La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

dimanche, février 05, 2006

Nouvelles en trois lignes

En 1906, Félix Fénéon tient la rubrique « faits divers » du Matin. Avec le plus parfait détachement et un style lapidaire, il ne lui faut pas plus que ces fameuses « trois lignes » pour rendre compte des faits les plus tragiques, les plus absurdes se déroulant quotidiennement en marge des grands titres de l’actualité.
Ce regard neutre et imperturbable, cette concision donnent parfois à ces Nouvelles en trois lignes un côté totalement glaçant (« Trois ans, c’est l’âge d’Odette Hautoy, de Roissy . Néanmoins, L.Marc, qui en a trente, n’a pas trouvé qu’elle fût trop jeune. ») mais également cette incroyable ironie, cet humour noir qui n’aurait pas dépareillé dans l’anthologie du même nom de Breton (avec Ambrose Bierce, Fénéon est certainement l’oubli le plus flagrant du pape du surréalisme).
Petit florilège.

« A Clichy, un élégant jeune homme s’est jeté sous un fiacre caoutchouté, puis indemne, sous un camion qui le broya ».

« Radieux : « J’aurais pu avoir plus ! » s’est écrié l’assassin Lebret, condamné, à Rouen, aux travaux forcés à perpétuité ».

« Le Dunkerquois Scheid a tiré trois fois sur sa femme. Comme il la manquait toujours, il visa sa belle-mère : le coup porta. »

« C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé M.André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus. »

« Quittée par Delorce, Cécile Ward refusa de le reprendre sauf mariage. Il la poignarda, cette clause lui ayant paru scandaleuse. »

« Aux environs de Noisy-sous-Ecole, M.Louis Delillieau, 70 ans, tomba mort : une insolation. Vite son chien Fidèle lui mangea la tête. »

« M.Chevreuil, de Cabourg, sauta d’un tramway en marche, se cogna contre un arbre, roula sous son tram et mourut là. »

« Jugeant sa fille (19 ans) trop peu austère, l’horloger stéphanois Jallat l’a tuée. Il est vrai qu’il lui reste onze autres enfants. »

« Un plongeur de Nancy, Vital Frérotte, revenu de Lourdes à jamais guéri de la tuberculose, est mort dimanche par erreur. »

« Prenant au mot son état-civil, Melle Bourreau a voulu exécuter Henri Bomborger. Il survivra aux trois coups de couteau de son amie. »

« Il n’y a même plus de Dieu pour les ivrognes : Kersilie, de Saint-Germain, qui avait pris la fenêtre pour la porte, est mort. »

« Allumé par son fils, 5 ans, un pétard à signaux de train éclata sous les jupes de Mme Roger, à Clichy : le ravage y fut considérable. »

« Comme leur instance de divorce traînassait et que son mari n’avait que 70 ans, Mme Hennebert, de Saint-Martin-Chennetron, le tua. »

« « Si mon candidat échoue, je me tue », avait déclaré M.Bellavoine, de Fresquienne (Seine-Inférieure). Il s’est tué. »

« L’amour. A Mirecourt, Colas, tisseur, loge une balle dans la tête de Melle Fleckenger, puis se traite avec une rigueur pareille. »

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3 Comments:

Anonymous Casaploum said...

Putain, dire que je ne connais pas cet auteur et que j'aime déjà ses nouvelles en trois lignes !!! Merci Pierrot pour la référence.

10:28 PM  
Anonymous Jean-Louis Bailly said...

Tout ce qui peut favoriser la mémoire de Fénéon est bon : merci pour ce florilège, donc ! Pour info : l'adresse d'un blog dans lequel j'ai, durant 5 mois, suivi l'exemple de ces "nouvelles" : http://jlbailly.centerblog.net

En espérant n'avoir pas été trop indigne du maître !
Cordialement
JL Bailly

2:21 PM  
Blogger rosy123 said...

Merci pour tout ce travail que cela représente et pour tout le plaisir que j’y trouve
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1:06 PM  

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