La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

vendredi, février 01, 2008

Regarder la vie en farce

Mes inscriptions 1943-1944 de Louis Scutenaire (Allia. 2007)

Pour faire le portait de cet écrivain belge proche du surréalisme (il fut le grand ami de Paul Nougé et collabora, entre autres, à la revue Les lèvres nues de Marcel Marien), je propose de laisser la parole à l’intéressé lui-même :

« On dit de moi :

Il fait des calculs d’épicier : C’est vrai.

C’est un tendre : Bien sûr.

Il est dans le désarroi : Evidemment.

Comme il est détaché ! : Tiens donc !

Il est gentil : Mais oui.

Quel goujat ! : D’accord Marcel.

Il a beaucoup de talent : Le flatteur n’a pas toujours tort.

Il sent mauvais : Triste, mais possible.

Je voudrais m’offrir sa grande carcasse : Bien aimable.

Il n’est pas beau : Je le pense.

Combien il est grand ! : La toise le confirme.

Il est grossier : Merci, ma chérie.

C’est un coureur : Hum, hum !

Il est jaloux : Oui, comme Victor Hugo.

C’est un anormal : Qui ne l’est pas ?

Il s’est mal conduit : Je le crois.

Il a de l’allure : Je suis confus, vraiment, mais…

Il est fait : Il faut bien.

Il est égoïste : Je souris avec approbation.

Il est trop modeste : Oui, oui.

Il écrit très bien : Vous savez lire, monsieur.

C’est un maquereau : Le plus beau compliment.

Il se soigne comme une femme : Je le suis un peu, femme.

Il a de jolies cravates : Quelle femme de goût !

Il est propre, trop propre : On ne l’est jamais assez.

Il fait gentiment l’amour : Connaisseuse !

Il est maladif : Hélas !

C’est un beau gaillard : Oh !

Il ne sait pas aimer : Sans doute.

Il a des tics : Et vous pas ?

Quelle nouille ! : Je l’ai déjà pensé.

Mais comment se fait-il que dans ce portrait si poussé je ne me reconnaisse pas, ni personne avec moi ? »

En quelques lignes, vous aurez pu saisir toute la saveur de l’humour laconique et perçant de Louis Scutenaire. Mes inscriptions, « carnet d’indiscrétions personnelles », est un recueil d’aphorismes, de maximes ironiques, de proverbes détournés, de notations piquantes et de très courts récits où se dessine le portrait d’un homme incroyablement libre et irrévérencieux, jamais avare en paradoxes ou en réflexions irrespectueuses. Scutenaire, à travers ces pages, loue des poètes, des écrivains, des bandits (il admire avec ferveur la bande à Bonnot : loué soit son nom !) et tourne en dérision tout ce que ce monde peut compter de pompeux, de sérieux, de solennel. Franchement, c’est un pur régal et plutôt que de vous infliger de banales considérations sur l’écriture (concise et extrêmement brillante) de Scutenaire, je vous propose un court florilège de sa prose unique :

« La solitude et la promiscuité sont les deux contraires les plus identiques du monde. »

« Je méprise trop ces gens pour me déplaire en leur compagnie. »

« Le scandale est de n’en pas faire. »

« Le péché originel, c’est la foi. »

« La religion est une fatigante solution de paresse. »

« L’idée de discipline me fait blêmir »

« Je suis malheureux parce que je suppose chez les autres des richesses que je suis seul à posséder. »

« Je hais le travail au point de ne pouvoir l’exiger des autres. »

« L’esclave qui aime sa vie d’esclave a-t-il une vie d’esclave ? »

« Je déplore que l’on s’habitue à tout. »

« Nous avons aboli Dieu, démasqué la Morale, blanchi la Magie, rassis la Raison sur son trône de mythe. Ne vous en autorisez pourtant point pour vous conduire comme des salauds car, en enlevant ces repeints, nous avons peut-être mis à jour un fond plus répressif encore. »

« Faire le moins possible mes sales métiers d’homme. »

« Ne méprisez personne, puisqu’il n’y a personne qui vous dépasse. »

« Les sciences sont des lunettes pour grossir les problèmes. »

« L’homme serait probablement un animal assez supportable s’il consentait un peu moins à se laisser emmerder par ceux qui veulent faire son bonheur. »

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