensationnelles, puisqu'elles concernent en général les menées d'extraterrestres. Mais le propos de cette sorte de version médiatique moderne du Protocole des Sages de Sion est moins de désigner un ennemi et des responsables du complot que d'affirmer que celui-ci est partout : il ne s'agit pas, pour l'instant du moins, de mobiliser, pour des pogroms ou des Nuits de Cristal, mais plutôt d'immobiliser dans l'hébétude, la résignation à l'impossibilité de reconnaître, communiquer et établir quelque vérité que ce soit. Les extravagances calculées de ces produits de l'usine à rêves devenue usine à cauchemars n'ont pas pour but de convaincre, pas plus que ne l'ont celle de la propagande générale. Elles ont pour but de parachever la destruction du sens commun, l'isolement de chacun dans un scepticisme terrorisé : Trust no one, ne faites confiance à personne, tel est le message, on ne peut plus explicite. A propos de ce qui n'était alors qu'un simple travers individuel, Vauvenargues faisait cette remarque qui peut s'appliquer à la psychologie de masse de l'ère du soupçon : « l'extrême défiance n'est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des homme deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d'être trompé. »

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jeudi, octobre 30, 2014

Contes de fesses

Les contes de mémé lubrique (2014) d’Étienne Liebig (La Musardine. 2014)


Enfonçons une porte ouverte : les contes de fée de nos enfances sont sans doute le genre littéraire qui se prête le plus facilement à la parodie ou au pastiche. Pierre Dubois a écrit il y a quelques années des Contes de crimes au titre révélateur mais ce n'est qu'un exemple parmi de nombreux. En bande dessinée, Gotlib s'est livré à de jolis détournements dans sa Rubrique-à-brac et, au cinéma, on se souvient des pastiches polissons du style Elle voit des nains partout ou le fameux Blanche-fesse et les sept mains.
Étienne Liebig reprend à son compte cette tradition et nous propose de revisiter treize contes célèbres à la sauce érotique. Il y aura à la fois des contes des Milles et Unes nuits (Aladdin, Ali-Baba et les Quarante Branleuses) mais aussi des versions inédites des contes de Grimm (Hansel et Gretel), d'Andersen (La bergère et le ramoneur) et, surtout, de Perrault (Le petit Poucet, Cendrillon, Barbe-bleue...)

Pour être tout à fait franc, et sans être un spécialiste de l'interprétation psychanalytique ou de l'extrapolation à tout crin, les contes me semblent des écrins évidents pour les parodies érotiques dans la mesure où ils en sont chargés eux-mêmes. Inutile de truffer de sexe un récit comme celui du Petit chaperon rouge pour deviner qu'il contient un érotisme sous-jacent et que son propos est de mettre en garde les jeunes filles contre les désirs masculins les plus bestiaux. Pour Liebig, c'est donc du tout-cuit : il s'agit tout simplement d'exacerber la sexualité sous-entendue et soigneusement allusive dans les contes d'origine.

L'auteur prend un malin plaisir à rester très fidèle à la trame des récits et à les rendre graveleux en dotant les garçons d'attributs virils imposants et en transformant chaque héroïne ou princesse en nymphomane patentée. A part quelques chroniques dans Siné-Hebdo, je n'avais jamais lu de livres de Liebig mais je crois qu'il n'en est pas à son coup d'essai (il a écrit en 2009 une Vie sexuelle de Blanche-Neige) et le lecteur sent qu'il s'amuse comme un petit fou à rendre salace une littérature qu'on imagine avant tout destinée aux enfants.
Le résultat est assez drôle, parfois un peu facile (on décalque une description d'origine « cet homme avait la barbe bleue... » et on se contente d'un petit aménagement «...et la bite dure comme du bois. ») et parfois assez piquant avec des allusions facétieuses (dans Aladdin : « Il ne voulait pas gagner des sommes trop considérables, car le nouveau vizir de gauche avait instauré des impôts confiscatoires pour les riches. »)  

L'esprit potache de ce recueil de contes n'est pas désagréable mais avouons également que les amateurs d'érotisme risquent d'être un peu déçus. Le ton global de l'ouvrage lorgne davantage vers la blague de carabin et Liebig ne cherche absolument pas à instaurer une atmosphère sensuelle ou à titiller les sens du lecteur. Il veut avant tout l'amuser et le divertir en s'inscrivant dans une tradition « gauloise » qui défrisera sans doute les esthètes (de nœud) car elle n'est pas de toute finesse.

Mais pour ceux qui n'ont rien contre la littérature leste et les pastiches osés, ces Contes de mémé lubrique se lisent sans le moindre ennui...

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dimanche, novembre 24, 2013

Poèmes odieux (2013) de Jean Berteault, Chaunes et Sylvoisal (Aux poètes français. 2013)

Je viens de recevoir de la part du charmant Jean Berteault ce recueil de poésies « érotiques » où il partage la vedette avec deux autres poètes.
Ces trois individus  font partie du fameux « Club des ronchons » et entendent bien s'aventurer sur des terres que réprouveront sans doute les thuriféraires du « moralement correct ».

Sylvoisal est un poète catholique qui met en scène dans Le chant du Minotaure l'intense lutte qui le tiraille entre l'appétit pour la chair (féminine) et sa volonté d'élever son âme vers Dieu. Si ce type de questionnement est assez éloigné de moi, reconnaissons que ses vers possèdent une force indéniable.

Chaunes est, de son côté, un poète païen qui imagine une sorte de pièce à deux voix entre une femme séquestrée et son geôlier. La séquestrée est une œuvre assez vertigineuse qui ressuscite la beauté des dieux antiques par opposition aux monothéismes et aux chaînes qu'ils apportèrent pour brimer les désirs humains. Ces poèmes peuvent parfois être violents mais ils témoignent d'une belle connaissance de la profondeur de l'âme humaine et des abîmes de la passion.

Enfin, avec Les secrets de la rose, Jean Berteault nous propose des vers qui ne surprendront pas ceux qui ont lu La belle endormie et Nous n'irons pas à Barbizon. Parfois guillerette, parfois mélancolique, sa poésie est à la fois simple et profonde. Le genre « érotique » lui sied à merveille pour célébrer à la fois les amours d'antan et la douleur du temps qui passe. Plutôt qu'une longue exégèse, concluons par un exemple :

La fille au pair

Je demande une fille au pair
Qui prenne soin de ma personne,
Accourant dès que je la sonne,
A toute heure, été comme hiver,

Qui me mignote, me pouponne,
Le regard franc et les yeux pers,
Pourvue en attributs divers,
Une frimousse un brin friponne,

Fraîche et dispose à volonté,
Qu'elle me donne sans compter,
Incontinent, change mes couches

Puis me conduise à la toilette,
Me récure, frotte et embouche,
Tandis que je lui fait minette.

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samedi, octobre 12, 2013

Manuel d'anti-écologie

49 jours pour devenir un vrai militant anti-écolo (2013) d'Olivier Griette. (Editions Xénia 2013) Sortie le 15 octobre 2013


Avec un titre pareil, on pouvait s'attendre à un revigorant pamphlet contre l'écologisme devenu idéologie et un excellent moyen pour venger tous ceux qu'exaspèrent la conne de la météo qui vous recommande de faire « un geste pour la planète », les bacs multicolores pour trier les déchets et les Cassandre qui prêchent le « catastrophisme » pour mieux obtenir la « soumission durable ».
Or Olivier Griette (auteur d'une Histoire de France politiquement correcte) a beau être un disciple d'Alain Paucard (ronchon en chef à qui le livre est dédié), son livre se révèle être, en fait, une charge assez féroce et souvent drôle...en faveur de l'écologie !

Précisons. Ce « guide » n'est pas un pamphlet mais une sorte de manuel pratique où en 49 fiches, l'auteur propose des actions pour devenir un véritable militant anti-écolo. Vous pourrez donc, au choix, installer un pare-buffle sur votre 4x4, goudronner votre jardin, abandonner votre chien sur l'autoroute et détruire les radars au bord des routes... Même si Griette raille avec pertinence les excès d'un certain écologisme (par exemple, la construction de ces hideuses éoliennes qui ne servent à rien sinon à dépenser inutilement du fric et à défigurer les paysages), ses propositions sont tellement énormes que l'on voit se dessiner derrière le second degré une véritable volonté de militer pour la préservation de la planète.
Le portrait qu'il dresse de son « militant anti-écolo » est, en effet, celui du beauf parfait roulant en 4x4, maltraitant les animaux et ne pensant qu'à sa gueule. C'est donc peu dire que ce second degré exacerbé tend, à l'inverse, à montrer pourquoi l'écologie est une nécessité selon Griette.

La forme employée est celle de fiches bourrées de conseils absurdes, de bibliographies fantaisistes (les auteurs s'appellent Ray Auburn War, Oussama Fehmal, Harris Todt...), de contes chinois fantasques, de questionnaires débiles, etc. D'une certaine manière, on pense aux ouvrages du bien oublié chroniqueur de Canal + Camille Saféris qui publiait dans les années 90 des livres humoristiques (Le manuel des premières fois) où il y avait aussi cette même manière de mettre des étoiles aux conseils proposés (difficultés, risques...)

Cette dérision généralisée est souvent assez drôle et on ne peut qu'approuver Olivier Griette lorsqu'il se moque du culte de la bagnole, de ces ridicules parasols chauffant aux terrasses des cafés ou de cette course folle et stérile à la surconsommation.
La limite du projet, c'est justement de rester dans l’exagération et de railler les comportements « anti-écolo » sans distance. Il aurait été aussi intéressant de remettre aussi en cause l'idéologie écologiste actuelle et ce que cela peut sous-entendre d'hypocrisie. Comme le montrent fort bien René Riesel et Jaime Semprun dans l'indispensable Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable , le constat du désastre planétaire (indéniable) permet aujourd'hui au système de s'auto-réguler en culpabilisant les individus mais en ne remettant pas fondamentalement en question ce qui détruit quotidiennement la planète : le capitalisme.
Si Griette se moque parfois des gros groupes industriels qui s'attribuent eux-mêmes des labels éco-durables, il ne creuse pas suffisamment, à mon avis, dans cette direction. C'est bien joli de mettre des papiers dans un bac jaune et, parallèlement, de consommer de plus en plus de saloperies inutiles (voir toutes les boutiques de téléphones portables qui polluent les centres de toutes les villes de France!).

Cette réserve posée, l'humour acerbe de l'auteur vous permettra de passer un bon moment...

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jeudi, octobre 03, 2013

L'art de rater sa vie



Comment rater complètement sa vie en onze leçons (2002) de Dominique Noguez (Editions Payot et Rivages. Collection : Manuel Payot. 2002) 

L’honnête lecteur égaré dans cette cave où je n’ai plus guère le temps de mettre mon nez pourra s’étonner que je lui propose aujourd’hui de se pencher sur un manuel destiné à rater sa vie. En effet, notre hôte pinailleur aura beau jeu d’affirmer qu’un livre vaut moins que des actes et qu’il suffit d’observer les actions et réformes du gouvernement actuel pour avoir une idée assez précise de cette notion de ratage. Ce n’est pas faux mais, à la décharge de l’excellent Dominique Noguez, je me dois de vous rappeler que ce Comment rater complètement sa vie en onze leçons date d’il y a plus de dix ans et que l’écrivain, aussi perspicace soit-il, ne pouvait pas deviner que les termes « socialiste » et « ratage » deviendraient aussi immanquablement pléonastiques ! (je sais, il y avait pourtant des précédents en 2002).   
Mais ne nous égarons pas. Pour aborder un sujet aussi vaste que le « ratage » et élaborer une « ratologie » la plus précise possible, Noguez procède avec méthode et discernement. Rien de plus difficile que la définition d’une vie « ratée » puisque cette notion dépend de nombreux facteurs (objectifs de départ, rôle du hasard, ratages paradoxaux à l’instar de ces artistes méconnus de leur vivant et croupissant dans la misère qui finissent par connaître une gloire posthume…). En digne successeur des éminents membres du collège de pataphysique, l’auteur élabore ici une série de formules mathématiques pour tenter de cerner au mieux la notion. Il sera question de TRV (taux de ratage d’une vie), de TRB (taux de ratage brut) ou encore de RIA (rapport inconvénients/avantages). Dans ce cas précis, la démonstration est limpide : certains actes peuvent apporter de menus avantages mais il convient de les effectuer si la somme des inconvénients semble supérieure et permettre un bon ratage. Un exemple me vient immédiatement en tête : si vous circulez en trottinette, vous obtiendrez quelques petits avantages immédiats comme celui d’avancer un peu plus rapidement que le piéton de base. Mais ces bénéfices paraitront tellement dérisoires comparés au ridicule dont vous vous affublerez et de la haine que vous attirerez sur vous lorsque vous bousculerez avec votre diabolique engin les gens compressés dans le métro ! La trottinette est donc un objet dont le RIA nous semble largement positif.
Une fois ces équations posées, ces formules énoncées, le professeur Noguez nous propose une quarantaine de principes de base pour bien rater sa vie (« Soyez un jeune emmerdeur puis un vieux con », « Ne tenez pas votre langue »…), quelques trucs à mettre en pratique dans différentes situations (chez le dentiste, pour un dîner – voir plus bas-) et enfin, un panorama du ratage selon votre profession (d’après les résultats, il semble que le taux de ratage soit beaucoup plus fréquent chez les journalistes et les politiques que dans les autres professions).
Il y a du Swift chez Noguez. Son traité évoque les Instructions aux domestiques du grand écrivain : humour noir, impertinence, intelligence et une écriture ciselée. Alors plutôt que de poursuivre ces élucubrations qui ne feront qu’affadir la saveur de Comment raté complètement sa vie en onze leçons, un petit extrait dont je ne me lasse pas :
***
Rater un dîner
(…)
   1)      Chez un particulier
a)      Vous êtes l’invité(e)
Arrivez très en retard, ou, mieux, très en avance, quand vos hôtes sont encore en train de prendre tranquillement leur douche avant de s’habiller ou finissent au galop de mettre la table et de pousser du balai les derniers moutons sous l’armoire de la salle à manger.
Venez les mains vides. Si vous tenez à apporter quelque chose, trois options : le cadeau dérisoire, le cadeau inutile ou le cadeau munificent. Chacun à leur façon, ils mettront vos hôtes mal à l’aise et plomberont ce tout début de soirée. Le premier parce qu’il est mesquin, le deuxième parce qu’il est incompréhensible et le troisième parce qu’il est insultant.
Premier cas : un sachet de bonbons à cinq balles, une (1) fleur – rose inodore ou pétunia- solennellement emballée avec étiquette du fleuriste, une plaquette de chocolat au lait, une bouteille de Coca light éventuellement entourée de papier journal.
Deuxième cas : la condition principale est que le cadeau n’ait aucun rapport, de près ou de loin, avec vos hôtes et qu’il les plonge dans une perplexité infinie. Par exemple une paire de palmes de plongeur sous-marin chaussant du 45 si votre hôtesse est une vieille dame sédentaire de Maubeuge. Ou le dernier livre du tandem Derrida-Roudinesco si vos hôtes sont un couple de coiffeurs de Clermont-Ferrand qui viennent en plus d’ouvrir une discothèque et n’ont vraiment pas le temps de lire. Ou une béquille. Ou une perceuse. Ou des rognures d’ongles ayant appartenu à Gilles Deleuze. (Ces trois derniers articles pour tout public.)
Troisième cas, des vins fins ou des champagnes excessifs en quantité (carrément deux caisses) et en qualité (d’un cru et d’un millésime qui éclipseront forcément les vins de vos hôtes ou des autres invités), ou encore un énorme gâteau à la crème très nourrissant – qui persuaderont vos hôtes que vous avez douté de leur aptitude à préparer un dîner convenable et en quantité suffisante.

b)      Vous êtes l’hôtesse
Goûtez le vin de votre invité et faites la grimace. Si vous avez du métier et comptez vraiment vous faire détester pour le reste de votre vie, ajoutez quelques commentaires du genre : « 1990 ? Ce n’est pas la meilleure année », « un peu vert, il aurait été bien dans cinq ans », ou surtout : « Il n’est pas un peu bouchonné (ou éventé, ou madérisé), ton vin ? »

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