La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

samedi, novembre 18, 2006

"Contre les bergers, contre les troupeaux"

Albert Libertad. Le culte de la charogne. (Agone. 2006)

L’un des évènements éditoriaux de cette fin d’année est incontestablement la réédition (revue et augmentée) du culte de la charogne du grand anarchiste Albert Libertad dont les textes furent publiés il y a 30 ans grâce aux bons soins de Roger Langlais. Les articles à haute teneur ravacholesque que l’auteur fit paraître dans l’anarchie (1) de 1905 à 1908 (date de sa mort) sont ici accompagnés des flèches empoisonnées qu’il décocha dans Le droit de vivre, le libertaire de Sébastien Faure et Louise Michel et Les temps nouveaux de Jean Grave.

Au cœur de la geste anarchiste, Albert Libertad fait figure d’OVNI et demeure, 100 ans après, l’une des personnalités les plus étonnantes et les plus flamboyantes de ce mouvement qui n’a jamais rien eu d’homogène. Dans le premier article du recueil (en 1897, il a alors 22 ans), il écrit : « Frappé dès l’enfance d’ataxie, né dans un milieu pauvre, cet homme dut, malgré la plus redoutable des infirmités, demander au travail dont il était incapable le droit de vivre. »
Voilà donc notre boiteux magnétique qui quitte sa Gironde natale et qui « monte » à Paris « à travers des campagnes hostiles au vagabond, sous l’incessante persécution du gendarme ou le regard haineux du paysan ». A Paris commence son activité subversive qui lui vaudra de nombreux séjour à l’ombre, soit parce qu’il apostrophe le prêtre du Sacré-Cœur au milieu de son sermon (deux mois ferme) ; soit pour « refus de circuler, rébellion, outrages à agents, voies de fait, cris séditieux » [Victor Serge].
Il faut dire que Libertad est un enragé et qu’il n’épargne personne. Rochefort dira que c’est lui qui « dans les réunions anarchistes propose les résolutions les plus révolutionnaires. Il trouvait qu’on n’allait jamais assez loin dans le chambardement ». D’ou les inimitiés qu’il va s’attirer et les légendes qui vont fleurir après sa mort (Jean Grave l’accusant d’être un agent provocateur au service de la police, mensonge que cautionnera l’immonde charogne stalinienne Aragon dans ses cloches de Bâle).

Pour l’heure, Libertad attaque avec une fougue hors du commun les principales cibles des anarchistes : l’Etat, l’Eglise, l’Armée, les Lois… « Je sens qu’il est nécessaire que nul ne pardonne, que nul n’oublie pour travailler avec plus de force à détruire cette société dont l’existence est basée sur le mensonge odieux des codes, la tyrannie cruelle des lois et la légende imbécile des évangiles. ». Si notre bonhomme s’était contenté de ça, il aurait trouvé sa petite place pépère au sein du catéchisme anar au côté du bon prince Kropotkine ou de la bonne parole à la confiture de framboise des Reclus, Grave ou Malato. Mais il est avant tout un étincelant individualiste qui sait se souvenir des écrits de Stirner (« Soyons désireux de connaître toutes les jouissances, tous les bonheurs, toutes les sensations. Ne soyons résignés à aucune diminution de notre « moi ». Soyons les affamés de la vie que les désirs font sortir de la turpitude, de la veulerie, et assimilons la terre à notre idée de beauté. ») sans pour autant tomber dans le piège de ceux que nous appelons aujourd’hui les libéraux, ces crapules qui ont détourné à leur profit le véritable sens de l’individualisme pour ne l’appliquer qu’à ceux qui possèdent (« Notre individualisme n’a aucun rapport avec cet individualisme tronqué, préparé à l’usage de la société présente. »).

Mais là où Libertad se surpasse, c’est lorsqu’il se rappelle avec La Boétie que notre servitude est quelque chose de volontaire et qu’il ne tient qu’à chacun de nous de ne pas se résigner à notre condition d’esclave pour que les maîtres disparaissent. S’il ne ménage aucunement la chèvre dirigeante, il se montre presque plus violent pour le chou dominé qui ne cesse de se donner de nouveaux dirigeants et de s’inventer de nouvelles chaînes. C’est ainsi qu’il fustige les syndicats (« le syndicat est pour le moment le dernier mot de l’imbécillité en même temps que de la férocité prolétarienne. » ; « Le syndicat ne se lève pas contre la base même de l’exploitation. Il décide d’en réglementer les conditions. »), les simples troufions qui se résignent à leurs uniformes et n’hésitent pas à tirer sur les leurs (les ouvriers en grève) au profit des dirigeants (« Jeunes gens de vingt ans, je ne vous reprocherai donc pas de manier les joujoux du meurtre mais bien plutôt de ne pas savoir vous en servir. Vous acceptez l’arme qu’on vous tend. Sachez déterminer l’usage qu’il faudra en faire. ») et surtout sur le « bétail électoral » pour qui Libertad n’a pas de mots assez durs. (« Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ? Parce que tu es l’électeur, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin sanctionne toutes ses misères, consacre toutes ses servitudes. Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet. Tu es le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le locataire bénévole. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ? » ; « Que le bétail électoral soit mené à coups de lanières, cela nous importe peu, mais il construit des barrières dans lesquelles il se parque et veut nous parquer ; il nomme des maîtres qui le dirigeront et veulent nous diriger. Ces barrières sont les lois. Ces maîtres sont les législateurs. Il nous faut travailler à détruire les unes et les autres, dût-on pour cela, disperser au loin le fumier où poussent les députés, le fumier électoral. »)

Si tant de violence peut effrayer à notre époque où tout le monde semble s’être résigné au petit jeu truqué du suffrage universel et de la loi du plus fort (celle de la majorité) ; il faut tenter de prendre du recul et mesurer à quel point les paroles de Libertad auraient pu servir à empêcher de tomber dans tous les pièges du 20ème siècle si elles avaient été un tant soit peu analysées (les bolcheviques en 1917 et les syndicats en 1968 étaient minoritaires, ils ont su pourtant confisquer les révolutions !) .

« Résignés, regardez, je crache sur vos idoles, sur crache sur Dieu, je crache sur la patrie, je crache sur le Christ, je crache sur les drapeaux, je crache sur le capital et sur le veau d’or, je crache sur les lois et les codes, sur les symboles et les religions : ce sont des hochets, je m’en moque, je m’en ris… Ils ne sont rien que par vous, quittez-les et ils se brisent en miettes. »


1 Libertad lança lui-même ce périodique qui sera repris à sa mort, entre autres, par Victor Serge (alias Le rétif) et Rirette Maîtrejean puis par le grand Ernest Armand.

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4 Comments:

Anonymous Anonyme said...

(Rirette Maitrejean, in Confessions, n° 15, 11/3/1937)

"Des orateurs anarchistes venaient de Paris. (...) En écoutant ces discours trop intellectuels, inspirés de Nietzsche, de Büchner et de Haeckel, les terrassiers demeuraient indécis.
Mais lorsque Libertad parlait, tout s'animait autour de lui, les hommes, et même, semblait-il, le ciel et les maisons basses du petit village".

Bien cordialement. Luc Nemeth

12:41 PM  
Blogger Dr Orlof said...

Un grand merci pour cette citation que je ne connaissais pas et qui me donne l'occasion de rajouter un "a" qui avait malencontreusement disparu du nom de Rirette Maitrejean..

6:49 PM  
Anonymous Anonyme said...

Comment communiquer ?
Roger Langlais (orlang arobage orange point fr.)

10:44 PM  
Anonymous voyance par mail gratuit said...

Vraiment, cet article est vraiment très pertinent, comme toujours.

9:45 AM  

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