La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

samedi, septembre 30, 2006

Pour une contre-histoire surréaliste du maoïsme depuis 1968

Après quelques bafouilles malhabiles sur des livres récents, venons-en aux antiquités (du moins, aux ouvrages ayant plus de 20 ans). Peu de « littérature » dans cette sélection alors c’est par ce domaine que nous allons débuter.

Brand de Henrik Ibsen.

J’étais très curieux de découvrir cette pièce dans la mesure où je me souvenais d’une émission « théâtre » du Masque et la plume ou le très traditionaliste Jacques Nerson s’en était pris violemment à l’œuvre en la qualifiant d’ « intégriste », à mille lieues de « l’amour chrétien et de sa charité ». Encore heureux que la pièce ne soit pas une sinistre bigoterie sulpicienne ! Et c’est un contresens absolu de parler d’intégrisme : si Ibsen prend pour personnage principal un pasteur, il dit clairement que le propos aurait été le même si celui-ci avait été un savant rationaliste. Une fois de plus, le grand dramaturge norvégien exalte l’individu et son absolue liberté. Si Brand n’a pas la force de ce chef-d’œuvre absolu qu’est Un ennemi du peuple, on y trouve quelques très beaux passages pas inutiles à méditer à l’heure où règne le plus plat des conformismes moutonniers : « Combien durera la lutte ? Elle durera jusqu’à notre dernier jour, jusqu’au sacrifice suprême, jusqu’à ce que vous soyez libres de compromis, maîtres de votre volontiers entière et que vous n’hésitiez plus lâchement devant cet ordre : tout ou rien ! »

Bêtes et gens qui s’aimèrent (1920) de Claude Farrère (Ed. Flammarion)

Je continue, au gré de mes pérégrinations chez les libraires d’occasion et autres foires aux livres, à picorer dans l’œuvre de Claude Farrère que l’on retrouve très facilement. Tout ne me tente pas mais j’avais très envie de lire ces Bêtes et gens qui s’aimèrent puisque c’est l’une des nouvelles de ce recueil, sélectionnée par la revue Fascination, qui m’a fait découvrir cet auteur. Les nouvelles sont d’ailleurs ce que je préfère chez Farrère et cette sélection nous offre un joli panorama de son talent dans le registre. Si l’on excepte le récit, un brin longuet, qui ouvre le volume (les amours d’une chatte) ; les autres histoires sont assez délicieuses. Farrère maîtrise parfaitement l’art de la chute (à ce titre, l’intacte vertu, la meilleure de tout le recueil, est une pure merveille) et flirte souvent avec le fantastique. Tournant autour du thème des amours (comme le titre le suggère), Bêtes et gens qui s’aimèrent oscille entre l’humour noir et la tragédie, le vaudeville le plus classique et le bizarre. Pour cette diversité de ton et pour la pureté du style de Farrère, ces nouvelles mériteraient d’être redécouvertes…

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Mes autres lectures de ces derniers temps furent d’avantage axées vers les essais ou l’histoire. Tout d’abord…

Pour une contre-histoire du cinéma de Francis Lacassin (1972. Ed. 10/18)

Spécialiste de la littérature populaire (on lui doit des ouvrages sur le fantastique, sur Jack London, sur Tarzan…) et co-scénariste sur le Judex de Franju, Francis Lacassin fut également un brillant critique et historien du cinéma. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre le titre, nous n’aurons pas affaire ici à une « histoire » (même parallèle) du cinéma bien structurée. Il s’agit en fait d’un recueil des articles publiés par Lacassin dans la revue Cinéma au cours des années 60. L’intérêt du livre est que l’auteur se penche sur des pans oubliés jusqu’alors de l’histoire du cinéma (le serial, le burlesque français, Joé Hammam, le cow-boy français ayant le premier osé tourner des westerns en Camargue !). L’érudition de Lacassin donne au livre toute sa saveur et son travail s’avère assez passionnant. A travers ces articles, on constatera sans difficulté que l’auteur de prédilection de l’historien reste sans conteste Louis Feuillade. D’ou le caractère parfois un peu redondant de certains articles qui redonne des informations déjà données dans un article précédent (c’est la seule réserve que l’on puisse faire). D’où aussi le côté un peu étonnant de cette notion de « contre-histoire » puisque Feuillade est aujourd’hui, à juste titre, un cinéaste reconnu et souvent célébré. Gageons que Lacassin n’est pas pour rien dans cette redécouverte et cette réhabilitation…

Histoire du surréalisme de Maurice Nadeau

L’histoire que nous propose Maurice Nadeau d’un des mouvements les plus passionnants et les plus marquants de l’histoire du 20ème siècle est à la fois très orthodoxe et captivante. Orthodoxe parce qu’on n’y trouvera pas de grandes révélations ni de faits qui ne soient déjà très connus (Dada et les origines du surréalisme, les grands scandales du groupe –le procès Barrès, le pamphlet Un cadavre publié à la mort d’Anatole France…- , les divergences dans le groupe et les exclusions…). Breton et Aragon se taillent la part du lion et Nadeau passe un peu rapidement (parce que ce n’est pas son propos) sur le rôle des immenses Péret et Crevel et sur les dissidents (le groupe du Grand jeu). De sorte qu’on peut préférer à cette histoire classique le superbe essai de Raoul Vaneigem (sous le pseudonyme de Jules-François Dupuis) intitulé Histoire désinvolte du surréalisme. Ces réserves faites, le livre est passionnant. D’une part, parce que le surréalisme est un mouvement artistique et politique totalement renversant. D’autre part, parce que Nadeau a le talent de ne pas figer le mouvement dans le passé ni d’en faire une relique du passé, un objet d’étude pour conservateur de musée. Il capte surtout le formidable élan vital du surréalisme et précise avec justesse (dans la très belle introduction) que le surréalisme doit être « surmonté et dépassé par ses continuateurs ». C’est à cette exigence dialectique que s’emploieront, dans les années 50, les lettristes puis (surtout), l’internationale situationniste…

Catalogue du prêt à penser français depuis 1968 de Serge Quadruppani (1983. Ed. Balland)

Peut-être le livre où il y a plus à dire mais j’essaierai d’être concis. Quadruppani, qui se distinguera ensuite dans la série noire, est un enfant de Mai 68, un révolté nourri par les idées de l’extrême gauche, des situationnistes et des grands libertaires. Avec cet essai, il prend violemment à parti les intellectuels français qui, pour paraphraser Guy Hocquenghem, sont passés « du col Mao au Rotary » (le pamphlet de ce dernier, publié chez Albin Michel, est à lire toutes affaires cessantes !). Lui qui n’a jamais été dupe des « gnôleries » [Pouget] maoïstes ou staliniennes pointe avec lucidité l’attitude de gens comme Sollers qui découvre soudain l’horreur des régimes dits communistes pour se rallier sans vergogne aux pires ignominies du capitalisme. La cible principale de Quadruppani reste surtout ce que l’on a appelé la « nouvelle philosophie » (le pire, c’est que les ignobles épluchures dénoncées, que ce soit BHL ou Glucksmann, occupent toujours le devant de la scène !), experte en « coups médiatiques » et en falsifications historiques.
Il s’en prend ensuite à la « nouvelle droite » (l’épisode est moins convaincant dans la mesure où l’on a totalement oublié les Pauwels et les Alain de Benoist !) et dénonce la manière dont ses ténors abusent de thèses pseudo-scientifiques pour ressasser des horreurs du passé (sur la prétendue « inégalité des races », par exemple).
Puis arrive la page 283 et là, nous marchons sur des œufs puisque Quadruppani aborde « l’affaire Faurisson ». On se souvient alors de la polémique qui a opposé il y a peu l’auteur à Didier Daeninckx, ce dernier l’ayant accusé d’être un révisionniste. On sait aussi que les milieux d’extrême gauche furent, paradoxalement, les premiers promoteurs des thèses de Faurisson (c’est la librairie « La vieille taupe » qui l’a publié et qui a réédité les textes de Rassinier). Cependant, il faut bien prendre garde à distinguer deux attitudes : d’un côté, celle adoptée par Pierre Guillaume et Serge Thion, à savoir un ralliement total aux ignobles thèses négationnistes ; de l’autre, celle qui consiste à défendre Faurisson sur le principe de la liberté d’expression sans pour autant cautionner son délire. C’est cette option que choisit, à l’instar de Noam Chomsky, Serge Quadruppani. Jamais l’auteur ne souscrit aux thèses de Faurisson (qu’il trouve « antipathique » et dont il évoque souvent le « délire ») mais il s’étonne également des tempêtes qu’il a déclenchées et de la censure qui l’accable. Sans jamais remettre en question le génocide (que ce soit clair ! Je n’aurais jamais cautionner le livre sinon !) , Quadruppani s’interroge sur sa « sacralisation » à l’époque où les « démocraties » occidentales justifient, au nom de la Shoah, les pires assassinats de Begin et Sharon. Pour schématiser de manière très rapide (je ne devrais peut-être pas, sur un sujet aussi complexe et épineux), Quadruppani réfute l’idée de « guerre juste » et s’insurge sur le fait que certains morts aient droit à plus de considérations que d’autres. « L’affaire Faurisson » est ici évoquée de biais et permet de prolonger le propos général du livre qui pourrait se résumer par cette citation très juste : « L’obligation de choisir entre la barbarie du capitalisme d’état et celle du capitalisme de marché, c’est cela le totalitarisme de notre temps ». Bref, si vous n’adhérez pas au merveilleux modèle occidental des démocraties capitalistes, vous êtes au choix, un stalinien, un nazi ou un terroriste. Malheureusement, les pourritures intellectuelles de notre époque sont toujours là pour nous rabâcher de telles calembredaines et pour empêcher toute critique globale…

Les habits neufs du président Mao de Simon Leys.

Pas besoin de s’attarder sur cet implacable et formidable témoignage du plus grand historien de la Chine contemporaine. Après un résumé pas inutile de la vie politique chinoise depuis le « grand bond en avant », Leys dresse une chronique, mois par mois, de la « Révolution culturelle » chinoise de 1967 à 1969. Jamais on aura décrit avec tant de vérité la décrépitude d’un régime totalitaire ignoble. La Chine de Mao et sa valse d’épurations et de réhabilitations des cadres, c’est Ubu Roi ! Le plus effrayant, c’est que ce livre a été publié en 1971 en France (aux éditions Champ libre, forcément) et que cela n’a pas empêché bon nombre d’intellectuels de rester fidèles au maoïsme (coucou La cause du peuple !) On rejoint alors la thèse de Quadruppani : l’horreur totalitaire, que ce soit en URSS ou en Chine, a souvent été dénoncée par les véritables révolutionnaires (on se souvient de l’article de Debord intitulé Le point d’explosion de l’idéologie en Chine, publié dès 1967 dans l’internationale situationniste) et ce sont pourtant les anciens Maos (style Sollers) qui vont soudain découvrir cette horreur pour adhérer sans réserve à l’idéologie capitaliste et accuser ceux qui ne les suivent pas d’être des suppôts des totalitarismes ! La dialectique prend parfois des chemins sinueux !
La force de Simon Leys, c’est de n’avoir jamais pris les vessies pour des lanternes (le régime maoïste pour un régime révolutionnaire) sans pour autant tirer des conclusions hâtives sur l’impossibilité de tout changement (à la différence des dissidents pleurnichards à la Soljenitsyne). Un livre indispensable…

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2 Comments:

Anonymous voyance par mail en ligne said...

Merci pour ton aide, je suis toute nouvelle dans le monde de votre blog.

12:18 PM  
Blogger Labella Labella said...

Vraiment, cet article est vraiment très pertinent, comme toujours.
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2:08 PM  

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