La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

mardi, avril 24, 2007

M comme Muray

On ferme de Philippe Muray (Les belles-lettres. 2006)

Sur une route du midi de la France, alors que le feu fait rage et décime la forêt, un couple tente de trouver un chemin qui lui permettra de retrouver la villa où il loge. Jean-Sébastien s’occupe de travaux d’édition et rédige, en parallèle, un copieux roman. A ses côtés, Angélique et ses deux fillettes (qu’elle a eues d’un précédent mariage) partage son existence.
Les premières pages sont apocalyptiques et Muray convoque la mémoire de Céline : sauf que les bombardiers allemands du début de Guignol’s band ont laissé place aux vrombissements des canadairs et des canons à eau. Partout du feu, des flammes et de la fumée. La métaphore est là : c’est notre époque qui s’embrase et se dirige à tâtons vers l’inconnu.
Lorsque le couple se rend compte qu’il est désormais impossible d’avancer, il choisit la prudente solution du demi-tour. L’idée alors de faire de Muray un horrible réactionnaire partisan du retour en arrière pourrait alors venir à l’esprit mais ça serait également faire fausse route. Il n’y a pas dans On ferme un regard nostalgique sur le « bon vieux temps » et l’auteur ne se contente pas de regarder dans le rétro (au deux sens du mot) : il propose plutôt d’emprunter des chemins de traverse, de faire un bond de côté et de sauter en marche de cet infernal train de la modernité.

Jean-Sébastien pense donc à son manuscrit pendant le trajet. Du coup, se dessinent des personnages dont Muray va peaufiner, petit à petit, les contours. Son roman va tourner autour de Michel Parneix (alter ego de l’écrivain) et de ses relations avec deux femmes de l’époque : Naïma et la sulfureuse Bérénice. Pour caractériser Michel et Bérénice, nous nous contenterons de paraphraser Muray qui dit de lui qu’il recherche des « aventures sans lendemain » tandis qu’elle cherche des « lendemains sans aventure ». A travers ces personnages, l’écrivain va alors se livrer à une féroce et corrosive satire de notre monde moderne.
« La planète se purge de son Histoire comme une église qu’on reconsacre après des années de profanation ! Plus de négation, plus de pessimisme, infantilisation pour tous, euphémisation obligatoire, terminologie trafiquée. Et défense de ne pas militer ! A l’asile tous les sceptiques, les hésitants, les esprits forts ! Aux ténèbres extérieures les irréductibles récalcitrants ! La chasse commence ! C’est parti ! Pour un Disneyworld sans caries ! »
Tout est dit et Muray va alors se contenter d’explorer tous les avatars de cette modernité qui nous ensevelit : les Arts (disparus au profit des « petites insolences bien coulées dans le moule unanimement approuvé »), la Culture (cette manière qu’ont les artistes d’aujourd’hui de se vouloir « dérangeants », « subversifs » et « pas corrects politiquement » mais d’obtenir néanmoins l’adoubement des institutions), la Parité, les revendications communautaristes, les geignardes revendications pour obtenir plus de Droits (succulente manifestation pour le « Droit aux droits » !), de Normes, de Bonheur sous cellophane et encadré par les flics… Il fustige les trois dogmes sur lesquels chancellent nos sociétés modernes : le business, l’humanitaire et la clownerie. De manière assez extraordinaire, il montre l’émergence d’un « homo festivus » et jette un regard assez effrayant sur les diverses manifestations festives où se presse la foule.
Encore une fois, ces scènes de liesse populaire et de fêtes à n’en plus finir rappelle l’écriture de Céline. Mais Muray ne cherche pas à singer l’écrivain : il se contente de se souvenir de sa leçon et de la réinvestir (voilà un mot qui le ferait bondir !) pour l’appliquer à notre monde d’aujourd’hui. Le résultat est une écriture extraordinairement vivante et dense, où l’auteur nous perd (avec bonheur) dans de vastes digressions (un très beau dialogue entre Jean-Sébastien et Balzac), fait surgir des silhouettes étonnantes (une infirmière rousse en quête de dog-sitter, un voisin qui écoute sans arrêt Don Juan…) et nous décille le regard de son humour décapant.

Le pire, c’est que la réalité a parfois dépassé ce que ce livre, écrit il y a 10 ans, décrivait. A cette époque, il n’y avait pas encore la télé-réalité, l’interdiction de fumer dans les lieux publics (ce que Muray pressentait déjà), le procès d’Outreau (et cette volonté de toujours rechercher des coupables), le développement hallucinant des téléphones portables (ça ne vous fait pas frémir de voir des gamins de 10 ans avec ces machins à l’oreille ?), de l’internet, l’infantilisation de plus en plus prononcé de l’époque, le déferlement des conneries « citoyennes » (le tri sélectif, les « engagés pour la planètes »…), le dégoulinement de l’humanitarisme (les pièces jaunes…) et la croissance des actions juridiques pour tout et n’importe quoi, prélude à ce monde sans carie (et sans liberté, évidemment) que le livre voit se profiler.
Du coup, j’ai très envie de découvrir les textes polémiques de Muray que je ne connais pas (à part celui sur Ségolène que je viens de lire). Pour mieux comprendre la pensée de cet homme lucide et drôle qui, avec On ferme, « se tenait là, au bord du siècle sur la limite de quelque chose »…

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