La cave du Dr Orlof

Notes en vrac

dimanche, octobre 08, 2006

Heureuses démangeaisons

Les piqûres d’araignées de Vincent Delerm

« Le 26 mars 2006, Peter von Poehl a conduit une voiture de location sur le pont reliant Copenhague à Malmö, sélectionné une vitesse d’essuie-glaces performante, déconseillé un plat à base d’œufs et de trémas sur le a […] ». Avant même d’avoir écouté l’album, la lecture de cette phrase en dernière page de la jaquette du disque m’a fait sourire et m’a conquis d’avance. Juste quelques mots et j’ai retrouvé ce qui me plaît tant chez Vincent Delerm, cette manière de s’attacher aux choses les plus infimes du quotidien et de trouver la formule adéquate pour que le décalage soit à la fois drôle (je vous recommande sa désopilante pièce de théâtre Le fait d’habiter à Bagnolet) et universel. C’est sans doute parce que nous avons tous connus, au collège, une Sandrine écrivant des poèmes d’amour à l’encre violette en faisant des ronds sur les i que cet auteur-compositeur nous touche tellement et a obtenu un succès immédiat et justifié.

Ce troisième album ne réconciliera certainement pas Delerm avec ses détracteurs (OK, j’admets que ce n’est pas un grand chanteur mais est-ce la voix qui a fait le génie de Brassens, de Gainsbourg et de Barbara ?) mais il réjouira ses fans (j’en suis) en leur offrant une certaine rupture au cœur de la continuité (pour parler le langage ineptes des politiques). Inutile de s’attarder longuement sur tout ce qui a été déjà dit à propos de cette nouvelle galette : moins de name-dropping, des textes plus en demi-teintes et des arrangements plus guillerets... C’est juste mais il n’y a pas que ça. On se souvient du titre chanté en duo avec Mathieu Boogaerts (na, na, na), délicieuse parodie des insignifiants entretiens journalistiques auxquels les artistes doivent se prêter de bonne grâce. Delerm se voyait reprocher de n’être pas « engagé » et s’en sortait en rétorquant que la chanson n’était pas, selon lui, le meilleur terrain pour parler des dysfonctionnements de la société. Est-ce pour faire taire ses détracteurs qu’il signe dans les piqûres d’araignées deux titres « engagés » que je considère comme les sommets de l’album ? Tout d’abord Sépia plein les doigts, tableau très ironique d’une France nostalgique des petits chanteurs à la croix de bois et de la IIIe République (« Tiens ça repart en arrière/ noir et blanc sur poster/ maréchal nous voilà/ du sépia plein les doigts ») ; d’une France qui « pense pareil qu’hier/ avant Simone Veil/ avant Badinter ». Je reconnais que les deux noms cités ne représentent pas la quintessence de la rébellion mais la chanson fait quand même du bien. De la même manière, la très enjouée Il fait si beau est assez caractéristique de l’ « engagement » de Delerm : pas de grands slogans à l’emporte-pièce mais une ironie communicative où le soleil permet ce jour-là d’accepter tout ce qui pourrit habituellement notre quotidien : Christine Boutin, les affiches UMP, les posters Benetton, les rollers en troupeau, les témoins de Jéhovah… (« Il fait si beau sur les trains/ de banlieue qui retardent/ envie de faire un câlin/ avec une chienne de garde »). Délicieux.

Autre nouveauté, Delerm chante en anglais le temps d’un très joli duo avec Neil Hannon.

Les autres titres témoignent de la finesse de l’écriture de l’auteur qui déploie une nouvelle fois son univers où se mêlent la mélancolie des amours qui finissent et la nostalgie amusée des petits riens qui nous reviennent en mémoire comme la saveur des madeleines de Proust. Des petits riens que Delerm arrive à fixer par une écriture concise et elliptique. Parfois, les accords sourds d’un piano laisse planer l’angoisse de la maladie (Ambroise Paré) ou évoquent ce moment précis où une histoire d’amour finit par pâlir comme une affiche du grand palais (la très belle 29 avril au 28 mai qui rappelle Deauville sans Trintignant).
A tenter de s’approcher de l’indicible, de sentiments très volatiles (Cf. Marine où le narrateur sent qu’il n’arrive pas totalement à « effacer le garçon avant moi »), Delerm se montre peut-être un tout petit moins séduisant au premier abord et il faut plusieurs écoute pour pleinement jouir de la réelle beauté du disque. Ca n’a l’air de rien, une petite piqûre de rien du tout (certainement une araignée) mais peu à peu, la démangeaison se fait sentir et on ne peut plus s’empêcher de gratter. La métaphore n’est pas très heureuse car ces démangeaisons sont plus qu’agréables et à mesure qu’on y revient, le disque s’impose comme une très belle réussite.

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2 Comments:

Anonymous labosonic said...

Je pense que ce n'est pas un secret pour tous ceux qui me lisent un tant soit peu que de dire que je n'aime pas Vincent Delerm.
Sans faire de mystères des raisons de ce désamour, je le résumerais par une simple formule : je le déteste pour toutes les raisons qui font que tu l'apprécies et que tu exposes très bien (Essentiellement dans les deux premiers albums : ce goût certain de l'anecdotique dans les textes poussé à l'extrême en procédé de fabrication et conjugué à des formules musicales un peu simplistes). Ce qui tend à prouver que ce sont des motifs ni bons ni mauvais mais simplement une histoire de goût.
Ca ne nous empêche pas d'être au diapason sur un certain nombre de points, notamment sa voix et l'importance de celle-ci (même si je ferais plutôt le parallèle avec Souchon pour cette faculté assez impressionnante d'être toujours dans l'air du temps).

Le parallèle avec Souchon, assez facilement repris pour de mauvaises raisons, devient de plus en plus fort, et central même, avec ce nouvel album. Parce qu'en s'associant avec Peter Von Poehl, Delerm a peut-être tout simplement trouvé son Voulzy, le compositeur-arrangeur qu'il lui fallait pour prendre une autre dimension. Beaucoup plus que Neil Hannon - qui "cachetonne" peut-être un peu trop trop dans un certain créneau de pop made in France (Hardy, Gainsbourg Jr) -, PVP a les moyens de lui apporter la dimension musicale qui lui manquait (La formule piano-voix si adaptée au procédé d'écriture du premier album se devait d'être renouvellée pour éviter de tourner en rond). Et je pense que Delerm aurait tout intérêt à continuer de telles fréquentations (c'est une énorme difficulté tant le suédois magicien de studio est courtisé).

3:35 PM  
Anonymous Anonyme said...

Bonjour,
Je ne suis pas un habitué de ce blog, mais je suis tombé dessus par hasard en faisant une recherche sur le dernier album de Vincent Delerm.
Nos avis se rejoignent tout à fait, je trouve cette critique des Piqures d'araignée excellente.
Un album qu'on apprécie pleinement qu'au bout de plusieurs écoutes.

@+,
Nico.

9:07 AM  

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