La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

vendredi, juillet 13, 2007

Psychologie de base du fasciste

Un fils de notre temps (1938) de Ödön Von Horváth (Gallimard. L’imaginaire 2006)

Après l’Angleterre, allons faire un tour du côté de l’Allemagne, ou plutôt de la Hongrie même si Horváth, auteur et dramaturge de langue allemande d’origine hongroise, disait qu’il n’avait pas de pays natal. De fait, il vécut à Belgrade, à Budapest et à Munich pour mourir en 1938 à Paris. L’ironie du sort veut que cet éternel déraciné meure également d’un déracinement puisqu’il fut tué… par un arbre arraché par une tempête sur les Champs-Elysées ! (Ca ne s’invente pas !)

J’avoue que je n’avais jusqu’alors jamais entendu parlé de cet auteur mais il semble que son nom ait été adopté, outre-Rhin, par la postérité (des gens du théâtre d’après-guerre comme Fassbinder ou Handke se réclamèrent de lui).

Un fils de notre temps est son dernier roman : récit bref (150 pages) et cinglant qui retrace le parcours psychologique d’un jeune homme qui s’engage dans l’armée nazie.

Narration à la première personne du singulier, phrases courtes, rythme haché, Ödön Von Horváth tente de placer le lecteur dans la tête de son personnage principal. Il entend par là témoigner de l’horreur nazie qu’il voit se profiler.

On a, depuis, souvent expliqué les « causes » de l’expansion de cette idéologie meurtrière : désir de revanche après le traité de Versailles, crise économique sans précédent, chômage et surtout la reviviscence d’une mystique du peuple uni derrière un chef unique, garant de la patrie. Eh bien, tout cela, Horváth le montre très bien en l’incarnant dans un personnage unique, jeune homme sans avenir et désireux de gommer son individualité pour se noyer dans la masse et trouver une identité en reléguant aux oubliettes sa personnalité.

La froide mécanique d’une idéologie qui s’insinue peu à peu dans les corps de toute une génération est parfaitement démontée par l’auteur qui laisse s’exprimer la conscience de son personnage. Le mot « conscience » est d’ailleurs exagéré puisque tout ce qui a d’humain tend à disparaître chez lui : la guerre et les massacres deviennent des choses abstraites, nécessaire dans le vaste projet de conquête qu’a mis en branle la patrie ; l’individu n’existe plus, les scrupules non plus. L’idéologie lui permet de ne plus réfléchir, de se laisser porter par la vague et, ainsi, d’avoir une vie plus facile.

Avant Reich, Horváth montre aussi sur quelles frustrations (notamment sexuelles, il faut voir comment son soldat parle des femmes) s’est également appuyé le nazisme pour proliférer. Sans le moindre didactisme, le roman parvient à être assez édifiant.

Puis les choses vont évoluer et le doute va pénétrer l’esprit de notre soldat. C’est d’abord son capitaine qui se « suicide » lors d’une mission, ne supportant plus la sauvagerie de ces conquêtes et de ces pillages réalisés « pour éviter les troubles révolutionnaires ». Puis c’est la silhouette d’une jeune femme entre aperçue comme la passante de Baudelaire et dont on apprendra par la suite les mésaventures.

Sans trop dévoiler la fin, disons que l’auteur va soudain réaliser un parallèle assez sidérant (pour la modernité de l’idée) entre la réification qu’opère l’idéologie nazie et la guerre et celle opérée par le commerce. Lorsque notre soldat se trouve face à l’ancien employeur qui a malmené la jeune femme, ce dernier lui rétorque : « Nous devons être rentables, poursuit-il, la lutte commerciale est aussi une guerre, mon cher monsieur, et il est bien connu que l’on ne fait pas la guerre en gants blancs, vous devriez pourtant le savoir… »

Le jeune homme se rend compte alors que cet horrible bonhomme emploie les mêmes termes que lui, que le cynisme des dirigeants qui mènent les troupes à la boucherie ou qui régissent la jungle du commerce est le même. Et qu’il s’agit dans les deux cas de nier l’individu, de se retrancher derrière des règles mystiques totalement fallacieuses (« la main invisible » des libéraux : si ce n’est pas du plus crapoteux des mysticismes !) et meurtrières.

Il est question d’un château hanté forain dans le livre. A la fin, les personnages grimaçants et atroces semblent sortir de ce château. Ödön Von Horváth distord le réalisme pour en donner une vision quasi-expressionniste.

Visions de cauchemar d’un monde courant à sa perte…

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2 Comments:

Anonymous Bernard Alapetite said...

Catherine Corsini, en 1996 pour Arte a tourné un beau film, "Une jeunesse sans dieu" adapté d'Odon von Horvath, trouvable je crois en téléchargement sur l'un des sites de la chaine.

8:07 PM  
Anonymous voyance gratuite par email said...

Merci pour tous ces articles je vais me pencher sérieusement dessus!

2:03 PM  

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