La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

vendredi, février 08, 2008

Un suicidé de la société

Chatterton (1835) d’Alfred de Vigny (Garnier Flammarion. 2006)

Après le surréalisme et le dadaïsme, arrêtons-nous quelques instants sur un autre courant artistique qui nous est cher : le romantisme. A vrai dire, j’ai eu envie de me plonger dans Vigny non pas pour explorer un « mouvement » après l’autre mais parce que Georges Palante le cite souvent de manière très élogieuse et m’a ainsi ouvert l’appétit.

Chatterton est une pièce assez caractéristique de la « génération 1830 », résolument idéaliste et hostile au matérialisme à l’œuvre en ces débuts de révolution industrielle (« J’ai voulu montrer l’homme spiritualiste étouffé par une société matérialiste, où le calculateur avare exploite sans pitié l’intelligence et le travail. » écrit Vigny dans sa préface).

Adepte d’une aristocratie intellectuelle et farouchement rétif aux conventions du monde, Vigny en appelle ici aux pouvoirs publics pour qu’ils offrent un soutien aux poètes.

Son héros, Chatterton, a réellement existé. Poète anglais devenu symbole du génie incompris après sa fin tragique (il se suicide à l’âge de 18 ans), il devient sous la plume du dramaturge l’image même du poète dédaigné par la foule. Vigny prend soin, dans sa préface, de l’opposer à « l’homme de lettres » et même au « grand écrivain » pour réclamer un statut particulier à cet individu totalement dévoué (dans un sens presque religieux) à son Art.

La pièce oppose donc Chatterton et son destin tragique à une société où règne (déjà !) le dieu Argent. De John Bell, odieux exploiteur qui le loge au Lord maire qui ne lui propose qu’une place de domestique à son service s’il consent à abandonner la poésie (en parlant des Muses : « il faut avoir ces demoiselles-là pour maîtresses, mais jamais pour femmes. » dit-il) ; toute la société se dresse contre Chatterton et son art. Seule la douce Kitty Bell, dont Vigny décrit assez finement la soumission à une société patriarcale, soulage un peu le poète de son fardeau et s’amourache de lui.

François Germain a raison de souligner dans sa préface que la pièce de Vigny ne représente pas la quintessence du théâtre romantique définie par Hugo (notamment dans sa fameuse préface de Cromwell) en ce sens que Vigny revient pratiquement aux unités théâtrales classiques et lorgne du côté de la tragédie (on aura du mal à déceler le mélange des genres chers aux romantiques). Reste néanmoins ce culte de l’individu contre la société et cette manière doloriste d’accentuer les passions malheureuses et le désespoir qui le rattachent au romantisme.

Je ne suis sans doute pas assez qualifié pour vous louer la beauté de la langue de Vigny (j’avoue que ça m’a fait du bien de me replonger dans ce français du début du 19ème siècle) mais j’ai été très touché par cette pièce qui, même si ce n’est que pour implorer une aide du Pouvoir au poète, n’en reste pas moins un joli plaidoyer pour l’Artiste contre la société.

D’une certaine manière, la pièce n’a pas vieilli et reste d’actualité.

L’édition GF que j’ai achetée est plutôt bien faite car elle propose en bonus quelques extraits de Stello où apparaissent pour la première fois l’histoire de Kitty Bell et le récit de son amour malheureux pour le poète maudit Chatterton. De plus, nous aurons droit à une autre pièce, très courte et beaucoup plus légère intitulée Quitte pour la peur. L’argument est simple : mariés par convenance, un duc et sa femme ne se sont pratiquement jamais vus depuis leurs noces et convolent chacun de leur côté. Mais voilà que la duchesse tombe enceinte. Le duc propose alors de passer une nuit avec elle et de sauver ainsi les apparences.

Divertissement écrit pour sa maîtresse (Mme Dorval), Quitte pour la peur a le mérite de fustiger une société hypocrite où le mariage n’est qu’affaire de conventions. Vigny plaide pour l’amour véritable contre ce jeu de dupes et se place d’ailleurs du côté des femmes à qui la société ne pardonne rien. Peut-on parler de « féminisme » avant la lettre ? C’est un peu exagéré même si l’auteur n’hésite pas à prendre partie pour la condition féminine.

Mineur mais plaisant.

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