La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

mardi, avril 15, 2008

L'aventure de Champ Libre (suite et fin)

Montagne-Sainte-Geneviève, côté cour : éditions champ libre 2 (1972-1974) de Gérard Guégan (Grasset)




Interrompons un instant le cours de notre « bibliothèque idéale » pour nous intéresser à la suite de l’histoire mouvementée des éditions Champ Libre, sans doute la plus belle aventure éditoriale de l’après-68.

Dans le premier volume de cette chronique (voir ici), Gérard Guégan racontait la création de cette maison d’édition et la manière dont le navire fut lancé et dirigé à deux (Lebovici, le célèbre impresario assassiné mystérieusement en 1984, apportant l’argent tandis que Guégan veillait sur la politique éditoriale).

Ecrit de la même manière vivante et captivante (chapitres courts, digressions bienvenues, mélancolie tempérée par un humour constant…), le livre nous happe pour ne plus nous lâcher.

Champ Libre de 1972 à 1974, c’est d’abord un catalogue impressionnant où la littérature (Boulgakov, James, La rage au cœur de Guégan) côtoie les « classiques de la subversion » (Coeurderoy préfacé par Vaneigem, Darien et son Ennemi du peuple – je me damnerais pour le dénicher ! et Zo d’Axa), où les essais théoriques (le début des œuvres complètes de Bakounine, Hegel) et historiques (un livre de Barrot sur le communisme, la révolution de Landauer) succèdent à des écrits sur l’art (Ribemont-Dessaignes, Pessoa…), le cinéma (le délicieux Votez pour moi de WC Fields) ou des traités stratégiques (Napoléon, Gracian, Clausewitz…). A cela s’ajoute la création (par notre cher Manchette) de la collection « Chute Libre » où se trouvent réunis divers titres de SF américaine ou de polars déjantés.

C’est ensuite le récit d’une équipe soudée autour de Guégan où l’on retrouve le critique littéraire Raphaël Sorin, l’illustrateur Alain Le Saux et le traducteur clochardisé Michel Pétris qui va subir divers tumultes, de l’euphorie d’une indéniable réussite jusqu’à la tempête que marquera la rupture définitive entre les deux Gérard.

Guégan tente de cerner les origines de cette scission qui le poussera à fonder les éditions du Sagittaire par la suite. Il égratigne au passage les situationnistes à qui l’on associe, sans doute à tort, Champ Libre. Debord est présenté ici comme l’âme damnée de l’entreprise, sorte de grand gourou invisible tirant les ficelles dans l’ombre. J’avais été agacé dans le premier volume par certaines attaques qui me semblaient gratuites. Dans ce second tome, on sent Guégan amer mais pas aigri et j’avoue être parvenu à comprendre certains de ses griefs envers l’auteur de la société du spectacle (ce qui n’enlève rien à l’importance qu’ont pour moi les écrits de Debord).

N’allez pas croire que le livre soit uniquement le récit de petites et grandes querelles au sein d’un microcosme minuscule qu’est la cuisine de l’édition. A travers cette épopée, Guégan fait revivre toute une époque et les évolutions sociales qui lui sont associées. L’auteur se remémore la mort de Pompidou, les manifestations de la Gauche Prolétarienne , un concert mouvementé de Léo Ferré, les scandales provoqués par les traductions de Pétris et les discussions théoriques autour de la lutte armée (Champ libre a édité en France les textes de la bande à Baader). Il évoque également les rencontres qu’il a pu faire pour mener, à bien ou pas, divers projets : Warhol, Schuhl, Boudard, Thirion, Dominique de Roux (pour un Cahier de l’Herne consacré à la guérilla qui ne verra pas le jour) ou encore William Burroughs.

Cinéphile émérite, Guégan raconte les séances de projection de La dialectique peut-elle casser des briques ? de Viénet (en présence de Dewaere, qui a doublé l’un des acteurs du film) ou le bide de l’adaptation par Debord de La société du spectacle pour lequel il s’est retrouvé attaché de presse.

Le livre fourmille d’anecdotes savoureuses et c’est l’un des plus captivants que l’on puisse lire en ce moment pour peu que l’on s’intéresse à la vie artistique, intellectuelle et politique de la France des années 70.

Je me suis régalé.

PS : Pour ne pas perdre le rituel désormais immuable des petites questions finales, évoquons les maisons d’édition. Champ libre fait partie des rares éditeurs (avec Pauvert, Losfeld et désormais la collection Imaginaire de Gallimard) dont les livres m’intéressent tous, presque indépendamment de leurs titres. Avez-vous comme ça des éditions et collections de livres sur lesquelles vous vous ruez les yeux fermés ?

Deuxième question : même si les plus vieux titres n’ont pas 40 ans, les livres édités chez Champ libre sont devenus assez rares (et plutôt onéreux sur le marché !) : en avez-vous dans votre bibliothèque ? Lesquels ? (pour ma part, jusqu’à aujourd’hui je n’en possédais que 4 : deux édités après le départ de Guégan : les sublimes Œuvres d’Arthur Cravan et les magnifiques Quatrains d’Omar Khayyâm et deux datant de son « époque » : le désormais impubliable journal d’un éducastreur de Jules Celma et Votez pour moi de WC Fields ! Aujourd’hui, ô joie !, j’ai dégotté Gare à la bête de Farmer et Gérard Lebovici : Tout sur le personnage : nous en reparlerons !)

D’ailleurs, si certains veulent se débarrasser de leurs collections, qu’ils m’envoient un mail…

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6 Comments:

Blogger losfeld said...

La ruine tout ça oui! Mis à part les "Chute libre" que j'ai scannés, 3 seulement dans ma collection... L'instinct de mort de Mesrine (ultra recherché car épuisé depuis des lustres), Bar Nicanor de Clément Pansaers (mais ce n'est déjà plus champ libre mais "éditions gérard lebovici" sous la même maquette) et Sans Zikmu de Renaud, recueil de ses paroles. Rien d'autre je crois. Quant aux éditions à acheter les yeux fermés: Le tout sur le tout, L'arbre vengeur, Speed 17, Jean-Michel Place.. d'autres sûrement... ah vivement que les billets tombent du ciel...

7:27 PM  
Anonymous Vincent said...

Les seuls livres que j'ai jamais acheté sur la seule fois de leur éditeur, ce sont ceux des Nouvelles Editions Oswald (NEO) qui n'existent plus mais ont publié Haggard, Bloch, Conan-Doyle, Merritt, Howard, bref un stock de classiques du fantastique et de la SF.

8:35 AM  
Blogger losfeld said...

Totally approved! Comment ai-je pu oublier Néo... Je rajouterai aussi les défuntes éditions du Scorpion...

6:20 PM  
Anonymous Dr Orlof said...

Vincent : Oui, je possède aussi quelques bouquins des NEO ("Un jour ouvrable" de Sternberg, un Saki et quelques Fajardie). J'aime beaucoup aussi ces éditions et je crois qu'elles ont réédité pas mal de littérature "fin de siècle" (Richepin, Lorrain...)

Losfeld : Ah! Mesrine et Renaud, je suis jaloux! Effectivement, les "Chute libre" restent les livres les plus abordables même si certains restent à des prix raisonnables. J'aime beaucoup les éditions J.M Place mais, là encore, faut que l'intendance suive (la réédition des documents surréalistes est vendue près de 160 euros chez un libraire de ma ville!)
Je ne connais pas trop les autres : je vais de ce pas faire des recherches.
Sinon, je conseillerais également les éditions Allia (un peu chères mais de belles choses, notamment les cochoncetés de Pierre Louÿs, "Potlach" de la bande à Debord, les documents situs...Cette dans cette édition que je possède également un Clément Pansaers) ou L'insomniaque (très peu chère et de très bon titre : je veille jalousement sur mon double volume des "Ecrits" de Alexandre dit Marius Jacob, le splendide voleur anar...

8:05 PM  
Blogger losfeld said...

On est d'accord sur Allia même si leur catalogue me déçoit un peu depuis quelque temps. Je te rassure je n'ai pas une thune pour acheter ces JM Place non plus, mais baver n'est pas encore interdit alors tout va bien...
Je ne connaissais pas l'Insomniaque, une visite sur leur site a fini de me convaincre!
J'ai parlé de l'Esprit Frappeur, éditeur bordelais (David Vincent aux manettes, libraire chez Mollat) dont j'adore le catalogue et les maquettes. Je rajoute son concurrent direct, bordelais lui aussi et qui fait à mon avis des livres encore plus beaux et tout aussi passionnants: http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Finitude-.html

11:43 PM  
Blogger losfeld said...

"l'Esprit frappeur" --> lire "L'arbre vengeur" (surmenage)

11:44 PM  

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