La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

lundi, avril 02, 2007

E comme Ellroy

Le dahlia noir de James Ellroy (Payot Rivages/noir. 2006)


Plutôt que des classiques louanges que méritent totalement cet immense roman mais qui tourneraient vite à la litanie de superlatifs ; je vais tenter de traduire mes émotions et impressions sur ce livre en le comparant à son adaptation filmée par De Palma il y a quelques mois (voir ici).
Le film m’avait laissé une impression mitigée : il m’avait dans un premier temps passionné par le brio d’une intrigue captivante puis m’avait frustré sur la fin en ne se consacrant plus qu’aux rebondissements, se dépêchant de boucler un récit en bâclant la mise en scène. Or en découvrant le livre d’Ellroy, le film de De Palma est revenu me hanter et a pris un autre relief (paradoxalement, j’ai plus envie de revoir ce film que les infiltrés de Scorsese que j’ai pourtant préféré !).
Bien entendu, le roman est très supérieur à son adaptation mais, comme le reconnaît lui-même Ellroy dans une postface très émouvante, De Palma a parfaitement saisi l’essence du livre et se l’est réappropriée de manière très habile. Finalement, ce qui m’a le plus gêné dans la fin du Dahlia noir filmé, c’est que le flot d’informations qui submerge le spectateur lui rend difficile la compréhension de l’intrigue. On ne voit plus alors que des coups de théâtre et rebondissements un peu artificiels. Eclairci par le roman (foisonnant mais qui parvient à toujours resituer l’action, les nombreux personnages…), le récit s’éclaircit et l’on saisit mieux les enjeux qui ont pu attirer De Palma.

Petit rappel : Buck et Lee sont deux anciens boxeurs entrés dans les rangs de la police. Anciens adversaires, ils deviennent coéquipiers et se voient chargés d’enquêtes périlleuses. Leurs vies basculent lorsque le 15 janvier 1947 est découvert le corps sectionné en deux de Betty Short, jeune fille rapidement surnommée « le dahlia noir » en raison de sa propension à toujours s’habiller en noir. Ce qui n’apparaît au départ que comme un fait divers atroce et crapuleux va vite tourner à l’obsession pour nos deux flics et considérablement bouleverser leurs vies…

Ce qu’a parfaitement saisi De Palma du roman d’Ellroy, c’est que « le dahlia noir » est une pure image, un motif visuel qui va envahir l’esprit de son flic Buck en quête de rédemption. Ellroy précise même que, dans son esprit, l’image de sa mère (violée et assassinée elle aussi) s’est mêlée à celle de Betty dans la construction du personnage. Le dahlia noir est une quête quasi-nécrophile, une manière de fouiller les images du passé pour s’en libérer. L’image de Betty Short agit comme révélateur des personnages principaux et permet de dévoiler leurs pulsions les plus enfouies, leurs obsessions les moins avouables, les parts d’ombre qui brouillent les frontières floues du Bien et du Mal (les flics se comportent souvent comme des truands). Ellroy propose un feuilleté impressionnant d’images qui se superposent et tournent à l’obsession.
On voit ce qui a pu intéresser dans ce propos un cinéaste comme De Palma (fasciné par les images « mortes ») et l’on réalise qu’il a parfaitement traduit à l’écran cette épaisseur des images revenant de temps immémoriaux pour nous hanter (le Hollywood des années 40 pour le cinéaste). Que le récit se dirige en plus vers les milieux du cinéma ne pouvait que plaire à l’auteur de Body double. Il est intéressant de noter qu’il a encore plus axé le propos autour de l’image en montrant de nombreux essais de Betty (dans le livre, Ellroy se contente de la découverte du petit film porno) et que ce n’est plus le livre d’Hugo, l’homme qui rit, qui fait office de révélateur mais le film de Paul Léni.

Même s’il reste relativement fidèle à l’intrigue (le meurtre dans l’escalier du film, par contre, n’est pas dans le livre), De Palma n’en extrait cependant que la dimension nécrophile, le côté obsessionnel de l’image. C’est déjà beaucoup mais là où le roman sidère, c’est par la manière dont il nous plonge dans un univers totalement cauchemardesque. Ellroy dit qu’il a tenté d’explorer le monde du crime « et ses corollaires sociaux ». De Palma n’a pas les moyens (limité qu’il est par le temps) d’explorer toute cette dimension « sociale » du livre, incroyable tableau d’un monde en décomposition. Los Angeles devient ici un immense foyer de corruption où les flics traitent avec les truands, où les politiques manipulent les journalistes, où les intérêts électoraux sont prétextes à toutes les manipulations, où l’argent dirige tout et permet de maquiller les plus atroces crimes… Personne n’est tout blanc dans ce Dahlia noir, longue quête initiatique d’un inspecteur qui cherche, d’une certaine manière, une forme de rédemption pour se libérer de l’image de cette jeune femme, mi-ange, mi-pute.
La manière dont Ellroy orchestre cette grande symphonie de la putréfaction (avec des intermèdes foudroyants au Mexique ou dans les quartiers noirs de L.A.) est proprement hallucinante. On est happé par son sens de la narration et par l’épaisseur, la densité de son roman où la plus passionnante des enquêtes policières est accompagnée par des personnages incroyablement complexes (l’auteur nous fait partager pleinement les états d’âme de Buck) et un arrière-plan social stupéfiant de vérité.

Devant de tel roman, les distinctions entre « grande » littérature et littérature « de genre » s’estompent et un seul mot vient à l’esprit : chef d’œuvre !

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1 Comments:

Anonymous Noctémédia said...

Comme je l'ai déjà signalé, j'adore les romans de James Ellroy.
La construction de l'intrigue est toujours d'une rigueur absolue. Lorsqu'on relit lentement (tel est mon plaisir pervers...), on se rend compte que rien ne cloche. Bon, certaines ficelles de romancier américain sont agaçantes : chaque personnage est doté de son petit geste fétiche et ce geste est évoqué dès que le personnage revient en scène (ainsi voit-on sans cesse Ellis Loew tripoter son insigne "phi-bêta-kappa", Lee Blanchard faire un clin d'oeil, et on entend Bucky Bleichert parler d'une voix trop forte). Hélas, en général la traduction française des romans d'Ellroy est loin d'être parfaite. Celle du Dahlia noir contient de nombreux contresens. L'un d'entre eux rend le dénouement obscur lorsque une "longue conversation téléphonique" (a long call) devient un "appel longue distance", p. 456. Les phrases qui, en anglais, reviennent à l'identique à cent ou cinquante pages de distance sont systématiquement traduites de deux manières différentes ; etc.
Contrairement à toi, Docteur, je n'ai guère apprécié la postface - ce féminisme déclamatoire... Ellroy est un stupéfiant romancier, pas un essayiste. Pourtant ce qu'il écrit du cinéma de Brian De Palma est très pertinent (indiscutablement, il nous parle en même temps de son propre art romanesque) : "Ses films sont autoritaires. Il tient d'une poigne de fer les rênes des réactions qu'il suscite. Et sa prise se raffermit à mesure que ses histoires virent au chaos." Comme Ellroy, je pensais (avant de voir le film) que le réalisateur de L'impasse était "l'artiste idéal pour mettre en scène Le Dahlia noir".
Lune sanglante, Le grand nulle part, Un tueur sur la route et American tabloid sont tout aussi excellents.

6:56 PM  

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