La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

mercredi, avril 18, 2007

I comme Izzo

Chourmo de Jean-Claude Izzo (Folio Policier. 2001)

Qu’est-ce qu’un bon livre policier ? Pour dire vite et mal, c’est un livre qui parvient à être un peu plus que le programme qu’il annonce. Prenons Chourmo, deuxième volet de la trilogie marseillaise d’Izzo avec l’ex-commissaire Fabio Montale dans le rôle titre. Au départ, le roman s’annonce comme l’un de ces innombrables polars sociaux ayant fleuri en France depuis les années 70 sous la houlette de Manchette, Fajardie, Quadruppani, Pouy…Sauf qu’Izzo arrive 20 ans trop tard (son premier roman, Total Khéops, date de 1995) et qu’à la révolte libertaire des grands « aînés », on craint de voir se substituer une bonne conscience citoyenne « de gauche » à la Daeninckx (l’engagement se limitant alors à une simple dénonciation du FN !)
Dans un premier temps, Izzo déroule donc le « programme » qu’on attend de lui, non sans un certain talent : meurtres mystérieux, collusion entre ces crimes et les intégrismes en tout genre (nationalisme extrême, mafia, extrémistes islamiques…), flics corrompus, personnages haut en couleurs et surtout, un anti-héros (Fabio Montale) peu avare en bons mots et désabusé comme tout flic qui sait prendre de la distance par rapport à sa profession.
L’enquête est rondement menée et l’auteur sait nous captiver en faisant sans arrêt rebondir l’intrigue, en multipliant les personnages et en dévoilant peu à peu les liens qui les unissent. De nombreux dialogues rythment le roman et empêchent le lecteur de s’ennuyer.
Chourmo ne serait que ça, ce serait déjà un divertissement agréable. Mais comme je le disais plus haut, Izzo parvient à dépasser un peu son « programme » de départ.
Bien sûr, il fait quelques concessions aux thèmes de l’époque et c’est la grande limite d’un livre que je trouve très marqué par les années 90 (recentrement de la gauche autour de « l’antifascisme », problèmes des banlieues, montée des intégrismes…).
Mais le mérite de l’écrivain, c’est d’assouplir le trait à mesure que son intrigue avance. Il ne cherche en aucun cas à tout « classer » (les bons et les salauds) mais, au contraire, épaissit chacun de ses caractères (le bon éducateur est aussi soupçonné de pédophilie, la pire crapule mafieuse fut également un bon père de famille) et parvient ainsi à pétrir une pâte véritablement humaine. Le manichéisme qui pointe parfois le bout de son nez est sans arrêt remis en question et interrogé. Izzo évoque des problèmes de société mais n’a pas de réponse toute faite : il ne s’agit pas de jeter l’anathème sur untel ou un autre mais de tenter de se plonger dans la paysage dévasté d’une société en faillite.
Bien sûr, Fabio Montale est du « bon » côté : il fustige le racisme et méprise tous les extrémismes. Mais il ne s’agit pas pour Izzo d’en faire une figure du Juste mais, au contraire, de nous faire partager ses doutes et ses ambiguïtés (ses pulsions meurtrières qui jaillissent parfois).
Autre qualité du livre (même si parfois cela engendre une certaine frustration), cette capacité à laisser planer des zones d’ombre, à ne pas tout résoudre dans un grand élan réconciliateur. Quelle est la véritable nature des liens entre le FN et les intégristes du FIS ? Entre la mafia et les grands entrepreneurs de la Côte d’Azur ? Izzo évoque de manière plutôt impressionniste cette vaste fourmilière où règne la pire des corruptions.
Ajoutez à cela un certain talent pour nous plonger dans l’ambiance de Marseille, dans ces zones de non-droit que sont les quartiers nord et vous aurez une idée de la saveur de ce roman teinté de nostalgie pour un monde où existait encore un certain réseau de solidarité et où les idéaux n’avaient pas fondu sous le soleil d’une corruption généralisée.

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