La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

lundi, avril 30, 2007

R comme Roussel

Impressions d’Afrique (1909) de Raymond Roussel (GF Flammarion. 2005)

J’ai eu, il y a peu, l’occasion de lire Locus Solus qui m’a permis de découvrir l’œuvre de celui que Breton considérait comme « le plus grand magnétiseur des temps modernes ». Même s’il possède désormais un bon nombre de thuriféraires, Raymond Roussel demeure un écrivain peu connu et, je suppose, peu lu. C’est pourtant un écrivain immense dont chaque ligne propulse le lecteur au cœur d’un univers absolument magique et fabuleux.

A vrai dire, je ne suis pas mécontent d’avoir commencé par Locus Solus car les procédés d’écriture de Roussel s’y dévoilent instantanément. Le principe est simple : dans un premier temps, la découverte d’une invention ou de scènes fantasmagoriques sont décrites par l’écrivain avec force détails ; puis vient une explication « logique » de ces tableaux, avec une manière inimitable d’enchâsser des récits légendaires, des données « scientifiques » fantaisistes et un sens de l’imaginaire peu commun.

Alors que dans Locus Solus, chaque chapitre contient une longue description des inventions de l’hôte de la villa et une explication dans la foulée, il faut accepter dans Impressions d’Afrique d’être malmené pendant neuf chapitres. Car dans un premier temps, le lecteur assiste à une foultitude de tableaux sans réellement comprendre de quoi il s’agit.

Ces tableaux ont pour cadre une Afrique imaginaire (Raymond Roussel était un grand voyageur mais cela ne l’empêchait pas de rester cloîtrer dans sa cabine de bateau au cours de ses excursions !) où se déroule le couronnement d’un roi nègre, Talou VII. Un groupe d’individus (nous apprendrons à partir du dixième chapitre qu’il s’agit des rescapés d’un naufrage) assiste à d’impressionnantes festivités sans que nous sachions interpréter le pourquoi de ces réjouissances.

L’immense place des Trophées devient, par métonymie, une scène de théâtre où vont se succéder plusieurs tableaux : chants, exécutions de prisonniers (l’un se voit décapiter sur un billot spécial qui absorbe immédiatement le sang) puis une série d’exhibitions diverses mettant en scène un hypnotiseur, un chimiste, un sculpteur, des chanteurs et chanteuses, des musiciens, un historien…

Roussel se contente dans un premier temps de décrire avec une incroyable minutie tous ces tableaux étranges. Pour quelqu’un comme moi qui ai beaucoup de mal à visualiser les descriptions (c’est quelque chose que je n’aime pas en littérature !) ; le roman est parfois assez « rude » et l’on peut parfois un peu décrocher lors de ces neuf premiers chapitres. Heureusement, le côté ultra descriptif de l’œuvre est compensé par un sens de l’imagination foisonnant et, pour tout dire, assez inouï. Outre un musicien jouant avec son propre tibia ou un autre avec un ver apprivoisé, un sculpteur capable, grâce à d’étranges pastilles, de créer des bas-reliefs à la surface de l’eau ou de créer de minuscules tableaux à l’intérieur de grappes de raisins, un spécialiste du tir capable d’enlever la coquille d’un œuf en préservant intact sa partie centrale (le jaune) ; nous aurons droit à d’étranges séances d’hypnose, à un jeune homme capable de projeter avec une plante un conte des milles et une nuit et de réaliser de stupéfiants tours avec des animaux inconnus et à toute une série d’inventions abracadabrantes, de ces « machines célibataires » (à tisser, à peindre…) qui inspirèrent directement Marcel Duchamp.

Quand arrive le chapitre X, Roussel reprend tout son récit « à rebours » (c’est le premier, bien avant les inventions de l’OULIPO, à avoir inventé le livre qu’on peut commencer par le milieu) et nous livre les « explications » de tout ce cérémonial auquel nous venons d’assister.

Le livre devient alors totalement fascinant, donnant envie de se replonger dans les premières pages. Annie Le Brun a donné à son essai sur l’écrivain un titre, « 20000 lieues sous les mots », qui me semble particulièrement bien trouvé. Car ce que nous propose Roussel, c’est une exploration en profondeur de chacun des tableaux qu’il nous a d’abord montré en « surface ».

Nous plongeons alors littéralement dans un univers où chaque description renvoie à un certain nombre de légendes, de récits fabuleux, de références imaginaires et humoristiques à la culture officielle (voir ici la « vraie » version de Roméo et Juliette ou les allusions parodiques à Faust)… Le roman devient tentaculaire et foisonnant tout en se bouclant sur son implacable « logique ». Car la plupart de ces délires contrôlés, de ces inventions folles viennent en fait d’un jeu sur le double sens des mots (une des inventions fonctionnent, par exemple, sur un rail en mou de veau et Roussel explique dans Comment j’ai écrit certains de mes livres : « l’idée du rail en mou de veau […] découle du procédé : 1-mou (individu veule) à raille (ici je pensais à un collégien paresseux que ses camarades raillent pour son incapacité) ; 2-mou (substance culinaire) à rail (rail de chemin de fer) »)

Rien de mécanique pourtant dans ce livre qui ouvre derrière chacune de ses phrases une succession de mondes merveilleux et imaginaires.

Je pense qu’il y aurait beaucoup de choses à dire sur cet univers où l’on peut déceler également une certaine angoisse (cette obsession du naufrage que l’on retrouvera exprimée de manière un brin différente dans Locus Solus) et une véritable dimension ironique (les petits blancs qui n’ont rien de mieux à faire que de recréer une Bourse miniature au cœur de ce pays africain)

Pour l’heure, je ne veux retenir que le « magnétisme » de ce livre qui a su, de manière totalement naturelle, conserver en son cœur l’imaginaire foisonnant de l’enfance…

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