La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

dimanche, septembre 16, 2007

Les paradis artificiels

Les confessions d’un mangeur d’opium anglais (1822) de Thomas de Quincey (Gallimard. L’imaginaire. 2003)

Nous voilà donc reparti dans notre abécédaire et c’est avec un grand plaisir que j’ai découvert dans les rayons d’une librairie locale, à la lettre Q, ce livre de Thomas de Quincey car cela fait un certain temps que je voulais découvrir cet auteur.

A vrai dire, j’en avais envie depuis ma lecture de l’indispensable Anthologie de l’humour noir d’André Breton où l’auteur britannique figure pour son essai De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts.

Les confessions d’un mangeur d’opium reste son œuvre la plus célèbre, celle qui fit connaître de Quincey en France, via les écrivains romantiques, et qui enthousiasma des gens comme Nerval ou Baudelaire (qui traduisit une bonne partie de ces Confessions dans ses Paradis artificiels).

Ce livre autobiographique est moins un récit linéaire de la vie de l’auteur qu’un ensemble hétéroclite qui ne semble jamais cesser d’évoluer, de proliférer. Au départ, l’écrivain commence la rédaction de ses mémoires pour pallier à ses difficultés financières. De Quincey raconte le cheminement douloureux de sa vie d’adolescent qui l’amena à devenir opiomane. A 17 ans, il s’enfuit de la grammar school de Manchester où son intelligence et son érudition étouffent. Le voilà sur les chemins du pays de Galles avec pour tout bagage un modeste baluchon et deux livres dans les poches (un Wordsworth et des pièces d’Euripide). Puis c’est l’arrivée à Londres et la plus cruelle misère qui s’abat sur ses épaules et le fait s’évanouir en pleine rue. Il est alors sauvé par une très jeune fille des rues qui devient sa compagne d’infortune. De Quincey compose quelques pages magnifiques sur Ann, cet ange perdu au milieu des bas-fonds mais qui conserve toujours sa part d’innocence malgré son état. Il nous remue également les tripes lorsqu’il évoque ses infinis regrets de ne l’avoir jamais revu alors qu’il comptait bien l’aider lorsque ses moyens le lui permettraient. Il souffle alors ce vent de mélancolie qui touche tant lorsqu’il nous rappelle tous ces coups du destin qui nous éloignent des êtres aimés sans qu’on l’ait vraiment souhaité.

Les grandes lignes de sa vie jetée sur papier, l’auteur analyse ensuite comment ses souffrances physiques (il est sujet à des maux gastriques) l’ont amené à user puis à abuser de l’opium. Puis il poursuit son exposé en présentant les jouissances exquises que lui a procuré ce poison avant de s’attarder sur les souffrances dont il fut également la cause.

Je disais que Les confessions d’un mangeur d’opium était un ensemble hétéroclite. En effet, De Quincey en propose une suite en 1845 (intitulée Suspiria de profundis) et il les remaniera en 1856. A cela s’ajoute la malle-poste anglaise, texte relativement indépendant mais qui devait s’inscrire dans le vaste ensemble autobiographique composé par l’écrivain.

Dans Suspiria de profundis, l’auteur revient sur son enfance, évoque la mort d’une de ses sœurs et se livre surtout aux descriptions de ses rêves opiacés. C’est d’ailleurs ce même genre de visions que l’on retrouve dans la malle-poste anglaise.

La langue est superbe et l’on comprend très bien ce qui a pu frapper Baudelaire et Nerval dans ces textes (l’idéalisme, cette manière de distordre l’espace et le temps pour arriver dans quelque chose d’immémorial, hors de la réalité…). Cependant, je dois avouer avoir parfois décroché.

Une fois qu’il en a fini avec les faits (le récit de sa vie dans la première partie des Confessions), De Quincey se livre davantage, selon moi, à de la poésie en prose à laquelle je reste parfois un peu hermétique. Certaines évocations sont absolument bouleversantes et j’aime cette manière qu’à cet érudit venu d’un milieu relativement aisé (« Nous jouissions de ce bienfait, n’étant placés ni trop haut, ni trop bas. Nous étions assez haut pour voir des modèles de bonnes manières, de respect de soi-même et de dignité simple ; assez obscurs pour êtres abandonnés à la plus douce des solitudes. ») d’envisager la nature humaine dans son ensemble et de saisir l’innocence même au cœur de la misère la plus sordide (qu’il a connue). Son regard sur l’enfance est également assez extraordinaire.

Par contre, je suis un peu moins client de ces visions où s’accumulent les références à l’Antiquité et à une mythologie avec laquelle je suis peu à l’aise. Mais peut-être ne faut-il pas lire ce livre d’un bloc et picorer, de temps en temps, dans ces visions. On frôle parfois l’overdose (je sais, c’est facile) à tout dévorer d’un coup et peut-être aurait-il fallu se ménager des moments plus propices à la lecture (le train qui me mène au travail est souvent très matinal et bruyant ; les bords de lac sont agréables mais les filles qui exhibent fièrement leurs cuisses dorées en cet fin d’été ont tendance à me distraire…).

Voilà donc un livre classique tout à fait recommandable et si je n’y ai pas totalement adhéré ; je pense que je prendrai du plaisir à me replonger dedans de temps en temps…

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