La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

mardi, novembre 14, 2006

Mettons un terme aux maîtres

Pierre Desproges. Réquisitoires du tribunal des flagrants délires. (Points Seuil-2006)

Ca sent les fêtes de fin d’année ! Voilà que même les éditions de poche sortent de jolis ouvrages en tirage limité. Si vous n’avez aucune idée pour un petit cadeau, ruez-vous sur cette édition intégrale des textes que Desproges prononça à la radio aux débuts des années 80 dans la fameuse émission de Claude Villers : c’est un pur régal.
Que dire qui n’ait pas encore été dit de Pierre Desproges si ce n’est que c’est le plus grand et qu’il nous manque cruellement à une époque où le rire a perdu toute sa dimension subversive et se trouve aux mains d’abjects nains rampants qui ne pensent qu’à lustrer les semelles des puissants afin de ne surtout pas perdre leur place dans les ridicules émissions télévisées où ils assurent leur service après-vente ? Qu’aurait pensé cet homme libre de tous ces laquais sans style et sans hargne, distillant leur «humour » mou et consensuel en prenant le plus de précautions possibles pour ne pas heurter les majorités silencieuses (quand ils ne se vautrent pas dans le plus puant des poujadismes comme l’immonde Bigard) ?

C’est durant ces réquisitoires qu’eut lieu la fameuse confrontation de Desproges avec Le Pen où l’humoriste offrit à la postérité une des seules définitions qui valent du rire en posant ses deux célèbres questions : peut-on rire de tout ? Et peut-on rire avec tout le monde ? Ses mots sont très célèbres mais je ne peux pas résister au plaisir de vous redonner sa réponse : «S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. Au reste, est-ce qu’elle se gêne, elle, la mort, pour rire de nous ? »
Desproges aura passé sa vie à utiliser l’humour comme une arme contre la bêtise ou comme un moyen de mettre en valeur l’absurdité de la condition humaine. Lorsqu’il s’imagine dans la peau de Dieu, c’est pour annoncer son intention d’abolir tout simplement la mort. Mais pas pour tout le monde : « En effet, il me plait à penser qu’il me serait infiniment agréable de conserver le statut de mortel aux bigots de toutes les chapelles, aux militaires de carrières, aux militants hitléro-marxistes, aux lâcheurs de chiens du mois d’août, aux porteurs de gourmettes (ça, je supporte pas) et aux descendants de Tino Rossi dont rien ne permet de penser qu’ils hériteront de leur géniteur le moindre talent roucoulophonique mais enfin, on sait jamais. » On aura compris qu’elles furent les principales cibles de Desproges : l’armée, les dogmatiques de toutes chapelles, la gauche (les attaques contre les socialos venant d’accéder au pouvoir sont tellement visionnaires qu’on s’en pourlèche les babines), la droite, les coiffeurs, les racistes, les chanteurs, les sportifs, les handicapés patronymiques (le réquisitoire contre Jean-Jacques Debout est à pisser de rire), les hypocrites de toute espèce, les scouts, les étudiants, les snobinards et autres salonnards détenant les clés de la création artistique (« Ah, certes, Roger Coggio, vous êtes dur à jeter, mais comme rasoir vous êtes très efficace ! »)…
A côté de cela, Desproges n’hésite pas à rire de sujets graves pour souligner l’absurdité du monde et du sort qui est fait aux pauvres, aux vieux (« Tout d’abord, pour vieillir discrètement sans gêner les jeunes, persuadez-vous une bonne fois pour toutes que les vieux, sans être à proprement parler des sous-hommes, constituent humainement et économiquement la frange la moins intéressante d’une population »), aux étrangers ; ou encore pour interroger les horreurs du passé. Quand il évoque la seconde guerre mondiale, notre bonhomme se surpasse dans l’humour noir et grinçant. Qui oserait aujourd’hui aller aussi loin dans la dérision : « « C’est à ses vêtements élimés qu’on reconnaît le communiste », disait le regretté Heinrich Himmler, qui était toujours très propre sur lui. Himmler, je le précise à l’intention des jeunes et des imbéciles, n’était pas un gardien de but munichois, mais un haut fonctionnaire allemand que le chef de l’Etat de ce pays avait plus spécialement chargé de résoudre le problème de la surpopulation des commerçants en milieu urbain, par la création de voyages organisés gratuits. C’était un homme affable, capable d’une grande concentration, mais volontiers rieur et primesautier. Il avait de longues mains très blanches, il adorait les fleurs et les chiens de bergers, si possible allemands, avec pedigree.
Pendant la guerre, cet homme délicat préférait passer ses week-ends à Amsterdam plutôt qu’à Auschwitz, où les apatrides pissaient sur les tulipes. « Et puis d’ailleurs, disait-il en riant, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin. » »
On se doute que de tels propos tenus par un lobotomisé du front national ne nous auraient pas décroché un franc sourire ! D’où la seconde idée qu’on « ne peut pas rire avec tout le monde ». Dans ses réquisitoires, Desproges se montre alors parfois plus agressif lorsqu’il s’agit de dégueuler son aversion pour la « presse people » ou contre les tenants du « bon goût culturel ». Plus étonnant, on le verra assez sévère pour quelqu’un comme Siné dont on aurait pu penser qu’il serait assez proche. Sauf qu’il reproche au dessinateur son absence de doute (mêmes cibles depuis 30 ans) et c’est peut-être à ce moment que se livre le plus cet individualiste humaniste (à la Brassens) angoissé. Ce qu’il fuit comme la peste, c’est les groupes, les chapelles et les dogmes.

C’est cette liberté de pensée qui nous manque si cruellement. Et ce style. Car ce qui apparaît en relisant ces textes où se mêlent les calembours et jeux de mots les plus foireux (donc, les meilleurs) et des réflexions d’une rare profondeur (toujours sous couvert du rire le plus franc) ; c’est que Desproges était un vrai styliste, amoureux éperdu de la langue et de ses subtilités (voir les beaux hommages qu’il rend à Vialatte)
J’aimais bien Coluche mais soyons honnête : ses sketches sont aujourd’hui un peu datés et reposent trop sur des événements ponctuels. Desproges, non. S’il requiert contre des individus déjà oubliés 25 ans après, son humour n’a pas pris une ride et nous enchante.
C’est tout bonnement indispensable et génial !

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5 Comments:

Anonymous Glurb said...

WOooooooooooooooouuuuuuuuuuuuuuuhouuuuuuuuuuuuuuuu Desproges siempre entre nos ostros! Ya pas à dire, un vrai génie (et je ne dis pas ça parce que je suis un fan, non non)


Au fait en passant si ça te dit de les avoir en audio ça peut s'arranger, j'ai tous les "Tribunal des flagrants délires" (enfin tous ceux parus en disque) pis les "Chroniques de la haine ordinaire" aussi. Pis ses spectacles tiens.


Une minute de silence pour le talent à l'état pur.

9:08 PM  
Anonymous Dr Orlof said...

Merci pour ta proposition, cher Glurb, mais j'ai déjà les spectacles en vidéo et je possède aussi pas mal d'enregistrements des réquisitoires et des chroniques de la haine ordinaire!

11:18 AM  
Anonymous Vincent said...

je vois que l'on a de saines lectures, je viens juste d'acheter cette jolie édition. Ils ont fait les choses bien. je me suis précipité sur le réquisitoire de JMLP mais j'ai également apprécié celui sur Siné qu'il ne ménage guère.
Tu sais sans doute qu'on a ressortit un DVD du Petit Rapporteur où le Maître a fait ses premières armes. Il était déjà lui-même et on trouve sur Youtube le combat entre lui et Prévost à coup de boudin blanc.

11:56 AM  
Anonymous minib said...

Bonjour à tous,

Si vous passez par Avignon, n'hésitez-pas.

Emmanuel Pallas dans "PEUT-ON RIRE DE TOUT?"

Le politiquement correct s'est emparé des médias. On ne peut plus rien dire sous peine d'être taxé de raciste, misogyne, anti-vieux, anti-jeunes, anti tout. Emmanuel Pallas met les pieds dans le plat et ça déménage. Une vision acide de notre époque troublée. On rit beaucoup et surtout, quand on sort, on en parle. Peut-on rire de tout? Peut-être un début de réponse.

Théâtre du ROI RENÉ
6, rue Grivolas
Avignon

du 10 juillet au 3 Août 2008

19H45

http://www.emmanuel-pallas.net

12:30 PM  
Anonymous voyance en ligne gratuite said...

Article de très bonne qualité, tout comme le blog.

9:46 AM  

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