La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

vendredi, juin 15, 2007

Note de lectures

Avant de me remettre à un nouvel abécédaire (eh oui ! c’est décidé. Mais il sera un peu différent du précédent. J’en reparle lors de ma prochaine note) ; je vous propose un bref panorama de mes lectures les plus récentes (vous me pardonnerez d’omettre sciemment les comptes-rendus sur les livres d’art)

Ce n’est pas la première fois que je vous parle de Félicien Champsaur, écrivain « fin de siècle » aujourd’hui totalement oublié. J’ai souvent regretté cet oubli injuste à propos de romans assez passionnants (en particulier le triptyque qui compose l’arriviste). Or les deux livres que je viens de découvrir de cet auteur me laisse entrevoir pourquoi il a pu être oublié. Le bandeau et Poupée japonaise ne présentent, en effet, pas le moindre intérêt et m’ont ennuyé au plus haut point (seule consolation : je possède désormais deux beaux objets de collection, plutôt rares et joliment illustrés).

L’édition du bandeau que l’on m’a offerte date de 1916 mais, comme l’explique Champsaur dans une préface très patriotarde, le livre a été écrit avant le début des hostilités. Il s’agit tout bonnement d’un vaudeville antédiluvien où un jeune peintre frivole s’éprend et devient l’amant de la femme de son tailleur. Personnages caricaturaux (le cocu chauve roulé dans la farine mais toujours de bonne humeur ; la petite parisienne gouailleuse à souhait…), situations éculées (on frôle l’amant dans le placard) et style anodin. La fantaisie ne prend absolument pas et sous ses airs « libertins » (l’auteur montre que le triangle amoureux n’empêche pas le bonheur), Champsaur se montre parfois assez réactionnaire, notamment lorsqu’il évoque l’art contemporain en général et Cézanne en particulier (qu’il semble détester).

Poupée japonaise est beaucoup plus ancien et date de 1900. C’est une œuvre assez symptomatique de ce goût pour l’exotisme qui fit florès à la fin du 19ème. Je m’attendais à un roman raffiné et subtilement érotique, un peu à la manière des romans les plus réussis de Claude Farrère (la bataille). Las ! La déception fut énorme ! Cette histoire d’une jeune japonaise que devient courtisane pour venir en aide à sa famille ruinée est d’une indigence totale. L’auteur plombe littéralement son livre d’interminables et ennuyeuses descriptions et ne parvient jamais à faire naître la moindre émotion. C’est sans doute le plus mauvais livre que j’aie lu de Champsaur.

L’imaginaire, la plus belle collection de chez Gallimard, vient de fêter ses 30 ans. Sans vouloir à tout prix acquérir les éditions « collector » qui viennent de sortir, j’ai farfouillé dans les rayons des librairies pour m’en prendre quelques uns.

Je n’avais jusqu’à présent lu aucun livre de Jacques Audiberti. Le maître de Milan est une histoire d’amour assez traditionnelle entre une jeune fille muette et Génio, le gouverneur de la province. Dans un style aussi classique qu’élégant, l’auteur nous décrit d’abord la naissance de cet amour avec un mélange de dérision et de mélancolie. J’aime assez la manière qu’a Audiberti de dégager des sensations fugaces et de montrer le caractère dérisoire de toutes les « grandes » actions humaines (conquêtes du pouvoir, les guerres, stratégies politiques…) qui finissent par s’effacer lorsque la femme pointe le bout de son nez. Toute la prestance de Génio, ses certitudes et l’aisance qu’il a dans sa profession s’effondrent lorsqu’il s’éprend de Franca et se montre incapable de prendre la moindre distance avec sa passion. C’est plutôt bien vu mais, malheureusement, Audiberti semble incapable de résoudre son début d’intrigue. Du coup, il a recours à un procédé de mise en abîme que je ne trouve pas très convaincant. Génio se met à écrire un livre qui met en scène des personnages ayant le même genre de relations (car j’ai oublié de préciser que Franca a une tante autoritaire et jalouse qui veille sur elle). Le récit se dédouble et devient le récit de la fiction troussée par Génio. A ce moment, l’ensemble m’a paru un peu plus anecdotique et ne m’a qu’à moitié convaincu.

Georges Perec est surtout connu pour sa participation primordiale à l’OULIPO et pour ses jeux littéraires (écrire tout un roman sans la lettre e, Cf. La disparition). W ou le souvenir d’enfance est d’une autre nature et enchâsse deux récits totalement distincts. Le premier est une fiction où un homme part à la recherche d’un adolescent à qui il a subtilisé l’identité et se retrouve dans un lieu imaginaire, à savoir une cité entièrement régie par les lois du sport et de la compétition. Le second est un récit autobiographique où Perec se penche sur son enfance (il a été très tôt orphelin) et égrène, au gré de ses souvenirs parcellaires, des anecdotes graves ou futiles, souvent anodines mais qui finissent par dessiner son autoportrait.

D’abord un peu artificiel, ce dispositif (fiction/autobiographie) s’enrichit à mesure que le livre avance et finit par distiller une très belle émotion. Car à travers ces deux formes, Perec tente de définir le contour de quelque chose de flou et qui n’est rien d’autre que sa propre identité.

A travers ce voyage à W, pays qu’il inventa enfant et qu’il tente ici de retrouver par le travail de l’écriture, il s’agit de renouer avec son fantasme enfantin de ce monde de sportifs et d’y voir plus clair dans son esprit d’autrefois. Il s’agit là d’un travail sur la mémoire mais également de renouer avec le fil d’une histoire douloureuse. Car l’enfance de Perec, c’est la guerre, les persécutions contre les juifs et les camps. A travers ce monde « olympique » se devine la terreur envers ce monde absurde du chacun pour soi et de la lutte permanente pour sa propre survie. La grande réussite du livre est de ne pas jouer la carte de la métaphore trop voyante mais de laisser affleurer, par petites touches, un certains nombres d’images que le lecteur peut se réapproprier. C’est également une belle réflexion sur la mémoire et sur la manière dont l’écriture peut tenter de la fixer. Car pour chacun de ces souvenirs, c’est l’incertitude qui domine : l’auteur prend à son compte des anecdotes qui sont arrivées à d’autres que lui, réinvente ou embellit le passé…Qui est vraiment l’enfant qu’il fut ? Reste-on toujours, au fond, la même personne ? A travers d’infimes détails, l’auteur tente de se rapprocher de la personne qui nous est finalement la plus étrangère : celle que nous fûmes pendant l’enfance…

C’est un coopérant qui m’a, pour la première fois, parlé d’Emmanuel Bove, auteur injustement oublié de la première moitié du 20ème siècle. Je retrouvai par la suite ce nom sous la plume élogieuse de JP.Bouyxou dans Fascination. Enfin, Jean-Pierre Darroussin, lorsqu’il adapta Le pressentiment, permit de rééditer l’auteur et de le sortir, un tout petit peu, de son purgatoire. Ce n’est que justice au vu de ce très beau livre que reste Le piège. Publié en 1945, peu de temps avant la mort de Bove ; le roman narre les mésaventures de Bridet, un homme qui sous l’Occupation, tente de gagner l’étranger pour, ensuite, rejoindre De Gaulle en Angleterre. En frappant aux portes de l’administration de Vichy, notre homme met en branle un immense mécanisme qui finira par le prendre comme dans une souricière. L’ambiance de ce Piège très bien écrit (le style à la fois délicat et précis de Bove fait merveille) m’a rappelé celle des grands romans de Kafka. Bove rend à merveille l’absurdité de la situation d’un individu écrasé par la machinerie d’une administration inhumaine. Je pense que l’ambiance sous l’occupation devait être celle que l’on ressent à la lecture de ce livre : un mélange d’angoisse et d’impuissance pour tous ceux ne voulant pas se plier à la veulerie générale. Bove capte à merveille cette tension qui ne cesse de monter et, en grand pointilliste, décrit d’un simple trait les différents types humains croisés dans cette situation tragique (les profiteurs, les lâches, les zélés, les froussards…). Le résultat est très prenant et mérite vraiment le détour…

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1 Comments:

Anonymous Joël said...

Merci de me donner envie de lire W sur lequel j'ai fait l'impasse sans trop vraiement savoir pourquoi.
J'aime bien ce blog. Un peu trop dense peut être mais sans aucun doute roboratif.

5:36 PM  

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