La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

samedi, avril 01, 2006

Fait divers

De sang-froid de Truman Capote

Une nuit de l’hiver 1959 dans le Kansas, quatre membres de la famille Clutter sont assassinés sauvagement dans leur maison par deux petits malfrats. Pour quelles raisons ce crime crapuleux a-t-il été commis et a frappé des gens sans histoire et respectés dans leur ville ? Comment des hommes ont-ils poussé la sauvagerie jusqu’au meurtre pour quelques dizaines de dollars ? Qui sont réellement ces deux criminels ? Tels sont les questions auxquelles va tenter de répondre Truman Capote dans ce chef-d’œuvre qui reste encore aujourd’hui un livre étonnant.

Le film Truman Capote de Bennett Miller m’a donné envie de découvrir cette œuvre majeure que je me promettais de lire depuis un certain temps. Tout est désormais connu de la genèse du livre : ce fait divers crapuleux et le projet de l’écrivain d’appliquer aux codes du romanesque les méthodes du journalisme d’investigation (à moins que cela ne soit l’inverse ). D’où cette écriture « froide », objective, qui semble s’en tenir à l’évocation des faits. Des derniers jours des victimes à la préparation du meurtre par Dick et Perry, de l’horrible découverte du carnage à la cavale des deux coupables, de l’enquête d’Alvin Dewey à l’arrestation des criminels, du procès jusqu’à la peine capitale prononcée contre les accusés ; Capote entreprend le récit minutieux du fait divers, n’hésitant pas à recenser le moindre détail, à se livrer à de nombreuses digressions relatives à chaque personnage croisé à un moment donné. Et cette méthode s’avère fascinante tant la construction narrative du livre est habile, entremêlant un nombre important de personnages tout en restant d’une limpidité totale. L’auteur nous prend par la main et nous conduit dans les méandres d’une enquête passionnante de bout en bout. Enquête policière, bien sûr, mais également enquête sur la nature humaine et les abîmes qu’elle peut laisser parfois entrevoir.

Il n’est pas inintéressant de lire le bouquin après avoir vu le film (qui par ailleurs prend une autre dimension et gagne une certaine ampleur lorsqu’on a lu le livre) car ce que tente de comprendre le metteur en scène, c’est la place de l’auteur dans son œuvre.
Je m’explique. En jouant la carte de « l’objectivité » absolue, du livre écrit comme un constat journalistique, Capote fait mine de s’effacer, de supprimer en quelque sorte le point de vue de l’auteur. Or il est évident qu’on ne lirait pas De sang-froid quarante ans après s’il n’était qu’un récit journalistique (qui se soucierait d’un fait divers raconté par Serge July ?). Ce que met en évidence le film, et que l’on ressent dans le livre, c’est la manière dont Capote s’approprie le fait divers et vampirise le Réel pour le retraduire dans une œuvre d’art. D’une certaine manière, Miller dévoile ce que le livre tente de dissimuler (le rapport de séduction entre Perry et Capote qui lui attache plus d’importance qu’à Dick, la nécessité de voir ces hommes condamnés pour que l’écrivain puisse conclure son livre…) et nous prouve, a contrario, que le Réel n’existe pas sans point de vue et que c’est par son style, sa manière de poser son regard sur ce fait divers que Capote a réussi avec De sang-froid une œuvre aussi forte.

En optant pour ce désossement « objectif » d’un fait divers et en ne lésinant sur aucune des questions qu’il pose, Capote rend finalement plus opaque les explications qu’on pourrait en donner (appât du gain, problèmes psychologiques liés à l’enfance…). Il nous confronte à l’indicible, aux gouffres que recèle la nature humaine. Tout semble assez simple (erreur de diagnostic de la part des cambrioleurs qui pensaient trouver un coffre-fort, influence néfaste de leurs milieux sociaux respectifs et des traumatismes de l’enfance…) mais s’avère finalement plus compliqué et rend les explications dérisoires. Seules subsistent des questions : comment peut-on abattre froidement un être humain ? Comment ne pas sentir le poids du remords ni distinguer les notions de Bien et de Mal ? (Mêmes relatives, il me semble que ces notions se différencient lorsque est mis en jeu une vie humaine).
Capote ouvre finalement son œuvre sur un trou noir au cœur de l’Amérique (car le livre est aussi un superbe tableau de cette Amérique au tournant des années 60 où règne le refoulé. Ce n’est pas un hasard si la mort frappe injustement une famille « modèle »). Et derrière un fait divers affreux mais finalement assez banal se dessine finalement l’ombre de la Monstruosité absolue, tapie au cœur de l’homme et, qui sait, peut-être en chacun de nous…

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3 Comments:

Anonymous Casaploum said...

J'ai vu dernièrement le film, que j'ai adoré (passé sur Arte je crois) et je suis passé devant le bouquin à la FNAC... j'ai longuement hésité, mais j'ai souvent du mal à faire la bascule du cinéma à la littérature (alors que l'inverse ne me pose pas de problème bizaremment).

11:34 AM  
Anonymous voyance par mail rapide said...

Je suis tombé sur ton site depuis un retweet, donc j’interagis et je met des commentaires quand cela m'interpelle et que ça en vaut la peine.

1:08 PM  
Anonymous voyance gratuite email said...

Excellent travail. Tant sur le fond que sur la forme. Un grand bravo à toute votre équipe.

1:16 PM  

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